CHAPITRE XL
Un vieillard, la tête ceinte d'une couronne flottante de cheveux blancs, avança au milieu du cercle en tenant à la main son chapeau. Thomas Guérin était un ancien capitaine de la marine marchande et Thomme le plus lettré du village.
— Puisque le pasteur me demande mon avis, dit-il, je vais le dire avec la même sincérité que si je parlais au jugement dernier. Je puis me tromper, alors, que mon erreur reste sur moi ; mais je ne saurais approuver la proposition de notre bien-aimé père en Dieu ici présent. Le roi est un brave homme, dit-il; tant mieux; nous le verrons bien plus tard. Tout roi qui commence, commence bien. L'autre aussi avait bien commencé, à ce que mon défunt père m'a dit souvent. Croira qui voudra; quant à moi, je ne puis croire qui celui-ci ignore qu'on nous traque et qu'on nous tue depuis bientôt un siècle, et qu'on nous prend nos femmes et nos enfants
SOUS prétexte d^ les convertir. Est-ce que la voix de la terre sans cesse arrosée de notre sang, et de la pierre de la prison sans cesse retentissante de notre affliction, ne monte pas nuit et jour à son oreille? Est-ce que si jamais il a fait un pas dans quelqu'une de ces provinces, sanctifiées dans des temps meilleurs par la foi de nos pères et maintenant ravagées comme par le feu, il n'a pas senti remuer sous son pied le sol pétri tout entier des ossements de nos martyrs? Ah ! partout où l'innocent a péri de mort violente, ne passe pas là, toi qui Tas tué, ou qui Tas laissé tuer, car il y a là un gouffre et tu y tomberas, au premier jour, aussi sûrement qu'il y a quelqu'un qui tient compte de chaque crime.
Mais si le roi ignore qu'on nous persécute en son nom, il y a donc un rideau tiré dès son berceau entre son regard et la vérité ; et quelle est la main qui a tiré le rideau, sinon la m^in de quiconque l'approche de plus près et a le plus de droit par conséquent à sa confiaaoe? Et lorsque notre digne pasteur, que Dieu le sauve de tout piège I ira pour détromper ce roi dupe de sa propre grandeur, pensez-vous qu'on acceptera son témoignage? Non ; on lui répondra : C'est toi qui as menti. Coo-vaincre un roi d'ignorance, c'est lui manquer de resr* pect, c'est lui signifier qu'il ne fait pas convenablement son métier, qu'il n'a pas l'œil partout. Or, une pareille injure, de mémoire d'homme, n'est jamais nestéQ impunie ; j'ai lu moi aussi un peu d'histoire, et voilà ce qm j'y ai appris.
LE PASTEUR DU I>ÉSE&T. d§
Ënsiiile, il n&suf&t pas de dÂie : Je vais trouver le roi et lui parler. On i>e le renconire pas dans la rue comme le premier venu, et on ne le tire pas à Técait pour lui dire un mot en passant. Un roi est un être à part, et par cette raison précieusement soustrait au contact de rhumanilé. Il vit dans une espèce de solitude qu'on appelle Majesté, derrière un triple et un quadruple rempart de gardes, de courtisans, d'estafiers ou de sentinelles. Un roi est le premier prisonnier de son royaume. Il faut être au moins duc ou pair, laquais ou gentilhomme, pour avoir le droit de Taborder. Lors donc que noire digne pasteur, — Dieu veille sur sa viel — ira frapper a la porte du roi, il trouvera là, je le crains bien, quelque beau mousquetaire qui aimera à rire et qui lui répondra : Qui es-tu, d'où viens-tu, toi qui n'as ici ou là ni épée ni livrée? Retourne à ton village, mon brave homme ; il n'y a pas place pour toi dans ce palais!
Un roi est toujours un roi, ou plutôt il n'y a qu'un roi sous ces différents noms de Pierre, Paul, Louis ou Henri. Lorsqu'un d'eux a dit : Telle chose sera, cette chose fût-elle une injustice, son successeur, à quelque degré que ce soit, croit presque toujours devoir lui. tenir parole, soi-disant par respect pour la monarchie. Je tiens cela de bonne part, d'un livre fait comme il faut et signé par un citoyen de Genève. Eh bien ! puisque la persécution, après un instant de relâche, vient de nouveau nous rendre visite, retirons-nous en nous-mô-
mes comme dans des tentes fermées et laissons-la passer ; notre dignité désormais est de souffrir et d'attendre. Et après tout, si j'en crois le signe du siècle, nous n'attendrons pas longtemps. Quelque chose me dit que le temps de la réparation universelle approche. Je dormirai sans doute sous l'herbe lorsqu'il viendra ; mais cette génération-ci le connaîtra peut-être, et pensant à leurs pères morts qui lui ont transmis le feu saint à travers tant d'épreuves, elle viendra peutêtre au jour de délivrance rendre hommage à leur tombeau.
Quand le vieillard eut achevé son allocution, le pasteur interpella un autre orateur.
— Jérémie Dusser, es-tu là? dit-il.
— Oui, répondit de nouveau une voix dans l'assemblée.
— Tu es le plus jeune du cx)nseil, dis à ton tour ton avis.
Jérémie Dusser était quelque peu gentilhomme par sa famille; mais au lieu de prendre avantage de sa naissance, il, avait préféré suivre en paix ce qu'il croyait la bonne route, et il avait modestement embrassé l'état de cultivateur.
— Quant à moi, dit-il, je tiens que le meilleur moyen de savoir si le roi actuellement régnant est, oui ou non, un homme de bonne volonté, c'est de faire ce que propose le pasteur, c'est d'aller droit à lui et de lui dire respectueusement : Sire, on nous fait tort sous votre
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règne pour un crime qui n'est pas un crime, et on nous force a croire à la pointe de l'épée ce que nous ne pouvons croire en conscience. Nous sommes, comme les autres, les enfants de la commune famille; vous êtes notre père, rendez-nous justice si vous voulez qu'un jour, à votre tour, justice vous soit rendue, car il a été écrit que celui qui se servira de Tépée périra par répée.
Mais comment arriver jusqu'au roi, cet homme plus qu'un autre homme, toujours caché dans l'impénétrable mystère de son palais ? Je n'en sais rien ; mais je n'en crois pas moins que celui qui a mis au cœur de notre vénérable pasteur, notre maître en Israël, la résolution de parler au prince, a mis en même temps dans le cœur du prince la résolution d'entendre la vérité. Quand un homme, quel qu'il soit, porte la parole au nom d'une grande idée, comme la liberté de conviction, il est l'ambassadeur d'un siècle, il a son siècle tout entier derrière lui pour l'appuyer au besoin. La royauté, d'ailleurs, n'est plus ce qu'elle était autrefois. Le trône sans doute était hier encore placé à une hauteur inaccessible pour le regard. Mais depuis la France a monté, et la distance est singulièrement raccourcie. Encore quelques tours de soleil, et nous verrons peut-être roi et peuple passer par la même porte de compagnie.
Si cependant, après avoir entendu notre humble supplique, le roi nous répond : Je ne vous connais pas, re-
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Urez^vous; alors, comme alors; nous aurons mis le pouvoir en demeure, nous aurons fait notre devoir, nous rentrons dans la plénitude de notre droit en toute sûreté deconscience. Nous pourrons regarder du côté de la mer et prendre exemple de TAmérique, et s'il y a quelqu'un en France pour crier : Debout! et pour appeler à lui tous ceux qui portent le cœur haut sous la servitude, je suis de ceux-là, j'en donne ici d'avance ma parole. J'ai dit.
— Tu as parlé selon l'esprit, répliqua le pasteur, et tout à rheure Thomas Guérin a parlé selon la sagesse, et tous les deux vous avez représenté, chacun à votre façon, les déchirements intérieurs de ma propre pensée. Allez en paix maintenant, vous tous qui avez entendu ceci, et priez Dieu qu'il éclaire jusqu'au bout l'âwQ de votre pasteur. Il en a besoin.
Il donna sa bénédiction à l'assemblée, et chacun regagna en silence son foyer. Mais tout à coup un horrible éclat de rire partit du milieu du groupe qui entourait encore le banc de pierre où reposait le corps de la jeune fille morte, et une voix cria :
— Allez chercher les violons, vous autres, voici l'heure du bal; j'épouse aujourd'hui ma fiancée. J'ai attendu longtemps, mais enfin là-bas, là où on ne voit plus que le ciel. Dieu nous a mariés.
Hélas I le malheureux Isaac Volet était devenu fou de douleur, et en disant ces mots il chantait et riait tour à tour. Une âme cbantable lui mit la main sur la bouche
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par pitié, et le ramena à sa maison comme un enfant.
Depuis lors il n'a pu recouvrer la raison. On le voyait longtemps après errer le long des chemins^ avec ce sourire terrible de l'homme foudroyé dans son intelHgence. Toutes les fois qu'il rencontrait quelqu'un, il lui disait : As-tu vu ma femme? Elle était tout à l'heure à mon côté, je ne sais par oii elle est passée.
C'est ainsi qu'a une époque de persécution, le mal engendre le mal à l'infini, et que le coup qui frappe une victime porte toujours plus loin que la volonté du sacrificateur, et va frapper de proche en proche plusieurs autres victimes.
Le lendemain, à son réveil, le pasteur trouva le dragon qui l'attendait au pied de l'escalier.
-^ Monsieur Jarousseau, dit-il, j'ai l'âme pleine, foi d'honnête homme, de tout ce que j'ai vu et de tout ce que j'ai entendu hier. Je n'ai pu dormir de la nuit, et à l'heure qu'il est, je sens encore quelque chose là qui me remue. Je n'ai jamais bien su ce que c'était que cette religion-ci ou que cette religion-là, parce que pour un militaire cela est parfaitement inutile ; mais je com^ prends bien que la meilleure manière d'adorer Dieu est de faire comme vous faites et de parler comme vous parlez. Je vous prie donc de me recevoir dans votre Église et de vouloir bien me confesser.
Le pasteur le regarda en souriant :
Bienheureuse simplicité, dit-il en lui-môme, et il ajouta ensuite avec bonté :
— Mon ami, il n*y a dans noire foi d'autre confesseur que le Dieu vivant ; adresse-toi donc à lui dans le secMt de ta pensée. Après cela, viens me trouver, je te dirai ce qu'il est bon que tu saches pour faire un jour partie de ses élus.
Puis, faisant un retour sur cette rapide conversion, •
— Il arrive donc un jour, murmura-t-il intérieurement, où la force brutale elle-même fléchit devant je ne sais quelle mystérieuse influence. Ceci est un heureux présage. Définitivement, je partirai demain.
Mais que dut-il penser quinze ans plus tard, lorsqu'il apprit, avec toute la France, que le premier qui avait marché à l'assaut de la Bastille était précisément un soldat.
Le pasteur avait dit: Je partirai demain, il voulait dire sans doute je partirai bientôt , car il avait auparavant plus d'une question préjudicielle à vider. Son voyage à Paris était dans sa pensée un acte éminemment religieux, une sorte de jubilé. Il s'y prépara donc pieusement par un redoublement de bonnes œuvres, pour mettre toutes les chances divines de son côté.
Depuis longtemps, Jacques Boisseau et Jean Mautret, étaient en procès pour une part d'héritage. Il les appela dans sa chambre, et posant devant eux l'évangile ouvert.
— Mes enfants, leur dit-il, donnez-vous le baiser de paix, car si en partant, je laissais ici une seule discorde. Dieu peut-être détournerait le regard de mon chemin, car j'ai charge de vos âmes, et si vos âmes ne sont pas
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en état de grâce, je dois en avoir la responsabilité. Embrassez-vous donc et aimez-vous désormais.
Le malheur ouvre Tesprit à la conciliation. Jacques Boisseau tendit la main à Jean Mautret, et tous deux promirent d'oublier le passé.
• Après cette victoire de la charité, le pasteur jeûna toute la semaine, veilla, pria, et invoqua TEsprit-Saint, le front collé contre la pierre de la muraille, et TEsprit- Saint, pour lui témoigner sa reconnaissance, lui rappela la lettre du marquis de Mauroy à Malesherbes, qu'il avait jetée dans les temps, et oubliée au fond d'un tiroir. Il la reprit à tout événement, et la serra dans son portefeuille pour lui servir d'introduction auprès du ministre.
Pendant cette longue entrevue avec celui qui sonde les reins et les cœurs, il fit son examen général de conscience, convaincu que le chrétien qui porte en lui une âme en règle porte la force de l'infini. 11 repassa donc article par article, geste par geste, tout ce qu'il avait fait ou ce qu'il aurait dû faire, comme homme, comme pasteur, comme père, comme mari. Il déploya sa vie entière devant le Seigneur. Il gémit, il pleura, il prit en quelque sorte à deux mains le repentir, ce tison mystique de l'autel intérieur, et il appliqua courageusement le feu partout où la faiblesse humaine avait marqué.
II sentit après cela qu'il était prêt à mourir, et il ajouta un codicille à son testament.
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