COMMENT LES PRÊTRES FONT DES MIRACLES
Les sorciers et les prêtres sont les mêmes partout^ beaucoup moins religieux que politiques.
Le vieux chef de la cérémonie, qui avait eu peur tout d’abord, s’aperçut bien vite de la vérité. Il com-
UNE IIISTOIHE DE i/ AUTRE MONDE
prit que le monstre était tout simplement formé de deux hommes dans une posture artificielle ; et il ne lui fallut pas un grand effort de raisonnement pour deviner que ces deux hommes étaient sans doute échappés du bagne. Il n’avait qu’un mot à dire pour éclairer ses ignorants compagnons; et la terreur religieuse étant vaincue par l’autorité du prêtre, le soidisant monstre serait mis en pièces.
Mais le vieux malin préféra tirer parti du miracle. Il jouissait déjà d’une grande influence parmi plusieurs tribus, car il passait pour converser mentalement avec les esprits. Quelle ne serait donc pas sa puissance, si on le voyait en commerce avec eux? Il deviendrait plus qu’un prêtre, presque un être surnaturel lui-même. Dès lors, il pourrait faire plier la volonté des chefs devant la sienne, recommencer, avec l’appui du peuple, la fameuse Conspiration des Esprits, et rétablir le gouvernement des aïeux, sorte de monarchie théocratique dont il serait le roi-pontife.
Ce raisonnement passa dans son esprit comme une vision. En même temps, il se laissait glisser le long des trois jeunes chefs servant d’échelle. Une fois à terre, il poussa un cri aigu; puis, ayant de sa main infirme commandé le silence à tous, il s’avança seul vers l’apparition.
Tous les sauvages prosternés étaient dans les affres de la peur. On entendait les souffles haleter dans les poitrines et siffler dans les gorges. Les dents cia quaient comme lorsqu’on est à l’affût l’hiver sous la
neige. Seuls, quelques sorciers, confidents anciens du vieux chef, se doutaient d’une pieuse supercherie. Mais ils n’en affichaient que plus de terreur pour aider à l’effet religieux qu’il fallait produire.
Cependant Jean et Marius continuaient à marcher lentement, voulant par une longue apparition, surexciter l’imagination des sauvages, et les préparer à la présentation dernière.
Ils pouvaient se parler bas, ayant leurs deux têtes juxtaposées.
— Sont-ils assez jobards! ricanait Marius. Les voilà tous aplatis comme des soles!
— Ma foi! je n’aurais pas cru qu’il était si facile de se faire passer pour des bons dieux! C’est qu’ils le croient, vois-tu bien !
— Cela prouve que ce sont de bons diables. gjtLeur gaîté fut interloquée parla descente du vieux. Ils le virent s’avancer vers eux, d’un air si résolu, qu’ils craignirent quelque chose.
p — Dis-donc! fit Jean, en ralentissant le pas... Iln’a pas l’air d’y couper, celui-là!
— C’est ce qu’il me semble. Mais comment cela se fait-il? Il avait si peur tout à l’heure !
— Parbleu ! c’en est un qui voit clair, voilà tout ! Il a été effrayé par ta ventriloquie, cela se conçoit : la ventriloquie est un vrai phénomène. Mais maintenant, il ne veut plus se laisser monter le gandin. Il voit bien que notre phénomène est faux, comme qui dirait un monstre en doublé.
ï — Ah! çà, tu bavardes comme une pie borgne,
mon vieux Jean, au lieu de réfléchir à ce qu'il faut faire.
— Ce qu’il faut faire? Moi je ne vois qu’une chose. Si le vieux arrive droit sur nous, tu me lâches une main, tu assures ton équilibre, et j’assomme le monsieur d’un coup de poing. Est-ce un bon plan ?
— Oui, je n’en vois pas d’autre, moi non plus. Et ce plan a môme ceci d’excellent, que les autres idiots auront encore plus peur, et que nous en ferons alors tout à fait ce que nous voudrons. Ya pour le coup de poing!
Mais le vieux n’arriva pas droit sur eux. Il était trop prudent. Il s’arrêta environ à dix pas ; et, comme ils avançaient toujours, il leur dit à demi-voix, et en mauvais français :
— Ami à vous. Bons Oui Oui et bon prêtre faire ensemble. Bon prêtre vieux. Pas faire mal à vous. Pas vous à lui. Ami à vous.
— Ami à toi, répondit Marius, tandis que Jean faisait halle.
Le vieux s’avança alors en rampant, pour faire croire aux sauvages qu’il adorait l’Esprit. Quant il fut plus près, il fit signe aux deux amis de rentrer avec lui derrière leur rocher, où ils pourraient plus aisément s’entendre. Et ainsi, lui à plat ventre, eux à reculons et avec des gestes bizarres, ils eurent l’air de s’évanouir dans la muraille.
Là, tout s’expliqua de part et d’autre. On ne se cachait rien. Le vieux découvrit ses projets. Jean et Marius avouèrent qu’ils étaient échappés de Port-de-
France. Le vieux déclina ses qualités de sorcier, de prêtre et de médecin. Les saltimbanques parlèrent des tours sans nombre qu’ils savaient faire. On se comprit. Ils virent qu’à eux trois ils pouvaient cimenter une alliance toute puissante.
Ce qui rendait plus fort ce triumvirat, c’est que les intérêts des triumvirs n’étaient pas en lutte. Les deux Français déclarèrent bien clairement qu’ils ne désiraient pas le pouvoir, qu’ils ne voulaient qu’une seule chose: retrouver une jeune fille enlevée sans doute par les sauvages.
Ils avaient donc un service à se rendre mutuellement. Le vieux qui leur apprit que Jeanne était en effet prisonnière des indigènes , promit de la leur amener. Eux promirent en revanche de se prêtera ses momeries religieuses.
Un seul point fut sujet à la discussion : c’est de savoir qui rendrait le premier service.
— Donnez-nous la captive, disait Marius, et nous ferons ensuite tout ce que vous voudrez.
— Non, répondait le prêtre, faites d’abord tout ce que je voudrai, et je vous paierai en vous donnant la captive.
Il ajoutait ce raisonnement fort juste, que, plus son influence serait grande, plus il aurait de facilité à contenter ses amis. Or, la jeune fille était au pouvoir d’un chef puissant qui voulaiten faire sa femme. Pour lutter avec lui, le vieux avait besoin d’augmenter son prestige. Donc, en le servant, les deux saltimbanques se servaient eux-mêmes.
UNE IIISTOIRE de l’autre monde
Mais Marius ne voulait pas céder, craignant d’être trompé par cet allié si bizarre. Il consentit à aider le vieux immédiatement, à frapper un grand coup en faisant un beau miracle, mais à condition que la jeune fille serait amenée le lendemain. A partir de ce moment, les deux amis se prêteraient à toutes les combinaisons pour faire aboutir la conspiration du prêtre. Le coup d’État terminé, si le vieux sorcier était vainqueur, il leur donnerait le moyen de passer dans la plus prochaine île habitée par des Européens.
Il y avait longtemps déjà que durait cette conférence; mais le vieux ne craignait pas l’impatience des sauvages vers qui, de temps en temps, il lançait un bout de prière pour leur indiquer qu’il était toujours là.
Il prolongea encore son absence, afin de préparer le miracle. En effet, Jean et Marius avaient une nudité trop européenne pour des esprits. Le vieux y avisa. Beaucoup de familles lui avaient confié des amulettes pour les tremper lui même dans le lac. Il en couvrit ses deux aides et leur en passa au cou, aux jambes, aux poignets; puis, délayant dans le creux de sa main un peu d’ocre rouge avec de la salive, il leur barbouilla la face et le corps.
Quand tout fut prêt, ils sortirent tous trois de leur cachette en poussant un grand cri, et ils commencèrent le miracle.
Marius était debout sur les épaules de Jean, et portait lui-même le vieux prêtre sur ses deux bras levés en l’air.
Du plus loin que les sauvages aperçurent ce groupe étrange, ils reculèrent d’abord d’effroi, rampant comme des chiens qu’on va battre. Ils s’imaginaient que le monstre s’était emparé du vieillard, et allait le tuer ou le torturer devant eux. Serrés les uns contre les autres, en tas grouillant, ils n’osaient ni aller au secours, ni fuir. La plupart marmottait des prières, sans les comprendre, allant le plus vite possible dans l’espoir de racheter la qualité par la quantité. Quelques-uns, de sens plus rassis, offraient mentalement le vieux prêtre en sacrifice, pour apaiser l’Esprit. Tous d’ailleurs, semblables à ces animaux qui croient éviter le danger en refusant de le voir, avaient fermé les yeux.
Le vieux prêtre sentit tout l’avantage de sa position. Terrifiés comme ils l'étaient, les sauvages étaient à lui ; il ne fallait que les entretenir dans cet état d’exaltation . Du haut de cette chaire singulière, formée do Jean etdeMarius, il se mit à dire une prière courte et leur imposa silence. Puis il improvisa l’hymne suivant d’une voix solennelle et sur un ton de mystique enthousiasme :
J'ai dompté l'Esprit. J’ai battu sa force. J'ai chevauché sa malice. J’ai les pieds sur son dos !
Bans l'eau des marais , sous le soleil rouge et la lune blanche, par les vents du sud et du nord, fai fait bouillir les plantes sacrées, les herbes qui suent, les fleurs qui puent.
J’ai mêlé le jus vert qui fait des plaques jaunes sur la peau, le jus bleu qui troue la chair, le jus noir qui ronge les os.
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
J'ai mangé, en l'écrasant dans ma bouche, la tête du gecko.
Je me suis frotté le corps avec l’écorce du mancellinier qui paralyse.
Je me suis lavé la figure avec la sève de l’arbre des Moluques, qui aveugle.
J’ai bu la boisson empoisonnée, la boisson composée selon le rite magique, la boisson faite avec les herbes, les plantes et les fleurs, le jus vert , le jus bleu, le jus noir, la boisson qui tue et qui vivifie,
J’ai dormi et je me suis réveillé.
Et j’étais mort, et me voici vivant.
J'ai dompté l'Esprit, j'ai battu sa force. J’ai chevauché sa malice. J’ai les pieds sur son dos\
Les sauvages avaient relevé la tête. La frayeur avait fait place à la curiosité et à l’admiration.
— Que les hommes regardent 1 dit le sorcier. Qu’ils contemplent l’Esprit, et qu’ils vénèrent le dompteur I A ce moment, Marius descendu des épaules de Jean, posait l’orateur à terre.
— Leleï! Leleï! s’écria le vieux. Voici que l’Esprit s’est divisé en deux. Et ceci est la Force. Et cela est la Malice.
Il montrait Jean, puis Marius.
— Le prêtre est sacré t continua-t-il. Le sorcier est saint I L’art est tout-puissant! Je vais me livrer aux jeux de l’Esprit qui est mon esclave.
Et ils commencèrent une série de tours convenus d’avance. Il était bien entendu entre eux que le vieillard se laisserait remuer, manier, lancer, ne s’oppose-
rail à rien, no s’étonnerait de rien. Comme il était léger à cause de sa maigreur et des membres qui lui manquaient, Jean et Marius lui-même pourraient s’en servir comme d’un instrument et lui faire exécuter des choses prodigieuses.
Tout d’abord Jean le saisit par la barbe et l’enleva d’un bras à la volée. Dans sa main large et dans ses doigts forts comme un étau, la tête du vieux vint s’emboîter après que les jambes eurent tracé un demicercle dans l’espace. Et le sorcier resta un instant ainsi, planté la tête en bas au bout do ce bras énorme, qui semblait un pieu traversant ce corps.
En même temps, Marius s’était enroulé ainsi qu’un serpent, autour du torse de l’hercule, et il montait peu à peu, comme une spirale, vers la tête du sorcier.
Dans cette position, ils se mirent à chanter tous trois, chacun sur air différent. Le sorcier psalmodiait une incantation quelconque. Jean poussait trois notes monotones comme une cloche ÜAngelus. Marius piquait tout simplement un tyrolienne.
Cela faisait le plus grotesque charivari. Et certes, tout autre public que cette bande de sauvages superstitieux se serait bouché les oreilles. On aurait éclaté de rire en entendant ces nasillements précipités et ces grognements en faux-bourdon, festonnés des laxtous les plus invraisemblables.
Dis doncl fit Jean Pioux à Marius, en interrompant sa sonnerie de gorge, je commence à en avoir assez. Si cela continue, le particulier va avoir un coup
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de sang, et moi j’ai des fourmis dans le bras. Passons à un autre exercice !
Et, tandis que Marius déroulait les anneaux de son corps tordu, l’hercule fit basculer le vieux, et le déposa par terre, en lui tenant délicatement le sommet du crâne entre le pouce et l’index.
— Pauvre vieux, lui dit-il en manière de plaisanterie, tu ne le doutes pas que je viens de faire avec ta carcasse un des plus beaux tours du monde. Fichtre ! cela fait près de cent livres que j’ai tenues là un instant à la pince.
Marius, à ce moment, riait à se faire éclater les côtes, en examinant la mine effarée des sauvages.
— Regarde donc, Jean, comme ils roulent de gros yeux blancs ! On dirait que ces yeux veulent sortir des têtes, pour voir de plus près.
Comme il finissait de rire, il se redressa brusquement de toute sa taille, ainsi qu’il avait l’habitude de faire sur les places publiques pour commencer son boniment; et il lâcha ce boniment avec une extraordinaire volubilité, sans compter ses phrases, de l’accent particulier aux pitres, aux charlatans, aux perroquets et aux vendeurs des bazars.
— Tenez, messieurs! nous ne sommes pas venus ici, mon collègue et moi, pour vous offrir de la poudre à punaises, de la poudre à dents, de la poudre n cors. La poudre à punaises vous importe peu, puisque le suicide est un crime, ainsi que l’a démontré le grand philosophe Jean-Jacques, mon élève ! Les cors sont une superfétation que vous ne connaissez pas, n’ayant
pas de souliers. Et d’ailleurs, les connaîtriez-vous, que la poudre vous serait parfaitement inutile. Les cors sont comme les dieux ; ils sont éternels ! Il n y a que deux façons de les traiter : quand ils ne font pas de mal, on les prend par la taille, puisque ce sont des cors sages; quand ils sont invétérés, on les goudronne, puisque ce sont de cors d’âge. Quand à vos dents, messieurs, vous êtes trop prudents et trop ardents pour que je vous mette dedans à propos de dents. Je vous les laverais bien; mais pour cela je prendrais ma salive, et vous diriez qu’elle est préparée. Non, messieurs ! non, encore une fois, je ne veux pas vou& tromper. Nous sommes, mon collègue et moi, de simples hercules et acrobates. Nous avons obtenu l’approbation de plusieurs empereurs, potentats, princes et autres, et même de monsieur le maire. Et nous allons continuer et varier la représentation par un travail nouveau, extraordinaire, qui n’a jamais été fait, ni entendu, ni vu ni connu je t’embrouille, à preuve que nous sommes engagés, mon collègue et moi...
rpu j^’as pas fini de jaspiner? interrompit Jean
Pioux. Quelle jacasse!
— Et allez donc la musique ! continua Marius.
En même temps il se colla contre Jean, se jeta à quatre pattes et prit autant qu’il est possible la forme d’un orgue de barbarie dont son avant-bras représentait la manivelle. Jean souleva le vieux, le fit asseoir sur ses épaules, puis il empoigna le bras de Manu et le fit pivoter autour de l’épaule.
L’orgue se mit à jouer.
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
L’étonnement des sauvages fut, pour le coup, à son comble. Ce qu’ils avaient considéré jusque-là, c’était moins le tour de force en lui-même que le pouvoir du sorcier qui le commandait. Mais maintenant ils admiraient surtout l’Esprit.
Il y avait, en effet, quelque chose de magique et de surnaturel dans ce spectacle.
Un être, ayant forme d’homme, avait ramassé, ratatiné, disloqué son corps de façon à paraître moitié plus petit ; il avait ployé ce corps en trois, ses cuisses formant avec son torse et ses jambes une sorte de z écrasé; il laissait aller son bras gauche à l’aventure, dans n’importe quel sens, comme une chose inerte qu’on tournait sans la démancher, qu’on retournait sans la casser; il se tenait suspendu sur le ventre de Jean avec l’autre bras sans doute, avec une torsion du pied entre les genoux de l’hercule, avec sa tête, avec sa nuque, avec sa volonté, avec tout, avec rien, qui sait avec quoi.
Et de cette poitrine enfoncée, meurtrie par les os rentrants, bridée par les muscles tendus, de ce corps désarticulé dans un équilibre impossible, sortait une musique. Il semblait qu’on dût entendre d’affreux cfls, d’horribles bruits, partant de cette machine torturée. On s’attendait à des grincements de dents, à des déchirures de tendons, à des cassures sourdes dans les vertèbres, à des claquements d’os brisés comme du verre. On entendait une mélodie agréable, accompagnée par une basse toujours d’accord.
Jean faisait la basse, avec cet organe à la fois ron-
LES MOUTS BIZAURES
fiant ot criard qui prend pour clef de fa un bec de basson enrhumé.
Marins faisait le chant. Il avait depuis longtemps acquis un talent inimitable dans l’imitation de l’orgue de Barbarie. Il savait donner à son larynx les sonorités palpitantes des tuyaux de bois, ou le son pleurard, tremblotant, gnan-gnan, puis tout à coup longuement filé, semble une mouche qui bat des ailes dans un nez plein, et qui s’envole ensuite d’un trait vers le ciel bleu. Il connaissait l’art de couper les notes par de petits silences tout courts, de les effranger pour ainsi dire, de mettre entre elles comme des hoquets d’air, ainsi que le font les voix haletantes et les vieux orgues qui sanglotent. Il avait tous les défauts, toutes les larmes, toutes les tristesses de ces instruments misérables et doux, qui donnent aux airs les plus gais je ne sais quel charme navrant et mélancolique.
Les sauvages furent touchés, comme le sont tous les gens naïfs par une musique simple. Leur terreur se détendit peu à peu dans une émotion moins poignante. Ils se relevèrent lentement de leurs postures aplaties , s’assirent sur les talons , et se laissèrent bercer au flot énervant de la mélodie. Des larmes tranquilles et bonnes coulaient sur leurs figures souriantes. Par moment, quand la note plus aiguë avait un accent plus pénétrant, un frémissement passait dans tous les corps, qui vibraient comme des cordes caressées par l’archet.
L’effet fut celui que produit la passe sur le magné-
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
tisé, l’altouchement sur le convulsionnaire. Les sauvages, pâmés, étaient à la discrétion de Marius, c’està-dire de l’Esprit, c’est-à-dire encore du vieux prêtre qui commandait à l’Esprit.
Le vieux jugea qu’il fallait en rester là pour cette fois. Sur un mot de lui, Marius se tut, et Jean remporta derrière le rocher son double fardeau. L’orgue de Barbarie redevint homme, détendit ses membres, fit rentrer ses côtes à leur place, et ses os dans leurs articulations. Le vieux les remercia en baragouinant le mieux qu’il put.
Il fut convenu que les deux amis ne quitteraient pas la grotte, où ils étaient en parfaite sûreté. Le vieux allait leur laisser des briquets et des torches, et leur apporterait à manger dans quelques heures. En même temps il leur donnerait des nouvelles de Jeanne, qu’il s’engageait, coûte que coûte, à amener avant un jour.
Cela dit, il pria Marius de dire encore quelques mots comme tout à l’heure, très-vite et d’une voix bizarre. Ainsi l’esprit aurait l’air de le bénir pendant qu’il quitterait le sanctuaire.
Et il retourna vers ses compagnons, qu’il fit sortir en silence, tandis que Jean et Marius chantaient, comme des mirlitons, ce bout de chanson, en guise de bénédiction et de prière :
— Ah ! j’ai vu, j’ai vu !
— Compère, qu'as-tu vu ?
— J’ai vu un gros lièvre Qui tremblait la fièvre
Au coin d’un buisson.
— Compère, t’as raison.
— Ah ! j’ai vu, j’ai vu !
— Compère, qu’as-tu vu ?
— J’ai vu une vache Glisser sur la glace En plein cœur d’été.
— Compère, vous mentez.
Au moment où le dernier sauvage sortait, Marius lui lança, en pouffant de rire, cet adieu cocasse, refrain grotesque qu’il chantait autrefois sur son violon •de vessie :
Mistico !J
Dare dare, lire lire!
Clic ! clac ! clac !
Larouri laroura !
Tautarouri, tantarourère !
Saperlipopo !
Ricambo !
Saperlipipopiperlipopiperlipopette!
Si vous attrapez mon refrain, Malins vous ôtes!
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