‹ Les morts bizarresChapitre 17 sur 36 · UNE DÉCLARATION A DEUX COUPS · texte numérisé non relu

UNE DÉCLARATION A DEUX COUPS

Le lendemain, Jeanne trouva les deux amis tout changés.

Jean restait assis lourdement sans oser lever les yeux. Les coudes appuyés sur les genoux, il bourrait et débourrait sa pipe machinalement. Marius se promenait à pas saccadés en tambourinant des marches extrêmement rapides sur le bout de son nez, qu’il contemplait sans s’apercevoir que cela le faisait loucher.

UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE

— Hum ! hum ! pensait la jeune fille, est-ce que mon père leur aurait fait quelque chose, ou bien moi-même leur ai-je causé une peine?

— Mademoiselle, interrompit Jean d’un air décidé, il faut que...

Il rougit comme une pensionnaire et s’arrêta tout court.

— Qu’est-ce que vous voulez dire, mon bon Jean ?

— C’est une chose, reprit Marius, une chose qui...

Enfin quoi! Jean n’ose pas !... Mais moi, je vais vous dire ce que c’est. Nous nous sommes aperçus hier... Ah ! ma foi, mademoiselle, je n’ose pas non plus.

— Quoi donc? pourquoi n’osez-vous pas parler? Je ne comprends pas. Avez-vous quelque reproche à me faire ?

— Oh! mademoiselle! s’écrièrent-ils en se rapprochant.

— Alors, c’est une demande?

— Oui, oui! seulement nous avons peur de vous fâcher, voilà !

— C’est bien mal ce que vous dites-là ! Comment pouvez-vous craindre de me fâcher en me demandant un service?

Ah ! dit Jean, vous nous trouverez stupides.

— Vous nous trouverez ridicules, ajouta Marius.

Et, tous deux, avec des sanglots dans la gorge :

— Vous ne viendrez plus nous voir.

— Expliquez vous ! C’est maintenant que vous êtes ridicules. Parlez donc ! je vous promets que je ferai mon possible pour vous accorder ce que vous deraan-

derez; et, si je ne puis rien faire, nous n’en serons pas moins bons amis pour cela. Parlez ! je le veux.

Et, s’avançant plus près d’eux, elle leur tendit à chacun une main.

Deux pantins semblables, et remontés en même temps, n’auraient pas agi avec plus d’ensemble que ne firent les deux malheureux. Saisissant cette main qu’on leur tendait, la couvrant de larmes et de baisers, ils tombèrent brusquement à genoux et balbutièrent de la même voix étranglée :

— Mademoiselle, je vous aime !

C’eût été grotesque, si cela n’avait pas été si touchant. Or, Jeanne ne se sentit pas envie de rire, car elle les voyait pleurer.

Il n’y a en amour que le premier mot qui coûte. Une fois ce flot lancé, arrive une marée de paroles. Et l'on eut bien vite expliqué à Jeanne tout ce qu’on avait à lui dire : la passion de chacun, la dispute de la veille, la convention de la nuit.

— Ce que vous me proposez là est fort embarrassant, répondit-elle. Choisir! Choisir l’un ou l’autre! Et si je n’aime ni l’un ni l’autre?

La lèvre de Jean se crispa ; le nez de Marins tressaillit.

— Rassurez- vous, fit-elle pour les consoler, je vous aime tous les deux. Je vous aime d’amitié, c’est sûr, et autant l’un que l’autre. Mais d’amour, je n’y ai pas encore pensé. Songez un peu! A supposer que j’aime l’un de vous, croyez- vous que je pourrais le lui dire et le lui prouver? Vous ne pensez donc pas à mon

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père ? Rappelez-vous sa rage le jour où il a vu que vous aviez une part dans mon estime et mon affection. Pour moi, vous êtes d’iionnêtes gens, et vous savez que je n’hésiterais pas à mettre ma main dans la vôtre, mon cher Jean, ou dans la vôtre, mon cher Marius, et à prendre l’un de vous pour mon mari. Mais, aux yeux de mon père, vous êtes des criminels, des forçats qu’il peut battre s’ils lui déplaisent, emprisonner s’ils lui résistent, et tuer s’ils se défendent. Ah ! comment pourrais-je lui avouer un tel amour? Cela me brise le cœur d’y penser. A la douleur que j’en éprouve, je sens que j’aime.

— Oh ! merci, merci mille fois ! s’écrièrent-ils.

— Mais je vous en prie, ajouta-t-elle, ne me pressez pas. Laissez-moi le temps de réfléchir ! Que je voie d’abord ce que je puis espérer de mon père. C’est là le premier obstacle à lever. Si j’y parviens alors, je choisirai entre vous. Mais jusque-là je veux vous aimer tous les deux. Réservons pour plus tard ce choix. Et promettez-moi, quel qu’il doive être, que nous serons toujours amis. Une. fois le choix fait, il faut, si mon père est contre moi, que nous soyons trois à lutter avec lui.

La nuit était déjà noire quand elle partit, en leur disant qu’elle allait voir une pauvre femme malade qui demeurait assez avant dans les terres.

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