‹ Les morts bizarresChapitre 24 sur 36 · FIANÇAILLES · texte numérisé non relu

FIANÇAILLES

Le lendemain, fidèle à sa parole, le vieux prêtre amena Jeanne, qui se jeta comme une folle dans les bras de ses deux amis. Et pourtant, malgré leur joie, les deux amis eurent, en la retrouvant, l’air presque gêné.

Jeanne était toute nue.

Elle n’y songea qu’après le premier mouvement passé, et se mit à rougir, à se troubler, à baisser les yeux. Elle ne savait comment faire. Jean et Marius n’osaient pas non plus la regarder. C’était à la fois comique et charmant.

Enfin, tous deux eurent la même idée, et lui jetèrent leurs vestes, dont elle se voila tant bien que mal.

Le vieux prêtre contemplait cette scène, inexplicable pour lui, avec impatience. En effet, il avait accompli sa promesse, et il venait à son tour demander aux étrangers d’accomplir la leur. Il leur fit compren-

dre que le moment était venu de jouer au dehors leur rôle d’esprit, s’ils voulaieut augmenter l'influence de leur allie et acquérir eux-mêmes le moyen de sortir enfin de l’ile.

Mais comment faire? Il fallait que Jeanne restât cachée dans la grotte sacrée pour échapper aux recherches des sauvages. D’autre part, il fallait que l’esprit pût se montrer. On ne pouvait cependant abandonner Jeanne toute seule.

— L’un de nous deux restera ici avec vous, lui dirent ensemble les deux amis.

Lequel allait rester? Lequel allait sortir? Aucun des deux n’avait le courage de se sacrifier volontairement.

Le vieux prêtre, qui aurait pu faire pencher la balance en choisissant son acolyte du premier jour, était fort perplexe. Il se demandait s’il valait mieux commencer par l’exhibition du plus fort ou par celle du plus malin.

— Jeanne, dit courageusement Marius, il faut que vous décidiez de notre sort. Celui de nous qui va sortir d’ici n’y rentrera peut-être pas. Celui qui va rester, même s’il doit trouver la mort dans cette grotte, aura au moins la suprême joie de mourir auprès de vous. Jeanne, vous nous avez dit un soir que vous choisiriez vous-même entre nous. Je n’aurais jamais osé vous rappeler cette parole. Mais, aujourd’hui, les circonstances exigent que vous la teniez. Jean et moi, nous vous adorons ; mais nous sommes prêts à tous les sacrifices. Vous savez ce que nous vous avons

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juré; vous pouvezètre sûre que nous ne faillirons pas. Celui qui n’aura pas le bonheur d’êlre préféré par vous aura la consolation de se dévouer au bonheur de l’autre. Choisissez, Jeanne, il le faut.

— Oui, ajouta l’hercule, il le faut.

Jeanne fut bien embarrassée. Elle sentait à la fois une sorte de pudeur à déclarer son amour pour l’un, et comme un remords de la peine qu’elle allait faire à l’autre. Aussi n’osait-elle pas affirmer ouvertement son choix. Car ce choix était fait, hélas ! Et Marius s’en aperçut bien, quand il vit la jeune fille, presque honteuse, sans mot dire, aller serrer la main de Jean Pioux.

Cruelle angoisse! Pauvre Marius! 11 est là, le front penché, les bras ballants, le corps inerte. Il songe. Il songe amèrement à tout ce qu’il a espéré, à tout ce qui s’envole. Il voit passer et repasser dans son esprit ses doux rêves de bonheur, qui tombent un à un comme des fleurs mortes, comme des oiseaux tués.

Il aurait été si joyeux, si heureux, si bon avec Jeanne! Lui, le chanteur errant, le saltimbanque sans feu ni lieu, lui, roussi à tous les soleils de l’aventure, mouillé à toutes les pluies delà bohème, tanné à tous les vents de la misère, il s’était d’avance arrangé une charmante vie ; il avait, en imagination, posé, la pierre de son foyer, ramassé de la mousse pour son nid. Il s’était vu calme, reposé, dévoué à sa femme bien-aimée, se souvenant de ses acrobaties passées pour amuser de beaux petits Marius aux

loi

longs cheveux. Il s’était créé tout un paradis, le tendre et tiède paradis des amours d’automne, jardin mélancolique et doux, aux herbes jaunies, aux grands arbres dorés, au ciel moelleusement empourpré.

Et tout cela, toute cette joie, toute cette paix, ce foyer où chauffer son corps si las, ce cœur où verser son cœur si plein, cette femme adorée, ces enfants chéris, cet Eden entrevu, il fallait y renoncer, il fallait se résigner à reprendre le voyage solitaire, sans but, sans courage, sans espoir. Ce bonheur qu’on avait rencontré comme un ami de route, il fallait se séparer de lui au premier tournant.

Marius n’y put tenir. Il éclata en sanglots.

Ah! si Jeanne en ce moment lui eût dit : « Je t’aime! » comme il serait tombé dans une soudaine ivresse! Comme il lui aurait répondu :

— Viens, partons ! Je trouverai bien moyen de te faire vivre, de te défendre, de te rendre heureuse. Je n’ai peur de personne ! je vaincrai tout le monde 1 je persuaderai tout le monde ! je danserai devant le soleil, s’il le faut ! je chanterai des chansons à la lune ; je sauterai jusqu’aux nuages; je cabriolerai dans les deux! Veux-tu que j’escamote deux étoiles pour t’en faire des pendants d’oreilles, ou l’anneau de Saturne pour t’en faire une bague? Dis, ordonne, je suis fou !

Et en passant du désespoir à co délire, son cœur eût éclaté comme le cœur d’un chêne gonflé de sève.

Mais Jeanne ne dit rien. Elle serrait toujours la main de l’hercule, qui baissait les yeux, presque honteux de la douleur de Marius.

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Il sentait, en effet, qu’il y avait de sa part comme une sorte de lâcheté à laisser souffrir ainsi son ami. €e sacrifice qu’on demandait à Marius, il en comprenait la grandeur; et peut-être lui-même n’aurait-il pas eu la force de l’accomplir. Mais, d’autre part, voyant que Jeanne ne s’y opposait pas, il éprouvait au fond de l’âme une joie cachée qui l’empêchait de rien faire.

Jeanne, de son côté, trouvait dans cette circonstance non cherchée la réalisation de ses vœux secrets. Elle aimait mieux Jean que Marius. C’était une fatalité à laquelle elle ne pouvait résister. Pensant à la gaieté de Marius, à son dévouement, aux services qu’il avait rendus, elle se reprochait de l’abandonner. Mais quoi! n’avait-elle pas dit qu’un jour elle se déciderait pour l’un ou pour l’autre? Celui qu’elle refuserait ne devait-il pas être préparé à recevoir ce coup? Ainsi, son esprit faisait des raisonnements pour apaiser les remords de son cœur.

Marius les regarda : il comprit leur attitude. 11 vit qu’il n’avait rien à espérer. Il sentit que le silence de Jeanne pour lui était une déclaration d’amour pour Jean. Il se dit qu’en somme, à la place de son ami, il agirait sans doute comme lui. Il se rappela ce qu’ils ■avaient promis à la jeune fille. Il renfonça ses larmes, ressaisit tout son courage, et, s’avançant vers eux :

— Allons ! dit-il, je vois bien que vous vous aimez trop pour...

Les sanglots lui brisèrent la voix.

— Marius, dit Jeanne, mon bon Marius! Ne pleurez pas!

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— Mon pauvre vieux ! dit Jean en le serrant dans ses bras. Je suis bien lâche, hein?

— Non, répondit l’excellent homme, non! Tu es. bien heureux, voilà tout!

Et sans prononcer une parole amère, il suivit le vieux sorcier qui s’impatientait de plus en plus.

— Non, non, lui cria soudain le vieillard. Esprit pas vêtu en Oui oui. Esprit tout nu. Esprit tatoué.

Marius comprit et se déshabilla derrière la roche. Il ne garda qu’un lambeau de mouchoir pour ne pas être indécent aux yeux de Jeanne.

— Adieu, dit-il alors au couple qui restait. Je vais me consoler en travaillant pour vous de] toutes mes forces.

— Marius, s’écria la jeune fille, vous êtes le meilleur des hommes. Vous êtes bon. Pardonnez-nous?

— Vous pardonner quoi donc? Mais je ne vous en veux pas, je vous jure. Tenez, la preuve que je suis gai, c’est que j’ai une idée baroque. Mettez donc mes habits, cela sera drôle.

— Et cela m’empêchera d’avoir froid, n’est-cepas?...

— Et cela me rendra bien content, ajouta-t-il en s’en allant avec de grosses larmes dans les yeux.

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