‹ Les morts bizarresChapitre 13 sur 36 · LA JUSTICE NE BADINE PAS · texte numérisé non relu

LA JUSTICE NE BADINE PAS

Jean Pioux et Marias Mazuclard firent devant le conseil de guerre une entrée à sensation.

Jean Pioux était hercule, et on le devinait en le voyant; non pas qu’il fût, ainsi que la plupart de ses confrères, une masse informe de muscles et de chair; mais la force était empreinte dans tous ses mouvements. Au balancement régulier de ses larges épaules, au rbythme de sa marche, aux aspirations lentes de sa vaste poitrine, on sentait une machine admirablement équilibrée. Il appuyait par habitude son poing gauche sur sa hanche; et le bras formidable se détachait du corps, montrant sous la manche sa forme bossuée comme un paquet de cordes à nœuds.

t En cette attitude, Jean ne posait pas. Pour

s’en convaincre, il n’y avait qu’à regarder ses yeux sereins et sa figure placide. Malgré le front étroit, la barbe et les cheveux drus, durs, et frisés, il n’avait

l’air ni d’une brute, ni d’un fier-à-bras. On eût dit une tête d’enfant très bon, portée par un cou de taureau, et encadrée dans une crinière de lion noir.

Marius différait en tout de Jean. Il arriva presque en se disloquant, avec des contorsions, des renflements de dos, des effacements de poitrine, comme s’il voulait passer par un trou ou glisser entre des doigts. Il paraissait chétif et n’était que maigre ; on le croyait petit, parce qu’il se ratatinait. Il prenait des allures difformes et pouvait se faire passer pour estropié. En réalité, il était assez grand, mince et sec, souple comme une anguille, dur comme un baudet et malin comme un singe.

Rien de plus bizarre que sa tête ! Il avait tout ce qu’il faut pour être laid, et il ne l'était point. Ses cheveux longs et incolores ressemblaient à du vermicelle. Sa face blême, plus ridée qu’une poire chiche, était agitée, tirée, pincée, recoquevillée par de perpétuelles grimaces. Sur ce fond de papier mâché se détachait un nez long, terminé en boule, légèrement vermillonné au bout. En somme, la figure de Mazuclard réprésentait assez bien un fromage à la crème vivement secoué, avec une framboise au milieu. Et cependant il n’était pas laid ! Ses yeux jaunes s’ouvraient si grands, si clairs, si vifs, si profonds parfois, si intelligents toujours, qu’on oubliait la forme de la lampe en voyant quelle flamme y brûlait.

Ils entrèrent en se donnant la main, et soulevèrent, Jean un mouvement d’admiration, Marius un éclat de rire.

Le rire domina pendant l’interrogatoire auquel Marius seul répondit, tandis que Jean se contentait d’approuver chaque parole de son ami par un geste énergique.

A la première question du président sur le nom, l’àge et la profession, ils se dressèrent tous deux, et l’on entendit la voix de Marius sonner bizarrement comme une crécelle. Pendant que ses lèvres s’avançaient et se retiraient en tous sens, que son nez tremblait, que son front et ses joues se fronçaient ainsi qu’une eau sous le vent qui passe, il prononça très haut et d’un seul trait la phrase suivante:

— Jean Pioux dit l’Homme-Taureau Marius Mazuclard dit la Sauterelle trente et quarante banquistes.

On n’avait vu que ses grimaces, et on n’avait rien compris du tout. Il parlait de taureau, de sauterelle, du trente et quarante, de banque; qu’est-ce [que tout cela pouvait bien dire?

— Répétez, dit le président.

Il répéta, toujours la même chose. On rit de plus belle, étonné comprit pas davantage.

— Expliquez-vous ! reprit le colonel, qui n’osait se laisser aller à la gaieté générale.

— Eh bien! je dis que mon ami s’appelle Jean Pioux, et qu’on le surnomme l’Homme-Taureau parce qu’il est très-fort. Je dis que je m’appelle, moi, Marius Mazuclard, dit la Sauterelle, parce que j’ai des jambes comme des flûtes. Je dis qu’il a trente ans et que j’en ai quarante. Je dis enfin que nous sommes banquistes. Ne pas confondre avec banquiers, s. v. p. !

LES MOIITS BIZARRES

— Accusé, répliqua le juge en se mordant la moustache pour ne pas rire, tâchez donc de ne pas faire tant de grimaces en parlant : on dirait que vous le faites exprès pour exciter l’hilarité.

— Ah ! ça, c’est une habitude ; c’est mon métier, voyez-vous !

— Votre métier?

— Oui, mon président. Je suis de mon état acrobate, disloqué, escamoteur, ventriloque et grimacier. Pioux est hercule, lutteur et boxeur. Je suis le singe fait homme, et il est la statue en blouse. A nous deux, nous pouvons enseigner tous les exercices du corps, tels que pointe, contre-pointe, canne, bâton, chausson parisien et marseillais, boxe anglaise et française, et la lutte à mains plates, renouvelée des Grecs et des Romains, telle qu’on l’a pratiquait en Grèce et en Romanie. Boum !

— . On ne vous demande pas tout cela. Faites trêve à votre volubilité, et revenons à votre situation que vous aggravez par votre attitude. Vous faisiez partie des bandes insurgées, vous et votre ami ?

— Pardon, pardon ! Ce n’est pas à Paris qu’étaient les insurgés !

La-dessus, l’interrogatoire fut suspendu. Il n’y avait pas besoin d’autres aveux ni d’autres preuves pour condamner les deux pauvres diables. D’ailleurs, sur quoi auraient-ils pu discuter? Ils avaient servi dans les troupes de la Commune, le fait ne pouvait être nié. Au lieu de le nier, ils s’en vantaient. Leur affaire était claire.

UNE mSTOIRE DE D'AUTRE MONDE

Et pourtant, ce n’étaient ni des gredins, ni môme des révoltés, ces deux saltimbanques. C’étaient des Parisiens, voilà tout I Sans s’occuper de politique, ils avaient suivi le courant dans lequel ils vivaient, ils avaient fait comme tout le monde. Est-ce qu’on savait où on allait?

Mais toutes ces raisons là n’ont pas cours devant un conseil de guerre. Jean Pioux et Marius Mazuclard furent condamnés à la déportation.

Page 1