‹ Les morts bizarresChapitre 20 sur 36 · IG · texte numérisé non relu

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front contre une paroi. Mais non ! il n’y avait pas de paroi, et il se retrouva sur terre, avec Marius qui revenait à lui.

— Marius, mon vieux Marius, nous sommes en sûreté. Nous ne sommes plus dansl’eau. Regardedoncl

Et Marius réveillé ne voyait rien, car on était toujours dans la nuit.

— Ah ! que je suis bête ! dit Jean. J’oublie qu’il ne fait pas clair. Enfin, tu sens le sol sous tes pieds, n’est-ce pas? Nous sommes sauvés, hein ?

— Où sommes-nous, dis donc? J’ai la tête lourde» le cœur sans dessus dessous.

— Parbleu ! tu étais noyé.

— Mais le jour est donc passé ; il commençait quand nous avons été séparés.

— Nous sommes dans une grotte, mon ami, je ne sais pas où. Mais j’y pense ! moi qui nous croyais sauvés I comment sortir d’ici ?

— Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, mangeons un peu et dormons. On ne viendra pas nous chercher là dedans.

Ils tirèrent à tâtons un peu de pain de leurs sacs. Quoique mouillé, ils l’arrosèrent encore d’un peu d’eau-de-vie; puis, malgré la dureté du roc et l’humidité de leurs habits, ils se mirent à dormir et même à ronfler consciencieusement.

Une fois réveillés, il leur sembla naturellement qu’ils allaient un peu mieux. Ils cassèrent encore une croûte, et, le sommeil ayant réparé leurs forces, ils se sentirent restaurés.

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— Ce n’est pas tout, dit alors Marius, d’avoir dormi, d’avoir mangé et de nous être séchés un brin. Il s’agit maintenant de trouver notre route. Ce n’est pas facile. Nous devons être dans quelque caverne sans issues, car on ne voit aucun jour nulle part. Retourner sur nos pas est impossible. D’ailleurs, le bain, il n’en faut plus. Nous nous sommes suffisamment débarbouillés hier. Donc, il ne nous reste qu’à marcher le dos tourné au lac. Allons !

Iis firent quelques pas, se tenant par la main, et arrivèrent ainsi jusqu’à l’eau, qui leur mouilla les pieds.

— Faut pas nous la faire, ma vieille, grommela Jean avec un gros rire. Merci! je sors d’en prendre. Nous te disons adieu !

— Mais pas au plaisir de te revoir, ajouta Marius.

Et, faisant volte-face, ils s’enfoncèrent hardiment

dans l’espace noir qui s’ouvrait devant eux. L’air y était frais à cause du lac, et cependant lourd et étouffé à cause de la stagnation qu’il éprouvait dans ce souterrain. On aurait dit l’atmosphère tiède et humide d’un four qui serait arrosé. Sous leurs pieds roulaient des cailloux et s’écrasait du sable. Au-dessus d’eux s étendait sans doute une voûte haute; car l’écho de leurs pas et de leurs voix y résonnait fortement. Où finissait-elle? Depuis plus d’une demi-heure, ils marchaient ainsi, lentement il est vrai, comme on marche dans l’obscurité, mais avançant toutefois, sans cependant trouver la fin de leur voyage. Ils espéraient toujours.

— Barbellez du diable ! disait Marius. Si ce gredinlà n’avait pas envoyé ad patres ma boîte d’allumettes, nous pourrions au moins voir quelque chose !

— Eh ! eh 1 répondit Jean, je viens de sentir ma tête frôlée comme par une branche. C’est peut-être des plantes qui pendent de la voûte. Nous arrivons sans doute au bout.

Bientôt, en effet, ils touchèrent une sorte de muraille, couverte d’aspérités pointues, et plus dure que du rocher.

— Attention ! dit Marius. Il faut la suivre en tâtant. Cela nous mènera quelque part.

Une demi-heure encore de marche ! Il allaient plus vite ; le mur leur servait de rampe et de guide. Jean était en avant et pressait encore plus le pas, quand il S’écria tout à coup :

— Que le diable emporte le mur ! nous voilà revenus au lac. C’est amusant !

— Retournons, va ! répondit Marius. Suivons toujours le même système. Au'moins nous aurons fait le tour de notre prison et donné une poignée de main à toutes les parois.

Encore une heure de ce voyage, les doigts palpant le mur, les pieds indécis, l’œil grand ouvert dans les ténèbres, l’espoir et l’anxiété au cœur. Trouveraientils une fissure ?

Ils retrouvèrent encore l’eau. Us avaient parcouru toute la circonférence qui formait le fond de la grotte mystérieuse. En face d’eux, l’eau sombre, sans autre issue que le gouffre, d’où le courant sortait et dans

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lequel, par conséquent, on ne pouvait replonger, à supposer qu’on le retrouvât. Derrière eux la nuit, une prison, la mort de faim, sans possibilité d’un secours à attendre. Que choisir? Ils s’assirent, muets, désespérés. Ils n’avaient même plus le courage de manger. Ils eurent ensemble la même idée :

— Il vaut mieux nous tuer nous-mêmes.

Quel destin 1 eux nés sur le pavé lumineux de Paris, élevés au soleil, poussés au grand air, il fallait donc finir dans cette nuit, râler dans cette ombre, être enterrés vifs dans cet étouffement.

Un sanglot monta aux lèvres de Marius, qui se jeta dans les bras de Jean.

Ce ne fut qu’un moment de découragement ; car il se mit aussitôt à rire, en disant :

— Bah ! qu’est-ce que tu veux ?

— Je veux... je veux en finir tout de suite, parbleu I répondit Jean.

— Allons ! ne dis donc pas cela d’uu ton si lugubre ! Moi aussi je veux en finir, et que cela ne soit pas long, hein ! En deux temps et trois mouvements. Mais ce n’est pas une raison pour être tristes. A quoi cela sert-il, de pleurer comme éponge, ou de faire une grosse voix comme un ophicléide? Que diable ! nous sommes nés joyeux, nous avons vécu gais, il faut mourir en riant. Moi, je trouve que nous avons encore de la chance.

— Do la chance 1

— Tiens 1 nous pouvions être mangés, n’est-ce pas? cuits à la broche?

— Eh bien! ce n’est pas plus amusant d’être ici, cuits au four.

— Peuh ! moi j’aime autant au tour. Tu sais, chacun son goût... Et puis, d’ailleurs à la broche ou au four, peu importe ! Il faut tourner de l’oeii, voilà tout ce que je vois. Il n’y a qu’une chose qui me console. Nous avons décampé pour être libres? Eh bien! nous le sommes. Vive la liberté!

Malgré ces airs de gaîté, ils restèrent un gros moment sans plus rien dire. Tout à coup une immense clameur ébranla la voûte.

OU IL EST TRAITÉ DES ILES MADREPOR1QUES ET VOLCA- NIQUES, ET DE QUELQUES RITES RELIGIEUX.

La Nouvelle-Calédonie offre ce phénomène curieux, qu’elle est une île à la fois madréporique et volcanique.

On sait ce qu’est une île madréporique : le banc de corail, édifice immense fait par des ouvriers microscopiques, s’élève peu à peu, d’un ellort insensible et irrésistible, arrêtant dans ses anfractuosités tout ce

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qui passe, tout ce qui vogue, la mousse marine à la longue chevelure frisée, l’algue semblable à une lanière de cuir vert sombre, les galets polis par le frottement perpétuel et doux de la vague, les coquillages vides qui s’effritent peu à peu comme des maisons qui tombent en ruines, tous les mille débris, toutes les choses sans nom et sans nombre qui forment cette vase sans fond de la mer, sable et limon, masse énorme que parfois l’ouragan vient réveiller de son sommeil, arracher à son lit, et qui roule alors en remous dans les flots, comme la poussière monte en tourbillons dans le vent d’orage. De toute cette substance retenue au passage, le banc de corail se couvre, s’emplit, bouche ses trous. Et ainsi se forme une île, qui a les madrépores pour carcasse, et pour chair la lie épaisse et molle qui flotte dans la grande coupe de la mer.

L île volcanique n’est point ainsi faite lentement. Elle naît d un coup, fille du feu. La lave intérieure s est trouvée à l’étroit, elle gonfle de sa vapeur la croûte solide qui sert de couvercle au vase où elle bout; et ce couvercle qui est le fond de la mer, forme une montagne qui en dépasse la surface. Là, il crève en volcan ; ou bien toute la masse de feu se solidifie en granit. Voilà une île.

Or, il arrive souvent que sur cette croûte de terre gonflée par le volcan était bâti tout un monde de madrépores. Et ainsi ce banc de corail, fait pour arriver à fleur d’eau, est porté en l’air comme une colline. Les récifs deviennent rochers.

De là, un phénomène singulier. Par endroits, dans la montagne soulevée, des écroulements intérieurs se sont faits, écroulements de toute la partie molle, qui ont laissé à l’air seulement l’ossature du sol, et qui ainsi, dans les îles madréporiques, ont mis à jour en pleine montagne, loin de la mer, des grottes de corail.

Quelques-unes sont closes de toutes parts à la lumière ; elles ne s’ouvrent qu’à des cours d’eau qui roulent et s’engouffrent dans l’ombre, ou à des boyaux souterrains qui viennent y déboucher après avoir longtemps rampé dans les ténèbres.

C’est dans une grotte de ce genre que se trouvaient Jean et Marius.

Seulement, ils n’avaient pu, en palpant la muraille, découvrir aucune fissure, l’unique issue de la grotte n’étant pas de plain-pied avec le sol. C’était un grand trou au fond même de la paroi, mais vers le milieu de la hauteur, environ à quinze pieds de la base. A ceux qui arrivaient par là, dans l’ombre, cela devait faire l’effet d’une bouche ouverte sur le vide.

Cette bouche est pour les sauvages la porte d’un temple. La grotte mystérieuse, avec son lac funèbre, est, dans leur superstition, la demeure horrible et sacrée des ancêtres. Tous les ans les sorciers et les chefs y viennent accomplir des cérémonies religieuses.

On entre dans le souterrain, et l’on y marche une demi-lieue, sans bruit, sans lumière, en file et à plat ventre selon le rite ancien.

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C’est le plus vieux sorcier qui est en tête et qui règle sur son pas cette procession lente.

Quand il arrive à l’orifice qui donne sur la grotte, et dont il sent les bords rocailleux sous ses doigts, il s’arrête. Toute la fde vient se presser derrière lui, et chacun s’arrête à son tour. Puis brusquement tous se dressent et poussent ensemble un cri sauvage.

C’est ce cri qu’avaient entendu Jean et Marius.

Un nouveau bruit leur arriva ensuite, comme d’un animal qui sauterait de haut sur le sol. Il se répéta trois fois; puis ce fut comme le froissement de corps glissant contre quelque chose; puis les sauts recommencèrent, fréquents et réguliers.

Plus un cri ; tout cela se faisait dans le plus profond silence.

C était la bande des sorciers et des chefs qui pénétrait dans la grotte. Trois chefs, les plus jeunes, avaient d’abord sauté. Ils s’étaient ensuite adossés au mur, le premier montant sur les épaules du second, et celui-ci sur les épaules du troisième, de façon à former jusqu’au trou du souterrain une échelle humaine. Par ces degrés, faits de bras, de poitrines et de jambes, s étaient laissé glisser les sorciers, à qui leur caractère religieux confère le droit de descendre ainsi et les vieux chefs dont l’àge mérite cet honneur. Puis la foule avait sauté et tout le monde s’était rangé un à un le long de la muraille, sans dire une parole.

Le vieux prêtre qui mène la solennité ne doit descendre qu’à la fin. Pour entamer la cérémonie, il reste au bord du souterrain, d’où il prononce les for-

mules sacrées et les prières. C’est seulement sur son ordre, et après les incantations d’usage, qu’on allume des torches, qu’on rompt le rang, et que chacun va tremper ses amulettes nouveaux dans l’eau mystérieuse du lac.

Avant de commencer, tout le monde étant en bas, et le vieux prêtre en haut, chacun doit se recueillir et dire dans le secret de son cœur la prière qu’il vient faire aux ancêtres.

Pendant cet instant de silence, Jean et Marius s’étaient avancés doucement derrière un rocher qu’ils avaient senti sous leurs mains. Leur première émotion passée, ils étaient maintenant à se consulter sur ce qu’il fallait faire en présence de ce danger inconnu. Ils se parlaient à l’oreille.

— Qu’est-ce que cela peut être? dit Jean.

— Ma foi ! je ne sais pas trop, répondit Marius. Ce ne sont pas des bêtes, à coup sûr. Des bêtes feraient plus de bruit que cela, et n’auraient pas poussé ce cri tout seul, qui ne peut venir que de bouches humaines et qui ressemble à un cri de guerre. C’est peut-être les sauvages. J’ai entendu quelquefois parler de leurs cérémonies religieuses. Cela doit-être quelque chose dans ce goùt-là. Enfin, nous allons bien voir.

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