COMMENT L’AMOUR VIENT AUX EXILÉS
Deux jours après, les numéros 377 et 378 étaient complètement installés dans une petite baraque, du côté des terres, et ils revenaient de travailler toute la journée à leur petite plantation, quand ils reçurent la visite de Jeanne. Elle leur apportait quelque argent, deux pipes et du tabac, et elle leur promit de revenir.
Quant au vieux Barbellez, il était toujours furieux. Mais Jeanne lui avait fait entendre que, s il causait
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
quel jue peine à ces hommes qui ne le méritaient pas, elle lui en voudrait beaucoup et ne lui parlerait plus. Il était donc indécis entre sa rage contre les deux déportés dont il aurait voulu tirer vengeance, et sa faiblesse pour Jeanne qu’il craignait do contrarier.
En attendant, il restait neutre, n’osant ni agir ni parler, cherchant un moyen de nuire aux deux pauvres diables sans mécontenter sa fille. Il avait résolu, dans sa forte tête, de les punir sévèrement à la première faute commise, et de démontrer peu à peu à Jeanne que ces soi-disant innocents étaient de vulgaires coquins. Pour cela faire, il la laissait volontiers aller chez eux.
— Plus elle leur montrera de bonté, pensait-il, plus ils se croiront autorisés à prendre des libertés avec le règlement; ils feront des sottises; cela prouvera suffisamment à Jeanne qu’elle avait mal placé son affection et ses soins. Et alors je me rattraperai.
Grâce à ce raisonnement de Barbcllez, Jeanne put aller voir souvent ses deux nouveaux amis. Presque tous les soirs, quand elle avait fini sa tournée charitable parmi les autres colons, elle venait passer une heure, assise sur le banc de bois qui marquait la porte de la misérable case.
Là, on causait de Paris, de Paris aimé et regretté, du quartier connu, de cette place de l’Observatoire, où ils s’étaient vus tant de fois sans se connaître; de Louis le Lion qui voulait faire concurence à Jean ; de Bourguet le Fumiste qui essayait parfois de donner le réplique à Marius; et du boulevard Montparnasse,
avec ses beaux grands arbres, ses guinguettes, sa brasserie verte; et de la pépinière où des couples riant se croisaient avec les longues files des petites pensionnaires habillées de gris.
Tout le chapelet des souvenirs s’égrenait ainsi en causeries charmantes, pleines de douce amertume.
Marius, comme-toujours, égayait la conversation de ses saillies. Sur chaque chose et sur chacun, sur le boulanger de la rue Vavin, sur le restaurant de la mère Eugène, sur madame Derson elle-même, il savait de bonnes histoires amusantes. Il avait retenu tel mot, tel geste, qui peignaient les personnes d’un trait. Il imitait le parler de l’un, l’allure de l’autre. Il faisait revivre tout ce inonde dans sa pantomime.
Jean était moins rapidement expressif. Mais de temps en temps, il trouvait un de ces mots vrais, un de ces accents sincères, qui remplacent tout un discours et qui frappent droit au cœur. Sa nature loyale et bonne se révélait tout à coup, comme un rayon de soleil qui luit à travers la brume.
Jeanne mettait tout son âme à les écouter et à leur répondre.
En même temps, elle trouva en eux des confidents de ses joies et de ses douleurs d’enfance. Elle leur dit bien des choses qu’elle n’avait jamais pu dire à personne : ses premières années si dures, sous la tutelle de la vieille tante avare, qui ne comprenait pas et n’aimait pas les enfants ; sa jeunesse presque étiolée par l’isolement ; le travail assidu toute la semaine ; pas d’amies, pas d’amour; et, plus tard, ce long voyage
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pour venir retrouver un père qu’elle ne connaissait pas; sa souffrance, en voyant son père si peu généreux, si abruti parla discipline et la boisson.
Et ses regrets, ses désirs, ses chagrins, toute sa vie, passèrent peu à peu dans le cœur de Jean et de Marius. Ils pleurèrent ensemble, et ils fondirent leurs cœur enjoignant leurs mains.
— Sais-tu? dit un soir Jean à Marius, eh bien ! je l’aime tout plein, cette petite Jeanne.
— Bah! répondit Marius, et moi aussi. Comme ça se trouve !