‹ Les morts inconnus. Le Pasteur du désertChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

En effet, le pasteur arrivait au galop sur sa jument; il détacha une corde pendue à Tarçon de la selle, et, se dressant sur ses étriers, il leva la main vers le ciel comme pour invoquer son assistance.

— Où a coulé la chaloupe? dit-il.

--' Là, répondit le pilote. Et il indiqua d*un geste l'arche du rocher. Mais que voulez-vous faire? ajoula-t-il en saisissant la bride de la jument. Un coup de mer vient de culbuter mon fils sur la grève comme un coup de canon.

— Laisse aller le pasteur, reprit Joseph. La mer était pour le moins aussi déchaînée lorsqu'il sauva l'année dernière la vie de Noèl Membrard à la pointe de Va* Hère.

— Alors, Dieu vous protège I dit le pilote au pasteur, et il lâcha la bride de Misère.

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Misère avança d'abord courageusement au milieu du ressac, mais lorsqu'elle sentit le sol mouvant formé de galets tourner rapidement sous son sabot comme une meule de moulin et Técume pétiller avec furie à son naseau , elle dressa Toreille et Qaira Teau avec une expression visible de terreur.

— Eh bien ! fit le pasteur d'un ton de reproche.

L'héroïque jument s'enleva à ce mot et s'élança d'un bond dans les brisants. Mais au moment où elle perdait pied, une vague l'atteignit au poitrail et la dressa tout debout. La vaglie passa. La jument reprit l'équilibre et replongea la tête la première ; la croupe flotta seule à son tour au-dessus de l'écume.

Le pasteur venait enfin de franchir le plus dangereux obstacle; maintenant sa monture pouvait nager.

Jean Mautret et son fils étaient remontés sur la dune pour suivre de plus haut la lutte grandiose d'un homme contre l'Océan. Le soleil* commençait à se coucher; une ligne rouge comme une raie de sang barrait le ciel à l'ouest; une vapeur livide voilait l'horizon.

Les deux marins cherchèrent longtemps du regard le cavalier emporté par sa monture à travers l'abîme et enveloppé d'un perpétuel rugissement. Mais il n'apercevaient, d'intervalle à intervalle, qu'un imperceptible point noir, ballotté sur la ligne tumultueuse du brisant. Le point noir s'éloignait toujours de la plage et s'évanouit insensiblement dans le brouillard. Il ramassèrent à tout hasard l'herbe sèche et le jonc marin de la dune, et ils

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y mirent le feu pour réchauffer, au besoin, le corps des naufragés. La flamme indinée par le vent flottait en longue traînée sur la plage humide de Suzac, lorsqu'à la lueur du bivouac ils virent surgir tout à coupTombre du dragon.

— Où est mon prisonnier? cria-l-il tout essoufflé encore de sa longue course à la poursuite de Misère.

— Allez le chercher où il est, répondit Joseph avec une sombre ironie, et puissiez-vous le ramener?

La nuit était venue. La mer perdait toujours. Le bruit rauque de la lame fuyait à Thorizon comme le cri de la béte qui emporte sa proie. La brise avait fraîchi au coucher du soleil et dissipé le brouillard. Le ciel versait sur cette scène de mort l'éclat paisible de ses étoiles. Le temps coulait et le pasteur ne revenait pas encore.

Les deux marins, debout devant la flamme couchée par le vent, jetaient de temps à autre leur regard au large, et le reportaient ensuite tristement sur la flamme mourante du bivouac.

Le pilote tira sa montre.

— Voici une heure, dit-il.

Il n'osa achever sa pensée.

Joseph soupira.

— J'ai eu tort, dit-il, de laisser aller le pasleor, et pourtant la mer était aussi grosse à la poifi^te de Yalière !

Ils baissèrent de nouveau la tête et gardèrent le silence, comme s'ils cherchaient à étouffer en eux un secret pressentin^nt, lorsque tout à coup ils entendirent

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sur la plage un cri terrible qui semblait sortir d'une poitrine brisée.

— A moi ! mes amis 1

Il virent flotter dans Tombre, sur la lumière phosphorescente de la lame, la silhouette d'un homme à cheval. Ils coururent à son secours. Sa monture immobile, la crinière ruisselante, tremblait de tout son corps et tournait la tête de côté et d'autre d'un air inquiet. Un long ruisseau d'eau salée coulait de son flanc et tombait avec un bruit sourd sur le sable. Le pasteur, transi par. le froid sur la selle de son cheval, la flgure pâle, la bouche serrée, les yeux égarés, les cheveux collés sur ses joues, passait de temps à autre la main sur son front, remuait la lèvre sans pouvoir prononcer une parole, et recueillant enfln un dernier reste d'énergie:

— Ils sont là, dit-il d'une voix étouffée.

Il montra de la main un monceau de formes confuses ballottées au milieu de l'écume, et s'affaissa du haut de sa selle épuisé de fatigue. En voyant tomber son maître, Misère se coucha sur la grève comme pour mourir à côté du pasteur.

Le monceau de formes ballotté sur l'écume, et tantôt repoussé, tantôt ramené par le flot ou par le ressac, était un groupe de naufragés gisant les bras entrelacés autour du mât de la chaloupe. Le premier était le patron ; le seeond était Jacques Boisseau ; le troisième, un jeune homme qui errait d'une main convukive le bras d'une jeune femme évanouie. C'était Isaac Volet avec sa fiancée.

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Le dragon avait suivi le pilote sur la grève et regardait ce drame d'un air qui semblait dire: J'ai vu -mieux que cela pendant la guerre d'Allemagne.

— Ami, lui dit Joseph, ne pourrais-tu pas nous aider?

— Volontiers, reprit le soldat, après avoir préalablement jeté un coup d'œil au pasteur, étendu sans mouvement, comme pour s'assurer qu'il ne cx>urait aucun risque de perdre une seconde fois son prisonnier.

Ils transportèrent les naufragés auprès du feu allumé sur la dune, et après les avoir roulés dans la cendre, ils allèrent relever le pasteur avec sa monture, et les ramenèrent l'un et l'autre au bivouac. Peu à peu les naufragés, ravivés par la chaleur, reprirent connaissance et tombèrent dans les bras du pasteur pour le remercier de leur salut.

— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, dit modestement le héros de l'Evangile , c'est cette pauvre bète qui a porté toute la fatigue.

Mais Isaac Volet était resté à genoux auprès du corps de sa fiancée; par moment, il lui mettait la main sur le cœur et l'appelait à haute voix. Le cœur avait cessé de battre, la poitrine était glacée. Une faible rougeur avait flotté un instant sur sa figure comme un dernier reflet de vie et disparu avec la même rapidité.

Jean Mautret et son fils chargèrent le corps sur leurs épaules, et prirent le chemin de Saint-Georges. Le cortège marchait en silence, car chaque assistant

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avait, dans cette nuit funèbre, Tâme préoccupée d'une triste pensée : la mer, perdue là-bas dans Tombre, gardait encore six cadavres.

Au milieu de ce profond recueillement, le dragon pencha la tète à Toreille du pasteur, et lui dit d'un ton ému :

— Touchez là, monsieur Jarousseau , vous êtes un bon Français ; mais je ne suis pas content de vous, je vous le dis franchement.

— Pourquoi cela; mon ami ?

— Gomment 1 vous me dîtes d'aller boire un verre de vin à la cuisine, et pendant ce temps-là, vous filez à la dérobée, sans songer que vous exposiez peut-ôlre un honnête soldat à faire un malheur !

Quel malheur! répondit machinalement le pasteur tout entier à la tristesse du moment.

— Que voulez-vous ! on ^ sa consigne, et de plus sa carabine chargée. Vous comprenez qu'à l'heure qu'il est, j'en serais vraiment au désespoir. Vous pouviez bien me dire un mot en partant. Entre gens de cœur, il y a toujours moyen de s'entendre.

— Vous avez raison, reprit le pasteur. Aussi, dorénavant, je vous promets de ne plus passer le seuil de la porte sans vous prévenird'avance, jusqu'à ce qu'il plaise au Seigneur de retirer sa main appesantie sur ma tête et de me rendre la liberté.

— Dans ce cas, monsieur le pasteur, prenez mon fusil, de peur de tentation. Vous pouvez désormais

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aller et venir, à votre fantaisie. Seulement, veuillez vous rappeler que ma télé répond de votre parole.

Il tendit sa carabine au pasteur.

— Que voulez-vous que je fasse de cela, mon ami ? Gardez ce fusil pour le montrer un jour à vos petits^nfanls, et pour leur dire: Voilà ce qui, en ce tempsrlà, était l'apôtre d'une religion d'État.

Lorsque le convoi atteignit la première maison de Saint-Georges, le pasteur fit déposer la jeune femme noyée sur un banc de pierre. La foule accourut de toutes parts avec des torches de résine pour reconnaître la victime. L'infortunée reposait doucement dans l'attitude du sommeil, la tête inclinée sur l'épaule, les cheveux déroulés, les bras pendants à son côté, les jambes raidies et les pieds nus sortant des plis de sa robe comme les pieds d'une statue des plis de son linceul. De minute en minute la lueur d'une torche errante sur sa figure semblait ranimer sa paupière éteinte; l'éclair passait et la mort laissait retomber son ombre sur ce front pâle désormais de la pâleur de l'éternité.

Le cercle se resserrait de plus en plus autour du cadavre par un invincible mouvement de curiosité. Les petites filles, repoussées par la pression jusqu'au bord du banc de pierre, cachaient leur tête de frayeur dans leur tablier. Les mères pleuraient, et criaient, et interpellaient Jacques Boisseau , perdu dans le cortège et abimé dans l'afSiction d'un désastre dont il était involontairement Fauteur ; elles lui disaient : Qu'as-tu fait

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de mon frère? Qu'as^tu fait de mon fils ? Pourquoi as-tu pris le rôle de Télu du Seigneur et as-tu ainsi attiré sa colère sur la témérité?

 chacun des reproches, Jacques Boisseau baissait la tête comme s'il sentait sa conscience troublée.

— Silence! dit le pasteur d'une voix forte. Qui donc oserait parler ici après que Dieu a parlé par un pareil événement? Recueillons-nous plutôt et interrogeonsnous devant lui, d'un cœur soumis, pour comprendre la leçon sévère qu'il vient de nous infliger; car Dieu n'éprouve pas seulement sa créature pour l'éprouver, il l'éprouve pour la rappeler à la vérité.

Le pasteur mit le genou en terre et la foule l'imita.

Le dragon seul resta un instant debout ; mais bientôt, par cet instinct militaire du mouvement en commun, il fléchit à son tour le genou.

— Si tu es chrétien, lu peux bien prier en notre compagnie, lui dit son voisin.

Le pasteur resta longtemps en méditation, la tête penchée sur sa poitrine. Un silence solennel régnait en ce moment sur l'assemblée. On n'entendait que le bruit de la mer, entrecoupé çà et là d'un sanglot. On sentait passer dans l'air comme un souffle d'inspiration.

Après une longue préparation intérieure, le pasteur se leva.

— Mes amis, dit-il. Dieu est bon, et s'il a pris pour victime celte pauvre martyre couchée là sur la pierre, c'est qu'il a voulu sans doute, par le mérite de ce sacrî-

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fice, nous racheter de la servitude. Jusqu'à présent, nous avons prié dans le désert, et lorsque la terre nous a manqué, nous sommes allés prier sur TOcéan. Mais la terre et la mer aujourd'hui semblent repousser à la fois notre prière. Qu'est-ce à dire , sinon que la dernière heure de l'Évangile est venue ou que l'heure de notre délivrance va sonner? la première supposition est un blasphème. La seconde est donc seule une vérité. J'ai interrogé l'Esprit saint dans cette pensée, et si je ne pèche pas ici par présomption, voici ce qu'il m'a répondu : Vous avez un bon roi, car il tend la main en ce moment à un peuple opprimé. Il doit sûrement ignorer qu'on vous tue à coups de fusil et qu'on vous jette aux vagues comme on jetait autrefois aux hôtes les premiers fidèles. Va le trouver, raconte-lui votre martyrologe, et puisqu'il est bon, il vous rendra justice. Voilà ce que j'ai entendu en moi ; mais comme un seul ne contient jamais autant la volonté divine que plusieurs, car il a été écrit : Là où vous serez plusieurs assemblés en mon nom, là sera mon esprit, je crois donc devoir consulter le conseil des anciens et lui demander son avis. Voyons, Thomas Guérin,*es-lu ici présent?

— Oui I cria une voix dans la foule.

— Tu es le plus âgé, parle le premier.

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