‹ Les morts bizarresChapitre 16 sur 36 · UNE POULE SURVINT · texte numérisé non relu

UNE POULE SURVINT

Ils dormirent peu la nuit suivante. Ils pensaient à Jeanne. Chacun cherchait à se persuader que lui seul était véritablement amoureux, et pouvait être réellement aimé.

— Il n’est pas possible, pensait Marius, que Jean Pioux aime aussi vivement que moi. Que diable ! Jeanne n’est pas un poids de vingt kilos. Qu’est-ce

qu’il lui dira? qu’est-ce qu’il .en fera? Et puis, ellemême, peut-elle se sentir le cœur remué par lui? Après tout, c’est l’Homme -Taureau ! S’il lui parle d’amour, elle en aura peur. Je suis bien bête de me tracasser.

— Marius est ridicule, se disait Jean Pioux. Quelle plaisanterie! Avec un nez comme le sien, s’imaginer qu’on peut plaire à une jeune fille! Je vois le tableau d’ici : Jeanne éclatera de rire au nez du grimacier. D’ailleurs, est-il bien touché à fond? Aime-t-il aussi sérieusement que moi? Ce n’est pas de l’amour qu’il a, c’est une amourette. Cela lui passera. J’ai bien tort de m’appesantir là-dessus.

L’agitation de leur esprit se traduisait par l’agitation de leur corps. Ils ne pouvaient se tenir en place dans leur lit. Jean se retournait de temps en temps, tout d’un bloc, comme un chien qui change de flanc. Marius se trémoussait sans cesse comme une souris dans une attrape.

Mais tous deux gardaient le silence, pour ne pas paraître tourmentés. Marius le premier laissa percer sa mauvaise humeur.

— Voyons! qu’est-co que tuas à remuer comme cela? On ne peut pas dormir ici. A t’entendre souffler en te retournant, on dirait qu’on couche à côté d’un phoque.

— En tout cas, ce phoque-là vaut bien le babouin qui me parle.

— Babouin?

— Oui, babouin !

UNE JIISTOIRE DE L’AUTRE MONDE

Ils se levèrent avec rage. Pour la première fois de leur vie, ils se disputaient. Leurs mains frémissantes se rencontrèrent dans l’ombre. Une poigne de fer étreignit le bras de Mari us, qui planta ses ongles dans le cou de Jean. Ils allaient se battre.

— Lâche-moi, dit l’hercule en desserrant les doigts. Nous sommes fous !

Et ils allèrent se recoucher, tout honteux.

— Écoute, reprit Marius après un silence, je te demande pardon, mon vieux Jean. Je suis un sanscœur de t’avoir dit des sottises.

— C’est moi qui dois te demander pardon. C’est moi qui ai commencé à me mettre en colère. Tu ne m’en veux pas, dis, mon vieux Marius?

— Allons! voyons! ne parlons plus de cela. On plutôt, si, parlons-en! Tiens! depuis hier au soir, nous nous cachons l’un de l’autre comme des enfants, au lieu de nous regarder en face comme des hommes. Raisonnons un peu. Tu aimes Jeanne, n’est-ce pas?

— Oh ! oui.

— Moi aussi. Yoilà le problème posé. Tâchons de le résoudre, parbleu I Avant de connaître Jeanne, nous nous aimions l’un l’autre plus que tout au monde. Souvent tu t’es sacrifié pour moi, et souvent aussi je t’ai rendu la pareille. Nous ne nous étions jamais disputés que pour savoir lequel des deux serait le meilleur. Aujourd’hui il y a une troisième personne aimée entre nous. Eh bien! qu’elle décide ! Nous lui dirons demain ce qui en est, tout carrément. Si elle nous repousse tous les deux, tant mieux ! Je

te consolerai et tu me consoleras. Si elle choisit, ma foi, tant pis pour le refusé! il renfoncera son amour. Mais au moins, n’ayant pu gagner une femme, il ne perdra pas un ami. Qu’en dis-tu?

— Tu as raison. Moi, je te jure de faire comme elle dira.

— Je te le jure aussi. Maintenant, c’est entendu. Donnons-nous une bonne poignée de main du fond du cœur. Et puis, dormons ! Enlevez, c’est pesé.

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