OU EST-ELLE
Doux jours après, toute la petite colonie apprit que Jeanne avait disparu.
Le premier matin de cette absence, le père Barbellez ne fut pas inquiet outre mesure.
Jeanne, en effet, rentrait souvent fort tard et se levait toujours avec le soleil. Il arrivait ainsi quelquefois, qu’ayant quitté son père la veille, après le repas du soir, elle ne le revoyait que le lendemain au déjeuner.
Son absence, à cette heure, commença à le tracasser ; il déjeuna de mauvaise humeur, mais néanmoins de bon appétit. Et il n’en but pas moins son demicarafon de cognac après son repas.
— Bah ! bah! disait-il en sirotant son petit verre, je saurai ce qui en est en faisant ma tournée.
Mais sa tournée ne lui fit rien découvrir. Nulle part on n’avait vu sa fille delà journée. Cela devenait grave; Il commença à s’inquiéter sérieusement. Il
était irrité et grognon comme un dogue. Il y eut ce soir-là plus d’un coup de canne immérité sur les épaules de plus d’un pauvre diable.
Jean et Marius, qui travaillaient aux champs, ne savaient rien encore quand ils rentrèrent le soir à leur case. Aussi se couchèrent-ils tranquillement, pensant que Jeanne n’était pas venue, ce jour-là, parce qu’elle avait trop à faire, ou parce que leur confidence de la veille l’avait trop émue. Ce n’est que le lendemain, en se rendant au travail, qn’ils apprirent avec tout le monde la nouvelle de cette disparition, qui les consterna plus que personne.
Ils se rendirent aussitôt chez Barbcllez.
Il avait passé la nuit sans dormir, buvant pour se réconforter; et il déchargea sur eux la rage que lui donnait son inquiétude surexcitée par l’alcool.
— Qu’est-ce que c’est que ces deux pistolets-là? Où est votre autorisation pour parler à l’adjudant? Ah! vous entrez ici sans un papier de votre sergent! Quel est l’animal brute qui vous a laissé passer sans vous demander votre permis? Je le fous au clou pour huit jours ! Et vous serez aux fers, nom de Dieu !
Les malheureux n’avaient pas eu le temps de pla^ cer un mot. Heureusement, il reprit haleine; et comme il se levait en trébuchant pour les frapper de sa canne, Marius et Jean purent lui dire :
— C’est pour votre fille !
— Quoi! ma fille! qu’est-ce qu’elle a de commun avec vous, ma fille ? Tas de varpouilles i
— Nous avons des renseignements qui peuvent servir à la retrouver.
— Des renseignements? Avez-vous vu ça! Ils ont des renseignements, eux, quand je n’en ai pas. Eh bien! parle donc, bougre d’âne, où sont-ils tes renseignements?
— Votre fille...
— Mademoiselle votre fille, sacrebleu!
— Mademoiselle votre fille, c’estbien depuis avanthier au soir qu’elle est perdue?
— Qu’est-ce que cela te fait?... Oui, c’est depuis avant-hier; la dernière fois que je l’ai vue, c’est avanthier vers quatre heures de l’après-midi.
— Eh bien! nous l’avons encore vue, nous, le soir. Elle sortait de chez nous à neuf heures.
— Ah! vous l’avez vue, vous! Je vous demande un peu pourquoi elle allait voir des canailles comme ça. Enfin! Et ensuite?
— Ensuite, elle est partie du côté des terres. Et elle nous a dit en parlant qu’elle allait voir la Louison.
— Qui ça, la Louison?
— La femme malade du numéro 518.
— Et puis après?
— Après? mais c’est tout ce que nous savons. Nous sommes venus vous le dire tout de suite, pensant que cela pourrait vous être utile. C’est notre empressement à vous rendre service qui nous a empêchés de demander un permis au sergent. Le plus tôt était le mieux, et nous...
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
— Laissez-moi tranquille! Quels bavards! Vos renseignements ne me renseignent pas du tout. Que ce soitàmidi, quatre heures, ou dix heures, que Jeanne ait disparu, elle n’en est pas plus facile à retrouver, n’est-ce pas? Ah ! vous payerez cher, allez!...
— Mais ce n’est pas notre faute!
— Si, c’est votre faute! Vous n’aviez qu’à l’accompagner.
— Mais vous savez bien, monsieur l’adjudant, que l’on ne peut pas sortir le soir sans permis.
— C’est bon!... A propos de permis, vous n’avez toujours pas le vôtre? C’est bien! Je vais faire mon rapport aujourd’hui même à la place, et demain matin vous irez voir à l’île si le bois des lits de camp est mangé aux punaises. Allez! c’est votre dernier jour de travail en plein air, aujourd’hui. Jouissez de votre reste 1
Et il ajouta à l’oreille d’un sergent :
— Surveillez-moi ces deux gaillards-là toute la journée. Je les laisse libres exprès jusqu’à ce soir. J’espère bien qu’ils feront quelque sottise. A la première résistance, à la moindre tentative de fuite, vous me comprenez, hein ! V’ian! un chicot de plomb dans la tronche...
L’occasion d’accomplir cet ordre se serait certainement présentée, si Jean avait été seul.
— Ah! disait-il entre ses dents à Marius, j’ai envie de souffleter ce sergent pour qu’il me fasse sauter la tête.
— Yeux-tu bien te taire, répondit Marius. Jeanne
peut être retrouvée d’ici à ce soir. Si elle revient, nous sommes sauvés. Attendons à ce soir! et travaillons toute la journée comme à l’ordinaire. Justement parce que nous avons dix fois raison, ne nous mettons pas dans notre tort.
Ils firent comme voulait Marius.
La journée fut longue et atroce. Sous l’œil du sergent qui les épiait, ils n’osaient laisser paraître sur leur visage les mille pensées qui tourbillonnaient dans leur tête, et qui torturaient leur cœur. Ils travaillaient la tête basse, les mains crispées, l’esprit bouleversé.
Ainsi tous les malheurs tombaient à la fois sur eux. Ils perdaient Jeanne, cette Jeanne qui était le seul reflet du Paris adoré qu’ils ne reverraient plus, cette Jeanne qu’ils aimaient parce qu’en elle revivait tout leur passé et fleurissaient toutes les espérances de leur avenir. Et en même temps ils perdaient leur pauvre part de liberté, achetée si péniblement par une année de soumission cruelle et de labeur accablant. Ah ! toute la force de Jean ne pourrait suffire à supporter ce poids, et la gaieté même de Marius voyait à ce coup se briser ses ailes!
Le soir venu, ils se sentirent le cœur gros à éclater, quand ils se trouvèrent pour la dernière fois près du petit banc où ils avaient passé de si bonnes soirées avec Jeanne.
— Pauvre Jeanne, sanglota Marius. Où peut-elle être?
— Oh ! répondit Jean, si je le savais, j’y seraisdéjà.
UNE HISTOIRE DE i/AUTRE MONDE
Et j’y serai même dans une heure; car je sais où elle est, va ! elle est morte.
— Qui est-ce qui t’a dit cela? moi ie crois plutôt qu’elle a été prise par les sauvages.
Jean haussa les épaules d’un air incrédule, et se laissa pesamment tomber sur le banc, comme anéanti. Un quart d’heure après, il fut réveillé de son abattement par cette petite phrase, que Marius lui dit tout bas à l’oreille :
— Il faut que nous allions chercher Jeanne !
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MAZUCLARD PAYSAGISTE
Avant de dire à Jean ce mot décisif, Mazuclard était resté longtemps immobile, planté droit comme une statue le long du montant de la porte, contemplant d’un regard fixe le paysage crépusculaire.
Devant lui, presqu’à ses pieds, s’étalait un marais saumâtre, bordé de joncs, et couvert de lentilles d’eau, de lemna frisé, de nénuphars aux larges feuilles plates.
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Du côté des terres, c’est-à-dire de l’autre côté de ce marais, se dressait une masse .obscure, épais fourré en forme de dôme, d’où s’échappait une rivière. Le courant venait mourir avec des clapotements clairs sur la surface lisse des plantes, qui étaient comme les écailles du marais. Ce bruit, sortant de cette nuit, faisait penser à quelque chanson étrange, balbutiée par une gueule d’ombre.
Le dôme était formé de buissons entrelacés, de lianes grimpantes, d’arbres touffus, de mangliers, de palétuviers et de carollias. Il y avait là comme un amas de verdure, d’où se détachait une longue et large bande de bois sombres remontant vers l’intérieur de l’île. Cela semblait un fleuve d’arbres, dont les flots se seraient accumulés au bas d’une pente. En suivant jusqu’à l’horizon le cours de cétte forêt, le regard se posait sur le fond même du tableau, où s’estompait vaguement dansl’azurgrisdu ciel la silhouette déchiquetée des montagnes.
Tout cela apparaissait dans cette lumière claireobscure du soir, à travers ce voile vaporeux du crépuscule, qui rehausse de teintes vigoureuses les masses sombres et qui enveloppe les contours d’une sorte de buée tremblotante.
Or, tandis que la nuit tombait, que la brise de mer frôlait les joncs en sifflant, que la rivière gloussait et que les crapauds râlaient doucement sur les lentilles d’eau, Marius avait considéré toutes ces choses et avait réfléchi profondément.
C’est alors qu’il avait dit à Jean :
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
— 11 faut que nous allions chercher Jeanne !
Jean releva la tête à ce nom chéri. Mais, comme il avait perdu tout espoir, il n’accueillit pas cette proposition avec son enthousiasme ordinaire. Il regarda Marius dans le blanc des yeux, ainsi qu’on regarde un homme qui vient de se moquer de vous, ou un aliéné dont on vient de découvrir l’idée fixe. Et il lui répondit d’une voix lente et découragée :
— Tu sais bien que c’est impossible.
Etait-il possible, en effet, de s’évader?
S’évader de jour, il n’y fallait plus penser, puisque demain ils seraient à l’ile.
S’évader de nuit, c’est une folio. Quiconque rôde la nuit autour du territoire autorisé, est sûr, avant d’avoir fait cent pas, d’être rattrapé par une balle. Il y a des postes partout. L’un des plus importants se trouvait précisément sur le bord est du marais, et commandait les cabanes parmi lesquelles Jean et Marius avaient la leur.
Jean se fit toutes ces objections en une minute, et il retomba dans son abattement.
— Ecoute-moi donc! reprit Marius. Je ne suis pas fou, et je ne me moque pas de toi, comme tu as l’air de le croire. Regarde un peu, mon brave Jean Pioux, regarde là-bas, tout au loin, à l’opposé de la mer. Qu’est-ce que tu vois?
— Eh bien! c’est la montagne, parbleu! je la vois encore mieux en plein jour! répliqua l’autreavecdépit.
— Et là, tout près, qu'est-ce qu’il y a sur l’eau du marais?
— Il y a de l’herbe noire, qui est immobile le jour, et que les crapauds font grouiller le soir.
— Boni Et vois-tu aussi d’où sort la rivière, avant d’entrer dans l’herbe noire ?
— Elle sort de dessous les arbres, tiens ! Mais quel rapport tout cela peut-il avoir avec ce que tu me di* sais tout à l’heure? Tu parles, comme un imbécile, d’aller chercher Jeanne, c’est-à-dire d’aller décrocher la lune, et puis tu me fais regarder de l’herbe et de l’eau. Tu m’ennuies, à la fin! Regarde ceci, regarde cela! On dirait que tu fais un boniment. Regardez, messieurs! vous voyez cette muscade, ce gobelet, cette poche ! Eh bien ! crac! je vais escamoter... Estce cela que tu veux faire?
— Oui, je veux escamoter, entends-tu! Je veux nous escamoter. Et le gobelet qui nous cachera, mon vieux, c’est l’herbe, l’eau et les arbres. Et la poche où nous nous retrouverons, c’est la montagne. Comprends-tu? C’est bien simple, va. Il s’agit d’aller d’ici au marais incognito. Puis, du marais à la rivière, il faut avoir le courage de barboter jusqu’à la bouche dans cette fosse-là, au milieu de l’herbe visqueuse et des crapauds qui se traînent dessus. Cela sera long et écœurant, mais il le faut!
— Va toujours! répondit Jean, je te suis. Je comprends jusqu’à la rivière; mais une fois là, qu’est-ce que tu fais ?
— Je marche dans la rivière, sous les arbres; car évidemment la rivière suit les arbres. D’abord c’est comme cela dans tous les pays du monde. Ensuite,
considère que le nom sauvage des rivières de ce paysci c’est Diaot, et que Diaot signifie en môme temps eau et ombre. Donc l’eau est toujours à l’ombre, voilà mon raisonnement. Une autre preuve que c’est vrai, c’est qu’elle est toujours glacée. J’en conclus que si nous pouvons arriver jusqu’à la rivière, nous n’aurons plus qu’à la remonter sous le fourré. Cela sera encore plus dur que dans le marais. D’abord c’est très-froid; puis les branches sont peut-être à de certains endroits à fleur d’eau, et alors il faudra passer la tête dessous; et puis enfin je ne sais pas quelles bêtes il peut y avoir là dedans. Mais enfin, tant pis ! Tu vois le plan, n’est-ce pas? Avec nos quatre jours de vivres, que nous avons touchés hier, nous filons. Il ne nous faut pas ce temps-là pour aller à la montagne, qui est à huit lieues seulement. Une fois à la montagne, mon petit père, nous sommes libres! Et une fois libres, nous retrouvons Jeanne.
— Marius, viens que je t’embrasse !
— Quant aux sauvages, ajouta Marius en riant, s’ils nous atlrappent, nous ferons de la pantomime; cela les amusera.
— Pourvu qu’ils ne nous la fassent pas faire à la broche?
— Qu’est-ce que tu veux ! A la guerre comme à la guerre! Qui ne risque rien n’a rien. S’ils nous mangent, eh bien! nous aurons au moins la consolation de dire que nous nous étions sauvés au hasard de la... fourchette.
Et sur ce mot, ils se préparèrent.
Dix heures sonnaient. Extinction des feux ! Le clairon sonne du blockhaus de Port-de-jFrance , on lui répond de la rade. La dernière note traîne en vibrant dans la nuit. Plus une lumière dans la ville, excepté aux corps de garde, dont les fenêtres rouges semblent des yeux qui guettent.
La case des numéros 377 et 378 est ensevelie dans un profond silence.
On y remue pourtant, et on n’y dort pas. Mais tout se fait sans bruit. Marius est en train d’assujettir au dos de Jean Pioux un sac assez long et garni de biscuit, de riz et de gourganes. Lui-même porte un sac moins gros, garni aussi de vivres. Au-dessus, presque derrière la tête, est un paquet enveloppé de toile goudronnée : c’est du tabac. Enfin, sur son bonnet de laine, en haut de la tête, est liée une petite boîte en ferblanc, fermée à la cire, et qui contient des allumettes. Là-haut est ainsi placé tout ce qui ne doit pas être mouillé. En outre, ils ont chacun une gourde d’eaude-vie pendue à un flanc, une paire de souliers de rechange pendue à l’autre, un bon grand couteau dans la poche droite, et leur pipe dans la gauche.
A onze heures moins quelques minutes, la porte s’entrebaîlla ; une ombre mince et fluette passa la première, à plat ventre ; une autre plus grosse la suivit. Ces deux animaux étranges rampèrent ainsi jusqu'au marais, écartèrent doucement les lentilles d’eau, et sans bruit, sans effort, se laissèrent lentement glisser sous les herbes noires. Deux têtes apparaissaient mêlées aux grosses touffes de lemna; ces deux têtes
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avaient de l’oau jusqu’aux oreilles et respiraient par le nez. C’étaient le 377 et le 378.
COMME QUOI l’amour DES CRAPAUDS PEUT INFLUER SUR LA DESTINÉE DES HOMMES, ET DE L’INCONVENIENT DES BOÎTES D’ALLUMETTES EN FER-BLANC
Ils vont, les pieds dans la vase, le corps dans l’eau, la figure au ras des herbes, sentant à chaque pas s’écraser sur leur joue les pustules d’un crapaud. Autour d’eux, les feuilles plates s’enfoncent sous les jambes torses de couples enlacés , qui chantent en gonflant leur gorge.
Marius, plus délicat et plus nerveux, souffre horriblement de ce répugnant contact, et il faut toute sa force de caractère et toute son énergie pour l’empêcher de pousser un cri de dégoût quand ses lèvres rencontrent à fleur d’eau cette peau à la fois rugueuse et huileuse des gros crapauds de marais. Jean, plus fort contre ces sensations, se contente, quand un des reptiles esta sa portée, de souiller vigoureusement et
de le culbuter ainsi dans l’eau entre deux feuilles. Un moment cependant, il eut, sinon de l'effroi et du dégoût, au moins de l’embarras. 11 avait trouvé une sorte de trou dans la vase, et, après un faux pas, en était sorti par une longue enjambée, En la finissant, il se trouva tout à coup entouré des bêtes immondes, qui grouillaient autour de sa tête. 11 lui sembla qu’il roulait dans un bain de crapauds. Il était tombé en effet sur une bande entière, collée et coagulée, ainsi que le sont ces animaux au moment du frai. C’était une pâte épaisse, gluante, palpitante, qui semblait faite d’un seul bloc, mais où remuaient, s’agitaient, s’allongeaient, se tordaient des pattes, des membres. Marius n’aurait pas pu s’empêcher de crier, s’il s’était senti enveloppé de cette gélatine vivante. Jean luimême ne sut pas retenir un mouvement de recul et d’horreur. Mais ce fut court. 11 reprit aussitôt possession de lui-même, fourra sans hésiter ses doigts noueux dans ce paquet de chairs agglutinées, et déchira d’un effort lent toute celte bande d’amoureux. Puis, au milieu des feuilles ensanglantées et des cadavres visqueux, Jean passa le premier et Marius le suivit.
A ce moment, la lune venait de montrer le bout de sa corne derrière un nuage, et éclairait la surface noire et grouillante du marais. A sa lueur, Marius crut apercevoir un mouvement dans le corps de garde avancé qui surveillait le côté de la plaine. Il toucha sous l’eau le bras de Jean, etsortautsa bouche des herbes, lui dit tout bas de regarder. En effet, lepoint rouge du
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lampion qui éclaire le corps de garde venaitde remuer; il disparut un moment, puis reparut à la porte. L’adjudant Barbellez le portait et semblait montrer du doigt le marais à deux compagnons. Jean et Marius n’étaient guère qu’à 200 mètres de ce groupe.
Yoici ce qui s’était passé.
En déchirant la masse des crapauds, Jean n’avait pas été sans faire un certain bruit. Une de ses mains avait même frappé à plat sur un nénuphar, avec un claquement assez sonore. Barbellez avaitl’oreille fine ; et le son, se propageant fort bien sur la nappe d’eau, était arrivé nettement jusqu’à lui par la fenêtre ouverte. Il s’était levé et avait regardé au loin.
—Ce n’est pourtant pasuncrapaudqui chante comme
cela, disait-il. Ce bruit-là ressemblait à une gifle ou plutôt à un coup de pistolet qui rate. Hum ! hum ! c’est drôle !
Et il était sorti alors avec ses deux acolytes, pour voir si à eux trois ils ne découvriraient pas quelque chose.
Mais au milieu des touffes d’herbe noire et de3 groupes de crapauds, il était impossible de distinguer deux têtes d’homme, surtout couvertes du bonnet de laine sombre qui est la coiffure des déportés. Cela se confondait avec la surface obscure et bossuée du marais. Aussi les trois argousins fouillaient-ils en vain du regard toute l’étendue de la prairie marécageuse* Ils ne voyaient rien. Les deux fugitifs d’ailleurs ne bougeaient plus.
Barbellez allait rentrer* quand enfin il aperçut
LES MORTS BIZAKTES
quelque chose, une sorte de reflet blanc, comme s’il y avait une plaque d’argent sur une feuille.
— Que diable est donc cela ? dit-il à ses hommes. Tenez! là-bas, au bout de mon doigt. Cela reluit au clair de lune. Voyez-vous? On dirait que ça bouge. Qu’est-ce que cela peut être ?
C’était la boîte en fer blanc que Marius avait fixée sur le haut de son bonnet. Malgré sa ferme volonté de rester tout à fait immobile, il n’avait pu s’empêcher de tourner la tête pour éviter un crapaud; et, dans la nouvelle position qu’il occupait ainsi, le métal miroitait aux rayons de la lune.
— Ah! cà ! lui dit tout bas Jean Pioux, est-ce qu’ils nous verraient, ces gueusards-là ? Ils ont l’air de regarder justement de notre côté. Ce diable de Barbellez a l’œil bon, sais-tu?
— Tais-toi donc, et ne fais pas tant de bruit, répondit Marius. Je te dis qu’ils ne peuvent pas nous voir.
Or, Barbellez voyait très-distinctement le reflet blanc de la boîte. Mais ni lui, ni les autres no parvenaient à deviner ce que cela pouvait être. Us ne pensaient plus au bruit de tout à l’heure, à quelque chose de suspect; mais ils étaient intrigués par ce bout de métal luisant au milieu du marais.
— Ma foi, dit Barbellez, je veux en avoir le cœur net. Je saurai ce que c’est. Brigadier, ma carabine. Je vais lâcher une balle en reconnaissance. Il n’y a guère plus dedeuxcents mètresd’icilà-bas,et lediable m emporte si j’ai jamais raté le noir de la cible à deux
UNE HISTOIRE HE L’AUTRE MONDE
cenls moires! Yous allez voir comme on casse un rayon de lune avec un coup de fusil.
Quand il eut sa carabine, il regarda fixement le point blanc avant de mettre en joue.
— Bigre ! dit encore Jean à Marius, en ressortant sa bouche de l’eau, crebleu ! tu vois bien que c’est nous qu’il regarde, ce cochon-là, et qu’il va nous envoyer une prune. Il faut plonger.
— Yeux-tu bien te taire, malheureux! tu es fou ! Plonger! c’est pour le coup qu’il nous entendrait et nous verrait. Nous serions sûrs de notre affaire. Reste tranquille!
— Mais il nous voit, je te dis. Tiens! voilà qu’il épaule. Il va tirer sur nous. Faut-il plonger?
— Ne houge pas, nom de Dieu! Nous allons savoir ce qu’il voit; car il ne manque jamais son coup, le vieux birhe! Mais, pour sûr, ce n’est pas nous qu’il vise ; nous n’avons rien de voyant.
Il n’avait pas achevé, qu’il reçut comme un coup d’aile sur la tête. En même temps un bruit métallique avait résonné à ses oreilles. Il se crut blessé, mais ne dit pas un mot, ne fit pas un mouvement. Jean non plus n’avait pas remué, mais il lui dit aussitôt et presque à l’oreille :
— C’est ta boîte d’allumettes.
— Cré bête que je suis! C’est vrai! Eh bien! tant mieux qu’il ait touché juste. Maintenant il ne voit plus.
— Il a l’air de rigoler, dis donc !
— Motus! En place repos! S’il recommence, nous sommes rincés.
HO
— Heureusement il n’a plus de point de mire.
C’est justement ce qu’était en train de penser Bar-
bellez. Il avait ri d’abord, ri de contentement, et ri de l’étonnement de ses hommes, que son adresse émerveillait toujours. Puis, revenant à sa curiosité :
— Eh bien ! nous voilà bien avancés, hein? Je suis un imbécile. Je me suis amusé comme un gamin, à tirer un coup de fusil; et nous ne savons pas sur quoi.
— Bah 1 dit le brigadier, ce n’est toujours pas dans l’œil d’un homme. Autrement, ça serait un rude lapin d’avoir reçu ce pochon-là sans rien dire. Allons, venez, père Barbellez! Il y a encore un peu de tafia au fond de la bouteille.
— C’est vrai. Rentrons! Cela ne fait rien, il faudra que j’aille demain en canot voir. ce que c’était, s’il en reste des traces.
Et ils rentrèrent.
Quand tout eut repris sa physionomie ordinaire, que la porte fut fermée, la lumière intérieure adoucie par les vitres de la fenêtre, et que le silence de la nuit s’étendit de nouveau sur le paysage endormi, Marius se hasarda à bouger, et dit à Jean :
— Allons, mon brave, le plus dur est passé. Va de l’avant !
Une demi-heure après ce terrible incident, ils étaient enfin arrivés à l’embouchure de la rivière, et ils s’engageaient, toujours dans l’eau jusqu’au cou,- sous le dôme sombre des mangliers.
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