CHAPITRE IX
Lorsque le pasteur revint à lui-raéme, H était coucbé dans son lit, la figure enveloppée d'un bandeau. Le capitaine de dragons, assis au chevet, le veillait tranquillement, le menton appuyé sur le pommeau de son
— Monsieur le pasteur, dit-il, j*ai ordre de vous emmener, mais comme je vous crois honnête homme , je veux bien consentir à vous laisser ici prisonnier sur parole; seulement, vous allez me promettre de ne plus chercher à tenir aucune assemblée.
— Je suis vraiment désolé d'avoir pour une première entrevue quelque chose à vous refuser, mais je ne puis vous donner la parole que vous me demandez.
— Alors, Monsieur, je suis désolé à mon tour; je ferai mon devoir. Un militaire français ne connaît que sa consigne. Quand mon colonel m'a dit : Amène-moi
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cet homme que tu vois là dans la rue, cet homme fût-il ' mon père, je ramènerais mort ou vivant.
— J'ai, moi aussi, ma consigne à exécuter; ma conscience m'ordonne de porter témoignage de la vérité tant que j'aurai un cheveu sur la tète et une âme à édifier sur cette terre des vivants.
-^ Votre conscience, reprit le capitaine, je ne connais pas ce colonel ; mais puisque la conscience est, à ce qu'il parait, la grosse épaulette dans votre régiment, faites comme il vous plaira , chacun son métier. Aussi, pour vous donner l'exemple, je vais mettre une sentinelle ici , à la porte de la maison, avec ordre de tirer au premier pas que vous ferez pour vous sauver.
Le capitaine se leva, et, se retournant vers le pasteur, il ajouta :
— Pas de rancune, n'est-ce pas? et puisque je n'aurai peut-être pas d'autre occasion de vous parler dans ma vie, laissez-moi vous dire que vous êtes un brave , et que vous vous conduisez au feu comme un vieux soldat. Il est vraiment fâcheux que vous ne soyez pas militaire, vous fieriez honneur à la profession.
il serra la main du pasteur.
— Surtout pas d'imprudence, ajouta-t-il, car je dois vous prévenir charitablement que je laisse, pour vous garder, le meilleur tireur de la compagnie. Mais si, après cela, je puis jamais vous rendre service, vous pouvez compter sur moi comme sur un ami.
Et il partit.
76 LES MORTS INCONNOS.
— Pardonoe-leur, Seigneur! dit le pasteur en le voyant sortir, car depuis que le monde est monde, ces gens-là n'ont jamais su ce qu'ils faisaient, et ils tueraient ua homme pour sa croyance avec autant de tranquillité d'esprit qu'ils lui feraient une politesse.
Le pasteur resta longtemps alité de sa blessure et gardé à vue par un factionnaire. Malheureusement, sa femme avait une pharmacie complète de remèdes secrets héréditairement transmis et perfectionnés de génération en génération. Elle possédait une herbe, ou une infusion , pour chaque maladie du corps humain. Elle appliqua à son mari une eau de sa façon tellement infaillible, qu'il fallut au malade un mois pour guérir de sa blessure , et un autre mois pour guérir du remède.
Le pasteur commençait à entrer en convalescence lorsque le meunier Jacques Boisseau, président du consistoire, vint le trouver.
— Israël est dans la désolation, dit-il en débutant. Le meunier appelait ainsi, par une licence biblique,
le village de Saint-Georges-de-Didonne.
— Et l'église est veuve de la parole du Seigneur, Isaac Volet devait épouser, à la coupe des foins, Suzanne Chardemitte ; les foins sont coupés depuis longtemps et Isaac Volet n'a pas ensore épousé sa fiancée, faute d'un homme selon Dieu pour bénir son mariage. La femme d'Etienne Bernard est accouchée la semaine dernière d'un garçon ; il a bien fallu conduire le nou-
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veau-né à Téglise , et depuis lors le pauvre petit porte à son front le signe de Babylone.
Jacques Boisseau appelait ainsi , par une nouvelle licence poétique, le baptême administré de la main du curé.
— Pour peu que cela dure encore quelque temps, nous aurons bientôt rompu avec le Seigneur ; son saint nom aura séché sur notre lèvre, et nous aurons perdu rhabilude de prier. Nous vivrons désormais , et ce qui est plus horrible à penser, nous mourrons comme des
* païens.
— Tu as dit vrai, répliqua le pasteur d'un ton ému, mais tu le vois, je suis enchaîné en ce moment à mon banc de douleur ; je ne puis faire un pas sans que cet homme, toujours de planton à la porte de ma maison, ne lève son fusil. Sans doute, il faut savoir au besoin affronter le martyre, mais il ne faut pas non plus tenter en vain le Seigneur. Mon œuvre d'ailleurs n'est peut-être pas finie ; j'ai eu pendant ma maladie une inspiration. Mais silence 1 j'ai encore à la vérifier. En attendant, va trouver dans l'île d'Averl le pasteur Dubaptiste et prie-le, de ma part, de me remplacer un instant.
— Le pasteur Dubaptiste, sert Dieu à l'heure qu'il est sous les verrous, dans la prison de Marennes; la troupe a partout dispersé dans la province la tribu de Lévi.
Le pasteur Jarousseau laissa échapper un soupir. Mais, rétractant aussitôt en lui-même cet aveu tacite de faiblesse :
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— Dieu est bon ! reprit-il avec douceur; que sa volonté soit faite et que son nom soit béni !
Puis, fixant sur Jacques Boisseau son regard de prophète» il ajouta :
— Mets ta main sur ton cœur, mon fils, et après l'avoir interrogé devant Dieu, dis-moi si tu te sens assez fort pour porter le fardeau du saint ministère.
Jacques Boisseau réOéchit un instant.
— Le cœur est bon, dit-il avec une pieuse confiance, mais le reste pourrait bien me faire défaut.
— Qu'à cela ne tienne, répondit le pasteur ; là où est le cœur, Dieu est toujours présent. Va donc, je t'impose les mains, tu peux désormais baptiser et bénir au nom de l'Évangile.
• — Ce qui est dit est dit, reprit Jacques Boisseau, et puisqu'il faut bien que quelqu'un ramasse le glaive du Seigneur tombé à terre en ce moment, je prendrai la mer dès demain pour réparer le temps perdu.
£t en effet le jour suivant une chaloupe, appelée la Grâce-de-DieUf sortit au petit jour de la jetée de Saint- Georges. Lorsqu'elle eut doublé la tour de Gordouan et mis autour d'elle l'immensité, elle amena ses voiles, et les fidèles montèrent sur le pont pour entendre l'office divin.
C'étaient Isaac Volet, Suzanne Chardemilte, leurs parents et leurs témoins, la femme de Bernard, son nourrisson, le parrain et la marraine, en tout douze personnes.
Jacques Boisseau lut un sermon approprie à la circonstance et donna la bénédiction nuptiale aux deux fiancés ; puis, trempant sa main dans Teau puisée aux flancs de la barque il baptisa Tenfant. La cérémonie terminée, la chaloupe reprit aussitôt la route du port de Saint-Georges; mais dans la soirée, le vent qui jusque-là avait soufflé de terre, sauta brusquement àrouest. 11 fraîchit au coucher du soleil. La brume du large envahit Tatmosphère. Le feu de Cordouan disparut dans le brouillard. On entendit de la côte dans le silence de la nuit un murmure imperceptible comme le ronflement d'un fuseau. C'était le bruit de la vague sur Técueil de Maumusson, indice de gros temps sur toute cette rive de Saintonge. Quand Maumusson gronde, dit un proverbe du pays, il y a un navire à la côte; et rarement le proverbe a menti.
A quatre heures du soir, la Grâce-de-Dieu n'avait pas encore reparu dans la rade de Saint-Georges. La mer était toujours grosse et le temps couvert. Le pilote Jean Mautret était de vigie sur la dune, avec son fils Joseph, le plus intrépide matelot et le plus vigoureux nageur de la contrée. De temps à autre il ouvrait sa longue-vue et la promenait sur toute la largeur de rhorizon, et la refermait en secouant la tôle avec celte physionomie impassible qui est chez le marin Texpression suprême de l'inquiétude.
Un moment vint cependant où il crut voir une forme blanche flotter dans la brume au bout de sa lunette.
— Voilà la Gr&cerd^DieUy dit-il, qui essaye de doubler la pointe de Suzac.
Il suivit attentivement en silence la manœuvre de la chaloupe. Puis laissant retomber sa longue-vue avec un geste de désespoir, il passa sa manche sur le verre comme pour Tessuyer.
— Regarde à ton tour, dit-il à son fils; il me semble que j'ai la vue troublée en ce moment.
Joseph prit la lunette d'approche.
— La chaloupe ne gouverne plus, reprit -il; le courant la pousse sur le rocher.
Et boutonnant sur sa poitrine sa casaque de laine rouge il ajouta d'un ton résolu :
— Partons.
— Et où veux-tu aller? lui dit le pilote.
— Là, dit-il en montrant la pointe de Suzac ; s'il arrive malheur à la Grâce-de-DieUf je connais quelqu'un qui n'a pas oublié le secret de sauver les chrétiens.
— Alors, il faudra garder le secret pour une autre occasion. Regarde plutôt.
Et le pilote montrait de la main la mer qui moutonnait avec violence et couvrait la plage d'un nuage de fumée.
— N'importe, dit Joseph, notre place est là où il peut y avoir un secours à porter.
— Tu as raison, dit le père.
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Il prit la main de son fils et franchit rapidement avec lui la plage qui sépare Sain^Georges de Suzac.
La chaloupe était dans une situation désespérée ; au moment où elle doublait la pointe de Suzac, le vent avait molli tout à coup et la force du courant l'avait affalée sur Técueil. Elle prit alors le parti de mouiller sous voile, au pied d'une arche naturelle sculptée par la vague, en attendant que la brise fraîchit de nouveau. Le mouillage était suffisamment sûr tant que la mer montait, parce qu'il y avait au flot quatre brasses d'eau sur la platène du rocher. La lame du large passait en ondulant sous la quille de la chaloupe, et déferlait sur la grève à deux encablures de distance. Mais au jusant, le rocher commença à montrer çà et là sa crête couverte de goëmon, et la lame, irritée par ce choc contrarié que que le marin appelle retour de marée, brisa violemment sur recueil. La mer emprisonna la chaloupe d'un amphithéâtre mugissant de montagnes d'eau échelonnées les unes derrière les autres en assises infinies, sur la ligne de l'horizon.
L'enceinte mobile de brisants se resserrait de plus en plus autour de la Grâce-de-Dieu^ et s'en rapprochait avec une effrayante rapidité.
— Allons, dit Joseph, voici le moment.
Le cercle bouillonnant étreignait déjà sa proie de toutes parts, lorsqu'une lame déboucha de la pointe de Suzac en secouant au vent sa longue ligne d'écume ;
elle bondit sur le rocher à la hauteur de la ?ei^ue et déferla sur le pont de la' chaloupe.
Les deux marias entendirent comme le bruit étouffé du canon. La vague fooditen brume et tout disparut, au regard.
— La chaloupe est perdue, dit le pilote.
— Pardon, père, la voilà encore, répondit Joseph.
La chaloupe, un instant submergée, venait de reparaître. Elle oscillait sur sa quille comme si elle cherchait à reprendre son équilibre. Les deux marins purent voir les passagers courir de côté et d'autre sur le pont, dans la démence du désespoir.
Une seconde lame venait du large avec cette impulsion solennelle qui semble porter un arrêt. Elle Recruta en passant les autres lames attardées devant elle pour augmenter son volume. Arrivée à la hauteur de la chaloupe, elle la recouvrit d'une immense voûte, croula de toute sa pesanteur, puis se dispersa de côté et d'autre en tumulte, et s'effaça en ne laissant sur l'eau que de larges plaques d'écume.
Une épave douteuse au-dessus de laquelle quelque chose semblait flotter reparut seule à la surface du brisant, tandis qu'un goéland volait lentement au-dessus du gouffre où la chaloupe venait de sombrer.
Jean Mautret se jeta à la mer pour essayer de sauver au moins un naufragé, mais à peine avait-il commencé de nager qu'une lame le frappa en pleine poitrine et le rejeta violemment sur la grève. Il se fit un bruit de galets
froissés par le flot, et le pilote aperçut un paquet d'étofles roulé dans le gravier. C'était son fils que le ressac remportait au large sans connaissance.
11 le releva. Le malheureux, revenu à lui-même, debout sur la plage, immobile et pétrifié, regardait d'un œil de rage cette vague plus forte que lui qui semblait vouloir garder toutes ses victimes. ^
Le goéland volait toujours dans le brouillard de la houle comme s'il suivait sous ce linceul flottant la marche de la chaloupe. Par instants, il plongeait et jetait en remontant un cri d'appel. Mais aucun secours ne venait et ne pouvait venir.
— Tout est fini, dit le pilote.
— Tout est fini, répéta machinalement Joseph. Mais, retournant la tête, il jeta aussitôt un cri d'espoir :
— Voilà le pasteur !