‹ Les morts bizarresChapitre 14 sur 36 · PORT -DE-FRANCE ET MONTPARNASSE · texte numérisé non relu

PORT -DE-FRANCE ET MONTPARNASSE

— Port-de-FrancoÜ... plusieurs années d’arrêt!!... les voyageurs pour l’exil, changent de train!

C est par cette phrase ironique que Marius Mazuclard salua la Nouvelle-Calédonie. Puis se tournant vers Jean Pioux:

Quelle idée ont-ils eue d’appeler cela Porl de- E rance ? C’est tout simplement cruel. 11 aurait été plus malin de dire: Hors-de-France*

Et comme Jean Pioux ne riait que du coin de la lèvre, Marius se mit à lui faire une grimace.

Puis, ils se regardèrent avec des pleurs dans les yeux, sentant bien que cette gaieté était factice. Mais elle était après tout le meilleur remède à leur tristesse ; aussi, tandis que Jean Pioux passait le revers de sa main sur sa joue, Marius secoua-t-il vivement son nez, d’où tomba une larme. Ils firent alors une pirouette bras dessus bras dessous, et marchèrent sur le port d'un pas ferme, en fredonnant un bout de chanson parisienne.

Le lendemain ils étaient internés sous les numéros matricules 377 et 378.

Inutile de raconter leur première année de déportation. Imaginez le bagne ordinaire, avec ses labeurs réglés, sa nourriture de prison, sa discipline atroce, et vous aurez le régime que subissent en arrivant làbas tous les condamnés réputés dangereux. Or les condamnés politiques sont dans ce cas. 11 faut un certain temps de bonne conduite assidue, de travail régulier, pour qu’on passe successivement de la quatrième classe à la troisième, et ainsi de suite. La quatrième classe, c’est le bagne, le bagne dans une île aride et rocheuse, sans espoir possible d’évasion ; Toulon sur un bloc de corail en pleine mer. La troisième classe est le bagne à terre, plus doux, plus sain, où l’on est au milieu de ses semblables et non au milieu de l’Océan. La deuxième classe est formée des forçats dont le travail est libre et dont la vie seule est soumise à une surveillance journalière. Enfin ceux

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de la première classe sont devenus de véritables colons. Mais à cette classe les déportés politiques n’arrivent presque jamais.

Ce fut une dure chose pour les deux amis, que la cruelle captivité du début. 11 leur revenait au cœur des bouffées de cet air libre qu’ils avaient bu toute leur vie. 11 leur remontait aux lèvres des arrière-goûts de ce Paris qu’ils aimaient tant, de ce Paris qu’ils chérissaient comme une mère, et dont ils regrettaient tout, même la pluie qui y tombe, même la boue dans laquelle on y piétine.

Les trois premiers mois furent terribles. Jean serait mort sans Marius. Sa robuste nature aurait succombé sous le poids des tristesses et des souvenirs. Mais le grimacier savait plaisanter les tristesses et égayer les souvenirs.

Il avait des paradoxes ingénieux:

— Yois-tu, disait-il, la tristesse est bonne pour les heureux, cela les distrait. Mais nous, nous avons autre chose à faire que de l’écouler.

Après l'esprit, leur meilleur consolateur fut le travail. Ils comprirent qu’en travaillant ils conserveraient leur santé et gagneraient un peu de liberté. Cette pensée, l’activité de leur vie, l’amitié qui les unissait, l’habitude qu’ils avaient prise de partager toutes les joies et toutes les peines, leur rendirent plus supportable le second trimestre d’internement.

On remarqua leur bonne conduite, leurapplication, leur esprit inventif dans beaucoup de cas difficiles, l’énergie de l’un, la bonne humeur de l’autre. Leur

gaieté aussi fut notée comme un bon point; car elle était un encouragement pour tout le monde. Bref, au bout de la première année, les numéros 377 et 378, quoique condamnés politiques, furent admis à passer dans la seconde classe.

Ils allaient avoir une portion de champ à cultiver, dans une sorte de petit faubourg, situé non loin de Port-de-France, et placé sous la surveillance de l’adjudant Barbellez.

C’était un ancien marin, vieux dur à cuire, qui menait brutalement les gens, mais qui était mené luimême par sa fille Jeanne.

La petite, comme il l’appelait, avait été élevée chez une tante à Paris, et le vieux l’avait fait venir auprès de lui à la mort do la parente. Il avait maintenant une position fixe; il espérait bien avant peu changer son épaulette d’argent à filet ronge pour l'épaulette d’officier ; et, comme il n’avait plus de famille en France, il voulait s’établir définitivement à Porl-de-France pour y faire fructifier sa future pension de retraite.

Quant à la petite, on oublierait sans doute que son père avait été argousin, et elle finirait par se marier avec quelque subrécargue de marine marchande ou quelque colon enrichi.

En attendant, elle était la providence des déportés, pour qui elle adoucissait autant que possible la dureté de son père. Elle était aimée de tout le monde. C’était d’ailleurs une belle grande fille, déjà femme par l’âge, car elle comptait près de vingt-cinq ans, mais encore enfant par la gaieté du caractère. Blonde et svelte,

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d’une figure assez agréable, mais ordinaire, elle passait pour belle dans ce petit monde formé d’argousins, de déportés et de forçats. Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Un matin, lo père Barbellez lui dit :

— Petite, il va venir deux nouveaux oiseaux dans ta cage. Tu peux préparer ton chènevis; mais ne sois pas trop bonne! Ce sont des gueux qu’il faut surveiller.

— Qu’est-ce qu’ils ont donc fait?

— Oh! des sales communards, et qui ont insulté le conseil de guerre. Us sont toujours dangereux, quoique leur bonne conduite les ait fait passer dans la seconde classe.

— Cependant, petit père, tu ne vas pas les recevoir trop durement, hein !

Barbellez fronça le sourcil, tira sa grosse moustache, prit son air le plus rébarbatif, et répondit:

— Je les recevrai comme je dois recevoir des ennemis de la société. Voilà !

— Et comment s’appellent-ils ?

— Je no sais pas.

A ce moment, Jean Pioux et Marius Mazuclard arrivaient, conduits par un garde-chiourme. En les voyant, Jeanne eut un mouvement de surprise et d’hésitation, comme si elle les reconnaissait vaguement, et cherchait à se rappeler leurs traits.

Pour quiconque, en effet, les eût connus autrefois, ils devaient être bien changés. Jean, avec la figure glabre, et Marius, dépouillé de sa longue chevelure on ficelle, étaient méconnaissables.

Puis, si le travail les avait soutenus, il les avait aussi amaigris, ainsi que l’air vigoureux de la mer, qui fortifie, mais qui dessèche d’autant. Jean était devenu tout muscles, et Marius tout nerfs. L’un n’avait plus cette belle plénitude de chair qui faisait pâmer les amateurs de lutte à mains plates, et on pouvait à ses poignets compter ses tendons bandés comme des cordes. L’autre, qui passait autrefois tout son corps dans le rond formé par un mouchoir noué, n’aurait pris maintenant que la moitié du mouchoir pour faire son tour.

Ils ôtèrent leur bonnet en se trouvant devant Barbellez et Jeanne.

— Ah! ah! vous voilà, mes gaillards, dit l’adjudant. Des fameux propres à rien, n’est-ce pas? Des je ne sais quoi qui s’amusent à blaguer un colonel! On dit que cela se conduit bien, à présent : nous verrons cela. Vous savez, il ne faut pas vous imaginer que parce que vous êtes montés en classe vous allez vous croiser les bras, sacrebleu! C'est qu’on ne bronche pas, avec le père Barbellez!

Et il s’animait comme s’il avait une dispute, comme si on essayait de le contredire. Pourtant Jean et Marius ne disaient rien. On les avait avertis. Ils savaient que le vieux commençait toujours par bourrer les prisonniers. Le mieux à faire, c’était de ne rien répondre.

— Oui! oui! continuait l’adjudant. Et Barbellez, c’est moi... saluez! Et voici Jeanne, ma fille, qu il faut respecter comme la prunelle de ses yeux, ton-

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nerre de Bresl! C’est entendu! Alors par le flanc droit et par file à gauche, arche !

Au moment où ils obéissaient à cet ordre, Jeanne les arrêta pour leur demander leurs noms. Plus elle les avait considérés, plus elle se souvenait d’eux. Mais elle ne pouvait préciser son souvenir.

— Allons, réponds, dit l’adjudant en s’adressant à Marius. Comment vous appelez-vous?

Tout à coup, la mémoire revenant à Jeanne, elle s’écria :

— C’est la Sauterelle et l’Homme-Taureau!

L’adjudant, Marius et Jean restèrent stupéfaits do

cet incident inattendu, dont Jeanne leur eut bien vite donné l’explication.

La vieille tante, madame Derson, chez qui elle avait été élevée à Paris jusqu’à l’âge de vingt ans, demeurait sur le boulevard Montparnasse, non loin de l’Observatoire. Elle tenait là une boutique de blanchisseuse, dans laquelle Jeanne avait passé son enfance et sa jeunesse sans autre divertissement que d’aller le dimanche soir, devant la Closerie des Lilas, au pied de la statue du maréchal Ney, voir les faiseurs de tours et écouter les chanteurs.

Aussi connaissait-elle par cœur tous les boniments qu’on débitait sur la place, tous les exercices qu’on y faisait, tous les saltimbanques qu’on y voyait. Elle aimait surtout parmi eux l’IIomme-Taureau et la Sauterelle. L’Homme-Taureau l’effrayait plus qu’il ne l’amusait. Mais ce qu’elle adorait plus que tout au monde, c’était d’écouter et de contempler la Saute-

relie. Cette verve intarissable, les chansons qu’il chantait en s’accompagnant sur un violon formé de trois cordes tendues par une vessie, les tours d’escamotage, de dislocation, de ventriloquie, tout cela lui était resté dans la mémoire avec cette vivacité qui rend si précieux et si chers les souvenirs d’enfant. Il avait fallu tous les changements éprouvés par le corps, le costume et la figure de Marie pour qu’elle hésitât si longtemps à le reconnaître.

Et elle racontait toutes ces choses à son père étonné; elle en parlait avec joie, avec enthousiasme, presque avec des larmes. Elle semblait avoir retrouvé un ami. Elle retrouvait toute son enfance.

— Vois-tu, petit père, disait-elle avec càlinerie, il faudra être bien bon pour eux. Si tu savais comme ils m’ont fait passer de bons moments quand j’étais petite. Je n’avais que ce plaisir-là, vois-tu! Et puis, il n’est pas possible qu’ils aient commis un crime, fl y a eu erreur. Ce sont de braves gens, va ! Tout saltimbanques qu’ils étaient, malgré leur pauvreté, ils faisaient du bien à tous leurs voisins. Je me rappelle encore, une fois qu’un vieux chanteur s’était établi à côté d’eux et que personne n’allait l’écouter, la Sauterelle a dit que ce n’était pas bien, qu’on était ingrat d’oublier les vieux, et ils ont travaillé pour lui. Un autre jour, l’Homme-Taureau a failli se casser les reins en jonglant avec un gros poids de cent vingt livres, et la Sauterelle s’est disloqué à faire craquer ses jointures, et tout cela pour donner quelques sous au petit de la marchande de plaisirs, qui était morte.

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Ils faisaient la charité même au public. Souvent il n’y avait personne autour d’eux, à cause du mauvais temps, ou parce qu’on avait pas le sou ce soir-là. Nous n’étions pour les regarder que des enfants, n’ayant rien dans notre poche, et ne pouvant les payer qu’en applaudissements. N’importe! ils faisaient des toors tout de même, pour rien, pour nous faire plaisir. Oh ! je les aime bien, et ils le méritent!

Elle parlait avec une telle volubilité, que Barbellez n’avait pas eu le temps de placer un mot, ni même de revenir à lui. Il n’en pouvait croire ses oreilles.

Quant à Jean et à Marius, ils étaient tout émus et ne savaient comment remercier la jeune fille. Jean tournait d’un air embarrassé son bonnet dans ses gros doigts, et Marius prenait sans le savoir des raines attendries qui rappelaient ses meilleures grimaces.

L’étonnement de Barbellez et la reconnaissance des deux saltimbanques furent sans bornes, quand Jeanne, après son véhément discours, tendit soudain ses mains aux forçats, en disant à son père :

— Et tiens, voici la preuve que je les aime. Je veux leur serrer la main.

— Qu’est-ce que tu fais là, malheureuse? cria l’adjudant.

Pour le coup, Barbellez n’y tint plus. Il devint cramoisi. Ses petits yeux gris s’injectèrent de sang pendant que ses paupières palpitaient avec une rapidité fébrile comme des ailes de mouche agonisante. Il était hors de lui. Et, n’osant passer sa colère sur sa fille, il allongea un grand coup de plat de sabre à

Marius, qui était auprès de lui et qui l'esquiva d’un saut.

— Partez, partez, dit Jeanne aux deux pauvres diables. Il est trop en colère. Je me charge de le rapurer. Allez, suivez le brigadier, qui vous mènera aux champs. J’irai vous y voir.

En disant ces mots, elle desserrait à la hâte le col en crin du vieux Barbellez, qui était tombé sur un banc, la figure bleue, le cou roidi, bégayant, d’une langue pâteuse, des jurons inarticulés.

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