OU LES TATOUÉS SONT BAFOUÉS, GRACE AU TABOU
Marius et Jean, blottis derrière leur rocher, étaient restés stupéfaits à ce spectacle étrangement beau.
Les sauvages, une fois leurs torches allumées, avaient repris leur pose silencieuse.
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
Un bourdonnement aigre et rapide, qui s’éleva soudain, vint arracher les deux amis à leur extase. C’était le vieux prêtre qui commençait les incantations.
Marius risqua un coup d’œil, et, se penchant un peu en dehors de la cachette, put voir la curieuse cérémonie.
Environ trente sauvages étaient alignés le long de la paroi, portant au bout de leur bras droit tendu en l’air chacun une torche fumeuse. A la rigidité de leur tenue, à la couleur jaune ou brune de leur corps, h l’immobilité avec laquelle ils tenaient les torches, on eût dit une rangée de porte-flambeaux en bronze.
Ils étaient coiffés selon le rite des grandes fêtes, c’est-à-dire la chevelure ramenée en touffe au 'sommet du crâne, exhaussée par une aigrette de plume et roussie à la chaux. Cela faisait comme un casque bizarre, qui semblait reposer sur les oreilles, larges, décollées, ouvertes en éventail, le lobe percé d’un énorme trou.
Pour tout vêtement, ils portaient des amulettes, des colliers de serpentine verte, des bracelets de coquillages nacrés, une ceinture et des jarretières en poil de roussette.
Leur vrai costume, c’était le tatouage ; non le tatouage au pinceau comme chez les Peaux-Rouges d’Amérique, mais le tatouage en relief. Ce tatouage est produit par des moxas faits avec des brins d’herbe résineuse, qu’on pique dans la peau et qu’on fait brûler dans la piqûre. Les moxas, étant disposés se-
Ion une certaine symétrie, laissent des cicatrices en forme d'ampoules, qui font ressembler la peau gauffrée au cuir pustuleux d’un crapaud.
Plus profondément tatoués encore, plus couverts de colliers, de bracelets, et surtout d’amulettes, sont les sorciers. Presque tous sont infirmes, boiteux ou manchots, bossus ou culs-de-jatte. Leur ornement distinctif est le bonnet de feutre noir, haut et pointu comme celui des magiciens de nos contes. Le poil en est bourru, et l’extrémité se termine en mèche.
Les sorciers ne tenaient pas de torches, et n’étaient pas alignés comme les chefs. Ils étaient accroupis en tas, au-dessous même du souterrain, à l’orifice duquel se tenait le grand-prêtre.
Celui-ci portait un bonnet plus haut que tous les autres. Sa barbe blanche était tressée en une grosse natte, qui lui descendait jusqu’à la ceinture. Il tenait ses deux bras en l’air, deux bras terminés par des mains infirmes, un moignon à gauche, et à droite six doigts largement écartés.
Il prononçait d’une Yoix monotone et criarde, avec une volubilité extraordinaire. Par instant, comme il disparaissait dans la fumée des torches, Marius sans le voir pensait aux sarments de vigne bien secs qui se tordent au fond des fours avec un crépitement rapide et saccadé.
La prière dura longtemps. Marius eut le temps de bien voir, de comprendre ce qu’il voyait et de réfléchir. Le caractère religieux et sacré de la cérémonie était évident. Il fallait donc en profiter ou en être
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victime, ou se décider à rester dans la cachette.
— Voyons, Jean, qu’est-ce que nous allons faire, mon vieux?
— Hum ! c’est embarrassant. Il faudrait d’abord savoir, quoi que nous fassions, ce qu’ils feront, eux I Si nous nous montrons, nous sommes flambés, n’estce pas? Flambés est le mot propre, flambés comme des poulets, hein?
— C’est possible. Mais si nous ne nous montrons pas, nous sommes enterrés, c’est sûr. Nous ne pouvons pas sortir d’ici. Espérer de grimper jusqu’au trou, quelle que soit ta force et quelle que soit mon adresse, c’est une folie. Aimes-tu mieux que nous crevions ici?
— Non, parbleu! mais alors, comment faire?
— Écoute un peu. J'ai mon idée. Je la rumine depuis un bon moment. Ils sont en train de prier, n’est-ce pas? Qui? cela m’est égal. Dieu, le diable, leurs aïeux, les revenants, peu importe I Ce qu’il y a de certain, c’est que cet endroit-ci est sacré pour eux, qu'ils y viennent avec une terreur religieuse, et qu’ils ne seraient pas étonnés d’y voir quelque chose de surnaturel. Tu suis bien mon raisonnement?
— Oui, oui ! je te vois venir. Tu veux que nous nous fassions passer pour des bons dieux, et tu crois qu’ils vont la gober! Des bons dieux habillés! Des bons dieux avec un bonnet! Je te réponds que cela no prendra pas.
— Écoute donc, voyons! Le tout, c’est de les préparer à la chose. Et puis, qu’est-ce qui te dit que je
veux paraître devant eux tout habillé ? Ils se mettent bien tout nus devant nous. Je ne vois pas pourquoi je prendrais des gants avec eux et pourquoi je m’obstinerais à garder un pantalon, quand ils n’ont seulement pas de feuille de vigne.
— Ahl lu me fais pouffer de rire!
— Veux-tu donc que nous restions derrière notre rocher, comme des poux dans une teigne, ou veux-tu suivre mon idée, risquer le paquet, faire le nôtre et essayer de sortir?
— Va pour ton idée ! c’est encore ce qu’il y a de moins mauvais. Et puis, au moins, cela sera drôle. Nous allons nous amuser un brin.
— Bon, c’est dit! Alors, commençons! Déshabillons-nous sans bruit, et laisse-moi faire le reste.
En quelques minutes, ils furent nus comme des vers. Le dos puissant et la large poitrine de Jean frissonnaient dans l’ombre, tandis que Marius ratatinait son échine souple, et rentrait son long cou dans ses épaules.
La prière rapide du vieux prêtre continuait toujours.
— Diable! dit Jean, est-ce qu’il ne va pas bientôt finir de faire aller sa crécelle? Il prend donc notre peau pour une enseigne!
Le vieillard finissait en ce moment sur un ton trèsaigu, et il allait dire la formule dernière, la formule du tabou. On appelle indifféremment tabou la consécration d’une chose ou d’une personne, et la chose ou la personne consacrée. Tout ce qui est tabou es inviolable, sous peine de sacrilège.
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Et le vieillard chantait maintenant d’une voix lente, comme une mélopée grave, l’hymne suivant :
Tabou I tabou! tabou!
Tabou soit l’esprit des aïeux à la haute chevelure , d F oreille trouée, au sein tatoué! Tabou ceux qui ont quitté le val de la faim , et qui sont partis au pays bleu , où l’air est la fumée du tabac, où le sol est la fleur des ignames. Ils passent le jour à tuer de gras prisonniers dont ils font rôtir la chair. Ils passent la nuit à se promener , dans les bosquets parfumés, avec de belles femmes aux cheveux ras peints en blanc, aux longues mamelles en forme de poire.
Tabou! tabou! tabou!
Tabou ceux qui auront trempé leur amulette dans le lac noir où les aïeux ont lavé leur corps avant le grand voyage! Tabou ceux-là, car ils auront toujours leur pipe bourrée et leur écuelle pleine. Ils vendront leurs filles trèscher aux jeunes gens qui ont soif de F Eau des Vierges. Ils boiront le sang des vaincus et le lait des captives. Et, quand viendra le jour du grand orage, ils auront sur la montagne une cabane toute prête, une cabane bien sûre, telle que, s'il tombe de la neige, la neige ne la mouillera pas, mais lui fera un manteau de coton; telle que, s'il tombe de la grêle, les grêlons s’ incrusteront dans le toit comme des diamants et le feront ressembler au ciel cloué <JF étoiles.
Tabou! tabou! tabou!
Tabou tout ce qui dort dans cette grotte, tout ce qui flotte dans ce lac, les animaux et les choses, l'esprit des aïeux et le corps des vivants.
Tabou! tabou! tabou!
Il finit d’une voix forte, et l’écho répondait, mélancolique et profond, comme s’il traînait les sons sur l’eau lugubre du lac.
Mais voici que, le bruit de l’écho terminé, une voix nouvelle et lointaine s’éleva et, d’un ton plus sourd, répéta par trois fois, très-distinctement :
Tabou! Tabou! Tabou!
Le vieux prêtre demeura stupide; et les chefs, oubliant l’ordre sacré du rite, se rapprochèrent en désordre du groupe des sorciers, qui s’étaient redressés tout à coup. Personne n’osait dire un mot. Tous tremblaient. On attendait ce qu’allait faire et ordonner celui qui avait parlé aux esprits.
Il s’était couché la poitrine contre terre, la tête dépassant le bord du souterrain. Il marmottait quelques lambeaux de prières, agitant ses lèvres le plus possible. Sa longue barbe tressée suivait le mouvement rapide de son menton, et ressemblait à un poisson blanc en proie aux convulsions fébriles de la mort.
Tous les regards étaient tournés vers lui. Mais au lieu de prendre courage, on ne pouvait que s’épouvanter plus encore, en voyant cette face égarée, ces yeux hagards et grands ouverts; on croyait voir une tête tranchée, prête à rouler dans la grotte, et retenue sur le bord du souterrain par quelque griffe qui la secouait.
Enfin le vieux prêtre reprit ses sens ; et, se relevant sur les genoux, étendit de nouveau les bras vers la grotte en disant :
— Tabou sois- tu, esprit qui nous parles! que Veux-
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tu, souvenir des aïeux qui es resté dans celte grotte, comme le bruit des vagues reste au fond des coquillages?
Une voix nouvelle, plus rapprochée et d’un ton plus aigu, répondit encore trois fois Tabou.
Puis, sans que les sauvages eussent le temps de se remettre de leur frayeur, tandis que tous, imitant le vieux prêtre, s’étaient jetés à plat ventre, on entendit une autre voix encore, puis une troisième, puis une nouvelle, puis un nombre infini de voix. Et toutes ces voix différentes partaient de tous les points de la grotte, disant, criant, hurlant, gémissant tour à tour le même mot : Tabou!
Il y en avait de sourdes et de prolongées qui semblaient venir du fond même des ténèbres où clapotaient les vagues molles. D’autres tombaient de la voûte, saccadées, et comme déchirées aux branches du corail. Parfois elles glapissaient ainsi que des aboiements, et s’approchaient pour ainsi dire en rampant. Elles éclataient souvent au milieu même des sauvages, qui se serraient alors et montaient l’un sur l’autre comme des moutons qui ont peur. Chacun croyait avoir entendu crier son voisin.
Déjà les plus effrayés commençaient à se dresser contre le mur et se préparaient à fuir, sans plus se soucier de la cérémonie ni du vieux prêtre dont la tête affolée ballottait là-haut, les paupières closes et la lèvre pendante. Tout à coup les cris cessèrent.
Le vieux sorcier ouvrit timidement les yeux. Les chefs qui allaient grimper se remirent à plat ventre.
Toutes les têtes se soulevèrent comme des têtes de chiens en arrêt. On osa regarder l’ombre.
Horreur ! on vit se détacher de la muraille, sortant de derrière un rocher, un être bizarre, qui se mit à grandir, jusqu’à ce qu’on distinguât une sorte d’homme formé de deux corps tout nus que liaient les deux têtes posées l’une sur l’autre; en sorte que cet animal avait en bas deux jambes qui marchaient, au milieu deux faces grimaçantes encadrées dans quatre bras qui se donnaient la main, et en haut encore deux jambes qui s’agitaient de tous côtés d’un air menaçant.
C’était Jean Pioux, l’hercule, portant en équilibre sur sa tête Marius Mazuclard, le ventriloque.