‹ Les morts inconnus. Le Pasteur du désertChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Quand le pasteur eut ainsi réglé son compte avec Dieu et avec lui-même, il médita d'un cœur sanctifié le discours qu'il voulait tenir au roi, pour emporter de haute lutte la conviction de Sa Majesté, et il rédigea minutieusement un mémoire divisé en Quatre points comme un sermon.

Par le premier point, il prouvait que la persécution était contraire, à la doctrine de l'Évangile. La preuve était aisée. L'Ecriture, sous ce rapport, abondait dans le sens du pasteur. Évidemment, l'Église naissante répugnait à la persécution par la raison qu'elle était persécutée la première.

Par le second point, le pasteur prouvait que l'intolérance étaitinjuste. L'argument pouvait avoir son mérite, au point de vue de la philosophie, mais il manquait à coup sûr d'habileté, car dire au pouvoir que Dieu ayant

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créé la conscience libre, le pouvoir avait uniquenoenl pour mission de protéger celle liberté, c'élail lui mesurer sa pari. Or, jamais la royaulé n'a pu accepter qu'on la mil ainsi à la ration.

Par le troisième point, le pasteur prouvait que la persécution était impolitique, et ici il sufBsait de laisser la parole à Thistoire. Car proscrire une opinion, c'est pour un roi perdre étourdimenl pour le moins une province de son royaume. La révocation de Tédit de Nantes a plus diminué la France au dix-septième siècle que ne Teût fait la période TAIsace. Elle lui a enlevé d'un trait de plume l'élite de l'industrie.

Par le quatrième point, il prouvait que la persécution était inutile. A cette occasion, il rappelait au roi ce mot de Vauban, qu'à la suite de la Saint-Barthélémy, le protestantisme avait doublé de puissance ; mais si après la révocation de l'édit de Nantes le culte réformé avait . semblé disparaître a tout jamais de la scène, il avait en réalité doublé de prestige, car l'âme humaine est ainsi faite, que toujours elle incline du côté de la victime. La pitié est encore le meilleur prédicateur d'une croyance.

En un mot, ce mémoire était impitoyablement logique, du premier au dernier paragraphe. Et il eut tort précisément, comme on le verra, pour avoir parlé la langue de la raison: l'Esprit-Saint l'avait voulu ainsi.

Le pasteur annota, cori^igea longuement son mémoire, le lut, le relut à haute voix, et franchissant déjà l'espace de la pensée, il ea mesurait d'avance Teffet irré-

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sistible sur Tesprit du roi. Mais hélas ! en attendant, il était prisonnier sur parole à domicile. Il adressa une pétition à l'Intendant pour le prier de retirer le garnisaire préposé à sa surveillance.

L'Intendant sourit de la demande et jeta la lettre au rebut. Ce fut son premier projet de réponse. Mais à la réflexion il trouva dans ce voyage un moyen ingénieux de débarrasser sans bruit la province d'un ministre de rÉvangile. Il envoya donc un passeport au pasteur Jarousseauy et en même temps il écrivit au lieutenant de police à Paris d'arrêter au débotté un prédicant factieux en rupture de ban qui devait faire son entrée à cheval dans la capitale du Bis aine de l'Église^ et pour plus de facilité, il lui donna le signalement de l'homme et du cheval.

Le lieutenant de police, au reçu de cet avis, fit aussitôt prévenir chaque maître d'auberge de la ville et de la banlieue d'avoir à lui représenter à première sommation un homme coiffé d'un chapeau rond et entré de contrebande à Paris sur une jument pommelée. La police était ainsi entendue sous l'ancien régime. Avant de mettre le pied à l'étrier, l'apôtre de Saintonge avait déjà sa place préparée à la Bastille.

Une fois en possession de son passeport, le pasteur Jarousseau fit sa valise ; il y mit d'abord l'arche d'Israël, c'est-à-dire sa Bible, et ensuite une double copie de son mémoire soigneusement écrit sur papier ministre. A ce bagage purement spirituel, sa femme ajouta

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par mesure de prudence une paire de bas, une douzaine de biscuits, un fromage de bique, un sac de prunes rôties au four, une botte d'herbe pour la fièvre et une autre pour la migraine.

Un voyage à Paris en ce temps-là était considéré comme un voyage à Téqualeur. On croyait devoir toujours emporter avec soi un approvisionnement complet de vivres et de remèdes, comme si au sortir de sa province on allait entrer en pays de barbarie.

Mais au moment de partir, le pasteur remarqua qu'il avait oublié le point essentiel du voyage. Il avait bien pu autrefois aller de Lausanne à' la Rochelle sur la bourse du hasard, en jeûnant la moitié du chemin et en dormant aussi souvent à la belle étoile. Mais il ne pouvait, la main sur la conscience, imposer à Misère ce système par trop économique de locomotion.

Comment dénouer cette inextricable question financière qui venait tout à coup arrêter Tapôlre au moment du départ? Le revenu de Tannée suffisait à peine, comme nous l'avons vu, à combler la dépense de Tannée dans le ménage du pasteur. 11 fallait, de toute nécessité, recourir à un emprunt, ce qui était, dans la tradition rigoriste du pays , un acte de déchéance. Emprunter ou dissiper, c'était tout un à cette époque, où la théorie du crédit attendait encore son philosophe.

Le pasteur Jarousseau prit courageusement son parti de cette humiliation. Il alla trouva maître Thomas, tabellion royal à Saujon, et le pria de lui prêter un sac

moyennant hypolhèque sur la prairie de Chenaumoine. Maître Thomas était un compère madré, toujours souriant, qui n'avait d'autre préoccupation dans la vie que de multiplier les actes pour multiplier les honoraires.

— Pouvez-vous attendre ? dit-il au pasteur.

Il lui faisait cette question parce qu'il le savait impatient de partir.

Le pasteur secoua la tête en signe de négation.

— Dans ce cas la promesse d'hypothèque ne me suffit pas, il me faut encore une procuration pour vendre au besoin votre prairie. Je pourrai ainsi vous avancer la somme que vous me demandez en ce moment. Si je ne trouve pas un prêteur, je trouverai toujours bien un acheteur , et sur le prix de la vente je rentrerai un jour ou l'autre dans mon avance ; vous comprenez ?

Le pasteur comprit parfaitement que le notaire lui demandait une vente anticipée de sa métairie, et bien que la condition lui parût rigoureuse, il l'accepta sans discussion.

— Faites la procuration, dit-il au notaire, je vais la signer.

— Non pas vous, répondit le tabellion ; votre femme seule doit la signer, car la métairie lui appartient, et de plus vous n'êtes pas légalement son mari.

Le pasteur remporta donc tristement la procuration à Saint-Georges-de-Didonne, et la présenta à la signature de demoiselle Anne Lavocat, car l'acte était ainsi

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libellé, comme pour rinjurier daos la chair de sa ch^r.

La femme du pasieur lut d'un bput à l'autre eei acte de dépossessioD, et le jetant sur la table, elle dit de cet accent de mère qui met tout un m^nde d'émotion dans une parole :

— Malheureux, c'est le pain de nos enfants!

Une mère est toujours une mère; vous pouvez lui demander sa vie, elle la donnera encore volontiers pour sa croyance; mais n'essayez jamais de lui arracher ce qu'elle regarde comme la nourriture de sa couvée.

La note douloureuse de cette exclamation maternelle ûi rentrer, le pasteur en lui-même, et pour la première fois de sa vie le fit douter de son inspiration.

Il reprit silencieusement le papier sur la table, et il remonta dans sa cellule pour vider seul à seul avec Dieu ce nouvel incident. Ce qu'il dit et ce qui lui fut répondu dans cette heure de déchirement, en face du sacrifice, nul ne le saura jamais. Après cette entrevue mystique avec l'âme universelle toujours flottante autour de notre âme pour l'assister à l'occasion, il redescendit et il dit à sa femme d'un ton d'autorité :

— Femme, il faut signer cela, car j'ai d'autres enfants encore à nourrir d'un pain bien autrement précieux que le pain corruptible tiré d'un épi.

La femme du pasteur sentit que la demande de son mari était cette fois-ci un ordre sans réplique, et avec la pieuse résignation d'une servante de la Bible, elle fil authentiquement l'abandon d'une partie de son patri-

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moine. Elle passa ensuite son mouchoir sur sa figure, el lout fut dit, le sacrifice était consommé.

Le pasteur pouvait enfin partir, grâce au dévouement d'Anne Lavocat, commedisait l'acte notarié. Il avait complété sa valise d'une sacoche de cent pistoles. Le matin de son départ il réunit ses enfants et leur donna solennellement sa bénédiction. Sa femme pleurait à l'écart la main sur son front, pour cacher sa douleur.

— Femme, lui dit-il, ne pleure pas, mais loue plutôt le Seigneur de m'avoif choisi entre tous, moi le dernier, pour être l'ouvrier de sa vigne et son envoyé auprès de l'homme qui tient dans sa main notre liberté.

Une partie de la population raccompagna jusqu'à la Cafourche de Maisonfort.

— Dieu vous assiste, lui dit-elle en le quittant.

— Dieu est bon, répondit le pasteur, il a déjà entendu votre prière.

Il mit sa jument au trot et il disparut au tournant du bois de Belmont.

Certes au point de vue de la raison sèche, ce voyageur perdu en ce moment au regard, sous la feuille du bois de Belmont, est pour le moins un visionnaire lancé dans l'espace sous la foi d'un rêve à la poursuite d'une chimère. Pauvre, inconnu, proscrit, simple paysan, à peu de chose près, il va du fond de sa province, sans autre recx)mmandation et sans autre appui qu'une lettre de gentilhomme et qu'un chiffon de papier au fond de sa valise, réclamer la liberté de conscience, et la réclamer.

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à qui ? à un roi qui a encore sur la main le serment prêté à son sacre d'exterminer Thérésie. Il n'a aucun nom, aucune autorité; il ne pèse pas plus devant le pouvoir que le dernier passant. Politiquement parlant, il n'est personne, et cependant du dernier abîme de Tobscurité, il ose reprendre l'œuvre que Voltaire a tentée en vain du baut de son génie.

Voilà cet homme; je vous le livre; vous pouvez sourire assurément de sa naïveté, vous en avez le droit, si vous n'êtes habitués depuis votre enfance qu'à traiter avec la raison ; mais si jamais vous avez compté dans votre vie avec une inspiration plus haute, nommez-la la foi, nommez-la comme vous voudrez, vous reconnaîtrez alors que ce voyageur, plein de je ne sais quel mystère est plus grand que Voltaire lui-même, et l'histoire, pour peu qu'elle eût une fois par exception la «cience de la vraie gloire, devrait respectueusement l'accompagner du regard. Il fraye la route en ce moment à la plus sainte chose du monde, à la liberté de conscience. 11 comprend le premier, par un sublime instinct, ou plutôt par un rayon d'en haut tombé dans sa poitrine, que lui, si humble que soit sa place dans la vallée, il porte cependant en lui la puissance terrible du droit, ce reflet vivant de Dieu sur la terre, et qu'investi de cette puissance, il peut parler au roi d'égal à égal ; il est autant qu'un roi, plus qu'un roi, car qu'est-ce qu'un prince de la terre sans l'idée de droit attachée à son front? un hasard couronné, un magnifique mensonge.

Va donc, et suis intrépidement ton chemin; tu es un droit méconnu, en instance, tu es un peuple opprimé à moitié debout, et il n'y a rien au-dessus de cela sous le soleil.

Qu'importe ensuite que cette ambassade sacrée d'une pensée de justice ait ou n'ait pas réussi sur le moment, que la parole ait passé dans le vent comme la voix du crieur de rue sans parvenir à réveiller le maître endormi dans son injustice : tu as porté la sommation respectueuse du temps, tu as assez fait, tu peux te retirer. Le temps poursuivra la requêle. Lorsque l'idée de droit a parlé une fois, elle ne rentre plus dans la nuit. Hier, elle était venue un, demain elle reviendra un million. La décoration mobile de cette terre passerait plutôt que cette idée.

Crois donc au droit-, toi qui m'écoules, à quelque degré de l'échelle que le jeu de la naissance t'ait relégué ; crois-y fermement, saintement, sans haine, sans colère, sans appel à la violence, toi seul n'en as pas besoin, et tu auras pris dans cette vie un gage d'invulnérabilité ; tu pourras marcher sur le flot : le flot te portera ; marcher à travers le feu, la flamme s'écartera pour te laisser passer. Tu fais partie désormais d'une loi éternelle du monde, et tu ne pourras tomber sans entraîner cette . loi dans ta chute. "Or, la justice gravite ici-bas sur un axe d'airain encore plus immuable que l'axe de l'étoile, et quand elle sombrera au regard, le ciel aura croulé.

Telle était, dans une langue plus merveilleuse, et

SOUS une lumière plus éclatante, )a pensée du pasteur Jarousseau, tandis qu'il cheminait lentement vers Paris. Il avait si profondément en lui la conscience du juste qu'il ne doutait pas de la victoire, pour peu qu'il approchât Toreille du roi, ne fût-ce qu'une minute. C'est celte conscience du juste qui fait le héros et qui appelait en ce moment-là même un simple planteur d'Amérique à la première place dans l'humanité. Si on mesure l'homme à son idée, le pasteur Jarousseau et Washington ont la même grandeur devant Dieu, car ils ont au fond la même idée. Il n'y a de différence entre eux que la différence du théâtre.

Mais la même voix du siècle qui avait dit à l'un : Lève-loi et fonde une république, avait dit à l'autre : Marche et porte au pied du trône )a première parole de liberté de croyance. Une force indomptable les poussait chacun dans sa voie, J travers la nuit terrible de l'inconnu. Et cependant aucun d'eux ne doute de son œuvre un instant. C'est à ce signe seulement qu'on peut reconnaître une âme bien trempée. Toute défiance est une faiblesse. Parce qu'une heure t'échappe, tu croîs avoir perdu l'avenir. Le pasteur n'eut pas durant son voyage une seconde d'indécision. Il semblait qu'une prophétie secrète lui criait au fond du cœur : Fais ton . œuvre, tu as derrière toi la postérité pour te relayer, et si tu succombes aujourd'hui pasteur méconnu, demain tu te relèveras Mirabeau.

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