‹ Les morts bizarresChapitre 21 sur 36 · QUI DÉCRIT MERVEILLEUSEMENT LA GROTTE MERVEILLEUSE · texte numérisé non relu

QUI DÉCRIT MERVEILLEUSEMENT LA GROTTE MERVEILLEUSE

Ils virent en effet.

Le vieux prêtre avait lancé un cri aigu; et aussitôt, presque en même temps, une rangée d’étincelles était apparue au fond de la grotte, comme autant d’yeux brusquement ouverts.

C’étaient les briquets des sauvages qui allumaient leurs torches de résine.

Les torches allumées, Jean et Marius furent éblouis.

Cette grotte a environ mille mètres de diamètre, et vingt-cinq ou trente de haut. Elle est bordée par une muraille, qui monte d’abord tout droit, pendant près près de dix mètres, et qui alors se courbe en calotte de sphère.

Mais ce qui rend cette muraille étrange et splendide à voir, c’est qu’elle est faite de corail.

La partie droite, formée sans doute des assises de l’édifice madréporique, se tasse en masse épaisse. Le plafond, au contraire, est tout découpé, tout déchi-

quêté, hérissé de branches rouges tordues en tous sens, poussées en avant, revenant sur elles-mêmes, tournant brusquement de côté ou d’autre, stalactites en formes d’éclairs, inextricable fouillis de zigzags sanglants bizarrement entremêlés. Chaque brin était couvert des mille petits trous noirs qu’y fait le sable en s’y déposant. Cela dessinait sur le fond rouge comme une broderie en festons à points imperceptibles.

La lumière jaune des torches essaie en vain de pénétrer dans cette broussaille. Elle s’y brise et s’y éparpille aux anlractuosités, et le rayon qui luit sur l’arête d’un angle fait paraître plus sombre le retrait qui est derrière. La flamme qui vacille et la fumée de résine, épaisse, dont le nuage court, donnent de fantastiques apparences à cette ciselure prodigieuse. Cela semble le fourmillement de je ne sais quelles bêtes venimeuses, se battant et se mêlant en nœuds avec des serpents rouges.

Çà et là pend une herbe.

Tantôt c’est une algue ancienne, desséchée, roide. On dirait une lame flamboyante qui traverse tout ce tas de reptiles tordus.

Tantôt c’est une liane, longue, souple, avec ses feuilles grêles et dentelées, qui tremblent à chaque flexion de la nervure comme les mille pieds d’une scolopendre qui agoniserait.

Rouge et sombre sous la lumière jaune ou la fumée noire, avec des éclairs et des trous de ténèbres, tout cela grouille, s’enlace, se noue, se déchire, se

UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE

mord ; et la vision est si vivante que, malgré le silence qui dort dans la grotte, on croit entendre là-haut toute la rumeur de la monstrueuse bataille, les sifflets aigus, les grognements sourds, les grincements aigres, le froissement des ventres qui rampent, le craquement des anneaux qui serrent, la déchirure visqueuse des peaux d’où le sang gicle et où s’enfoncent les épines qui s’y cassent avec un bruit sec.

Le sol offre un aspect moins fantastique, mais peutêtre plus splendide encore que le plafond. Là sont tombés épars, dans le désordre de l’éboulement, tous les minerais et toutes les pierres qui formaient le corps de la montagne. Le marbre aux arêtes aiguës y revêt toutes les couleurs, depuis le blanc jusqu’au noir sombre. Des blocs roses semblent des fleurs pétrifiées. D’autres sont d’un vert tendre comme les premières pousses d’avril, et leur nuance se marie à celles du schorl qui est d’un vert éclatant, du jaspe qui est d’un vert sombre, et de la néphrite aux veines noires. Des cristaux de quartz scintillent au milieu, transparents et clairs. Quelques-uns opaques, laiteux, ont l’apparence de miroirs ternis. L’ardoise grise aux reflets blancs est semée çà et là en blocs dont les bords s’émiettent comme des franges. Par place, des plaques argentées dorment comme des flaques d’eau sous la lune. C’est la houille noire qui a l’éclat de l’ébène, ou bien le talc dont les feuillets argentés semblent les écailles de quelque énorme poisson.

Le sol lui-même, tapis où sont étalées toutes ces lueurs, n’est point comme la terre ordinaire, brune

et terne. Il est d’argile grasse et luisante, saturée d’oxyde de fer qui en fait de l’ocre rouge.

Et ainsi l’on croit voir une gigantesque mosaïque ciselée, dont tous les morceaux étincelants sont enchâssés dans une pâte qui serait faite de corail pétri, ou de sang réduit en poudre.

La mosaïque s’arrête brusquement vers le milieu de la grotte, comme si elle était coupée par une grande lame de verre. Cette lame de Yerre, c’est l’eau. Son courant régulier suit le bord, avec la monotonie d’un ruban déroulé. Elle miroite d’un mouvement insensible. Au large, elle s’enfonce dans une profondeur de ténèbres où l’oeil ne voit plus que le vide, et d’où vient une brise lente qui semble avoir alourdi ses ailes en frôlant une nappe d’huile.

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