LE TOMBEAU SANS PORTE
Comme Marins l’avait prévu, c’était pire encore que dans le marais, sinon comme horreur et comme danger, du moins comme difficulté.
L’eau était glaciale. Pour se réchauffer un peu, ils se" suspendaient de temps en temps aux branches qui étaient au-dessus de leurs têtes, et, se dressant hors de l’eau à la force des bras, ils se secouaient là un moment, afin d’activer la circulation du sang. Il y avait, en outre, d’assez longs espaces où, ne trouvant pas pied, même sur les bords qui étaient ravinés à pic, ils devaient nager et remonter ainsi un courant assez rapide. Or, quand on nage trop longtemps et dans une eau trop froide, les membres se raidissent, se lassent, s’alourdissent, et les muscles se tordent bientôt sous des crampes cruelles qui paralysent la force et arrêtent même tout mouvement.
Jean y succomba le premier. La nature plus nerveuse de Marius, qui n’avait pu surmonter le dégoût
du marais, supportait mieux le froid, sans doute. Jean lui dit tout d’un coup :
— Écoute, mon vieux, je n’en puis plus. Voilà bientôt six heures que nous marchons ainsi, dans ce bain glacé. Cela m’exténue. Depuis plus d’un quart d’heure j’ai une terrible crampe au mollet droit, et je vais tout de même. Mais maintenant je suis à bout. Laisse moi là, mon pauvre vieux, et file à la montagne tout seul. Il ne doit plus y avoir bien loin. Le jour approche. Il commence à faire clair. Si nous restons ici tous deux, nous serons pris. J’aime mieux être pris tout seul. Il faut que tu retrouves Jeanne. Je dirai aux argousins que tu t’es noyé. Tu entends, Marius?
— Oui, j’entends, mais je ne comprends pas. En voilà un idiot, qui s’imagine que je vais le planter là et me sauver comme un lâche. Ah! mais non ! pas de ça, Lisette ! Je t’écoutais débagouler ta petite tirade ; ça me semblait si drôle de t’entendre dire des bêtises comme ça. Veux-tu bien finir, grand serin! Allons! sortons de là dedans, parbleu! nous trouverons bien moyen de nous cacher sur un arbre jusqu’à ce soir. Nous continuerons la nuit prochaine...
— S’il ne nous arrive pas malheur d’ici-là, interrompit Jean.
Comme s’il avait fait une prédiction, il vit soudain Marius, qui était en avant de cinq ou six pas, s’affaisser dans l’eau et s’engloutir comme dans un trou.
L’eau tourbillonnait à la place où s’était enfoncé Marius, et, à la lueur vague du jour qui se levait, Jean vit qu’il y avait là une espèce de remou. Ce re-
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mou avait dévoré son ami. Ce remou allait le dévorer lui-même, s’il ne fuyait au plus vite. N’importe ! Son devoir était de suivre Marius, pour le sauver s’il y avait moyen, pour mourir avec lui si la mort était au fond de cet abîme.
A peine a-t-il vu plonger Marius et bouillonner la surface de l’eau, il avance, il bondit autant que le courant le lui permet, et en un instant il est à l’endroit même où était tout à l’heure son ami. Mais il sent soudain sa jambe, qu’il portait en avant pour marcher, saisie comme par une main, et violemment attirée. Il perd pied, il s’engouffre, il tourne sur luimême ainsi qu’un valseur, ou plutôt ainsi qu’un tirebouchon qui s’enfonce très-vite. Un moment d’arrêt ; il fait un pas au fond, puis il se sent brusquement repoussé en diagonale par un courant d’eau beaucoup moins froide que celle de la rivière, et même presque tiède. Tout cela en une minute ! Puis il se retrouve la tête hors de l’eau, nageant dans un bassin doux et calme, mais sous une obscurité profonde, et porté toujours par une sorte de flux qui le pousse. Il ne voit rien, ne sait rien, ne comprend rien, et n’entend qu’un murmure lointain aux sons vagues, sans doute le bruit du tourbillon qui l’a saisi, puis relâché.
— Où suis-je? pense-t-il. Où est Marius? A-t-il eu comme moi la chance de rencontrer le bon courant? Et le remou ne l’a-t-il pas brisé contre le fond? Pauvre Marius ! Mais que vais-je faire?
Ainsi pensant et songeant, il nageait, suivant toujours le fil de l’eau, sans se rendre compte de son
étrange situation, sans s’habituer non plus à la sombre atmosphère qui l’entourait, n’ayant pas la présence d’esprit nécessaire pour aviser à quelque chose, ni même pour crier.
Il allongeait donc les bras régulièrement, lentement, faisant machinalement de longues brasses, quand il sentit sous ses doigts un paquet humide et en même temps soyeux. Il retira vivement la main, puis instinctivement la reporta en avant. C’était une chevelure.
Il amena près de lui cet objet presque sans effort, à cause de l’eau dans laquelle cela baignait, mais en sentant parfaitement qu’il y avait sous ces cheveux un poids résistant. C’était un corps.
Tout en nageant, il posa le corps sur son épaule, la tête hors de l’eau. Evidemment c’était Marius ; mais il était ou mort ou évanoui.
— Ah! malheur! exclama Jean Pioux. Si seulement j’avais pied, je pourrais tâcher de le ranimer. Il est noyé le pauvre vieux! Voilà ma jambe qui s’engourdit encore ; ma crampe va me reprendre.
Et il pensait : Oh ! cela n’en finit pas, ce fleuve souterrain! Où donc y a-t-il un bord? Ce n’est pas un fleuve, c’est un lac. Ça ne peut pourtant pas durer toujours! Oh! j’irai jusqu’au bout, je me laisserai couler avec lui plutôt que de le lâcher.
Et il allait toujours, épuisé, hors d’haleine, nageant vite maintenant, pour arriver plus tôt, et se raidissant contre ses muscles tordus. Il tâchait de couper transversalement le courant, et pensait qu’ainsi il trouve-
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Mo
rait un bord, une muraille de roche, un banc de gravier, quelque chose enfin. La tête lourde de Marius ballottait contre la sienne. Mais il avait eu soin de le placer dos à dos sur lui; et la bouche du noyé, se trouvant ainsi en l’air, n’était pas exposée à ingurgiter encore de l’eau. De la main gauche Jean le tenait fixé contre son épaule, et il coupait avec force le flot de la main droite.
Mais l’effort était trop rude, et trop long, surtout après les fatigues sans nombre et les six heures de froid qu’il avait eu à souffrir depuis la veille. Il sentait sa vigueur s’en aller, son corps devenir de plus en plus pesant, sa respiration haleter plus courte ; et ses pieds engourdis, qui ne s’allongeaient que mollement, retombaient inertes à pic dans l’eau sans toucher un fond. Il se vit perdu, placé entre l’alternative de lâcher Marius et de se sauver tout seul ainsi allégé, ou de couler avec son ami. Il n’hésita pas.
— Nous ne sommes pas veinards, dit-il tout haut. Il faut mourir ici. Je me laisse enfoncer.
— Hein? répondit Marius d’une voix faible.
Et en même temps, comme déjà Jean avait de l’eau jusqu’aux lèvres, ses pieds rencontrèrent le roc. Il fit un pas en avant. Il touchait. Ils étaient sauvés.
Il avança encore. L’eau le lâchait peu à peu. Il n’en avait plus que jusqu’aux aisselles. Encore trois pas, et le niveau ne s’élevait pas à sa poitrine. En une minute ses forces étaient décuplées par la joie, il fit avec son fardeau quatre ou cinq bonds dans l’ombre, à l’aveugle, imprudemment, au risque de se briser le