‹ Les morts inconnus. Le Pasteur du désertChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le lendemain à son réveil, il rédigea de nouveau le mémoire évanoui , la nuit précédente, avec Misère, pour classer une fois de plus et retrouver au besoin dans son souvenir le premier, Je second, le troisième et le quatrième argument en faveur de la liberté de conscience. Lorsqu'il eut ainsi rétabli le mémoire disparu dans son ancienne ordonnance, il écrivit à Malesherbes une lettre simple, émue, explosion involontaire et pathétique d'un cœur débordant de la souffrance de tous dans une seule minute. C'était un homme de bien qui parlait à un autre homme de bien, et qui trouvait naturellement l'éloquence de la vertu. Il mil sous la même enveloppe la recommandation du marquis de Mauroy, cacheta le paquet, le jeta lui-même à la poste pour plus de sécurité, et savoura enfin celle volupté intime d'une œuvre accomplie.

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II crut devoir alors dresser le tarif des derniers débris de sa fortune échappés au naufrage de la veille, et, vérification faites de ses poches d'habit, il vit qu'il lui restait pour unique ressource sa montre, une pièce de six livres et quelque menue monnaie. Il était réduit au régime du passereau, ou de pensionnaire do la Providence ; mais il portait légèrement cette idée de dénùment, passée doublement chez lui en coutume. Malesherbes allait lui répondre demain, et sa misère finissait avec cette réponse.

Demain vint et passa avec cette lenteur de Tattente trompée, et Malesherbes n'avait pas répondu au pasteur; il n'avait pas encore répondu le jour suivant ni de toute la semaine 1 La pièce de six livres avait rapidement fondu au soleil, d'autant plus que, par une habitude physique en quelque sorte, le pasteur ne rencontrait jamais un pauvre sans puiser, au hasard, dans sa pocl^ et donner le premier numéro venu que ce fût, cuivre ou argent. Il dépensa ainsi sa dernière monnaie.

— A charge de revanche, dit-il au mendiant en lui laissant tomber dans la main une pièce de quinze sous, agonie suprême de son léger pécule.

Ne voyant pas venir la réponse à sa lettre, le pasteur prit le parti d'aller la chercher lui-même à l'hôtel de Malesherbes. Mais le malheureux apôtre ignorait qu'un ministre du roi demeurait de fondation à Versailles, Malesherbes ne venait que le jeudi passer l'après-dinée à Paris pour y tenir son jour de réception. Le pasteur

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avait donc devant lui une semaine d^allente, ou, pour mieux dire, d'angoisse dans Tétat de crise financière où le caprice de la destinée Tavait jeté. Il prit néanmoins pacifiquement cette contrariété comme une nouvelle occasion d'exercer la vertu de la patience. Il vendit sa montre, qui avait été, depuis son enfance, la fidèle confidente de sa pensée, la sentinelle vigilante de sa vie d'étude^ et sur le prix de cette part de lui-même dans le* passé, il attendit courageusement le jeudi libérateur qui devait , si Dieu était juste, l'indemniser au centuple de tout ce qu'il avait perdu et de tout ce qu'il avait souffert.

Au jour dit, le pasteur retourna à l'hôtel de Malesherbes, donna son nom à l'huissier de service^ et à travers la foule accumulée dans l'antichambre, pénétra d'emblée, par un tour de faveur, dans le cabinet du ministre.

Le ministre philosophe était à ce moment adossé à la fenêtre, en habit marron à grandes poches et à boutons d'or, le jabot barbouillé de tabac, la perruque ronde et mise de travers. Ce premier aspect parut à l'apôtre de bon augure. Il sentait qu'il était, juscju'à un cerlain point, parent de Malesherbes du côté du costume.

— Eh ! parbleu l monsieur le pasteur, dit Malesherbes en le voyant entrer, je vous fais chercher pa^'tout. Vous avez Oiublié de me donner votre adresse.

En effet, le pasteur n'avait jamais soupçonné qu'on pût écrire à la fin d'un lettre, au bas de son nom, une

superfluilé comme celle-ci: HôkldelaProvidence^^ rue Sainte-Avoye.

— N'importe, reprit le ministre, puisque aujourd'hui je suis assez heureux pour vous tenir là, je dois vous dire en face, au risque d'attenter à votre modestie, que vous m'avez écrit une lettre, ou plutôt une épitre, digne des premiers temps du christianisme; je l'ai communiquée a Turgot, et, selon votre prière, je l'ai mise sous les yeux de Sa Majesté ; Sa Majesté a daigné mettre à la marge ce que vous voyez.

Malesherbes tendit la lettre au pasteur, qui lut ces mots écrits d'une main royale : « Voir cet fiomnie et me ramener. »

L'invitation sans doute pouvait être plus polie ; mais telle qu'elle était, le pasteur l'accueillit avec un frémissement intérieur de joie, comme une prophétie de délivrance.

— Je suis prêt à vous suivre, dit-il au ministre.

— Demain malin, à six heures, ma voiture vous attendra ici, à mon hôtel. Vous avez sans doute un habit?

— Un habit ! répondit le pasteur en écartant de sa poitrine deux parements de camelot garnis de boutons d'acier ; mais j'ai celui-là, c'est le plus honorable que j'aie jamais porté.

Malesherbes sourit.

— Je trouve, en effet, votre habit parfaitement honorable; mais, pour paraître devant le roi, l'éliquelle exige que vous ayez la tenue officielle du tiers état,

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habit, vesle et culotte de satin noir, avec Tépée à pomme d'acier.

A celte révélation inattendue d'une nouvelle complication, le pasteur frémit.

— Hélas ! monsieur le ministre, je n*ai pas la première obole pour acheter un semblable costume.

Il raconta à Malesherbes la double trahison commise en pleine rue sur sa personne et la personne de sa jument.

Pendant qu'il faisait son récit, Malesherbes arrivait à son bureau; après avoir écrit, il agita sa sonnette.

L'huissier entra.

A M. Lenoir, dit-il, en lui remettant un pli cacheté; noais auparavant vous conduirez monsieur chez le costumier de la cour et vous le prierez de lui fournir de ma part une livrée complète du tiers état.

Huit heures venaient à peine de sonner à l'église des Théatins, que le pasteur Jarousseau, déguisé en tiers état et affublé, hélas ! à son corps défendant, d'une épéeen sautoir, galopait triomphalement. en chaise de poste, à côté de Malesherbes, sur la route de Versailles, au milieu d'un tonnerre incessant de claquements de fouet. Jamais le modeste serviteur de l'Évangile n'avait autant ébranlé l'air sur son passage, ni fait de sa vie autant de poussière. Emporté comme dans un tourbillon, il cherchait en ce moment à constater son identité, et après avoir passé presque tout le temps de son voyage

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à rêver, il croyaU véritablennent alors rêver pour la première fois.

Mais par un violent effort sur lui-même, il ramena sa pensée au sentiment de la réalité et médita froidement sa situation. Certeâ, il aurait marché sur les charbons ardents pour rendre témoignage de sa croyance, car il avait la témérité sacrée du martyr et de plus la conviction intime qu'il allait porter là, tout à l'heure, dans ce château, à un homme de chair comme lui, la sommation du Dieu vivant.

Et pourtant, lorsqu'il entra dans l'avenue de Versailles, il eut une minute de doute qu'il appela plus tard sa tentation du Jardin des Olives. Il allait pénétrer dans ce miracle de la pierre taillée, qu'une vague rumeur, apportée par le vent jusque sur la falaise de son village, représentait infini, éblouissant, revêtu de lames d'or comme le palais de Salomon, entouré de terrasses, de gradins, de statues et de volcans aquatiques qui vomissaient des fleuves en l'air pour les recevoir ensuite en cataractes au fond de leurs bassins.

Il se voyait banale et tremblant dans une salle plus vaste que la plage de Saint-Georges, en face du maître, majestueux, brodé, froid, le sourcil haut comme le pouvoir, au milieu d'une cohue étincelante de courtisans, de marquis poudrés et pailletés, de belles dames, de duchesses décolletées, vermillonnées, mouchetées, déterminées d'avance à rire derrièj*e l'éventail, et même à sa barbe, de sa timidité ou de sa gaucherie ; et la crainte

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de ces rires rhumiiiait jtusque dans sa dernière fibre, non pas pour lui, Dieu merci! car il mettait sa vanité ailleurs, mais pour la grande idée de liberté qu'il alkit défendre à la place même où cent ans auparavant le père Letellier, d*abominable mémoire, donna le premier par la fenêtre le signal de la persécution, et lan^ la mort de sa main bénie sur Télite du royaume. En faisant ainsi dans son esprit la répétition de cette scène encore inédite, entre un roi de France et un ample prédicant de Saintonge, il éprouvait une sorte de malaise et il sentait déjà les périodes si méthodiquement et si habilement agencées de son Mémoire fk)tter en tumulte devant son esprit. La parole allait peut-être lui faire défaut ? Cette supposition le glaça de terreur.

Si encore il avait gardé son costume ordinaire, son habit de camelot, son gilet a bandes bleues et rouges alternées, sa personnalité, enfin, écrite sur son corps dans une étoffe de son choix et à sa convenance 1 Mais avec cet habit de satin et avec cette épée monstrueuse, — abomination de Tabomination, car il avait payé assez cher le droit d'avoir horreur du sang versé, — il était un autre homme, un homme d'emprunt, un homme loué au magasin pour un écu, destitué, démonétisé, dégradé de sa nature humaine, marqué d'un signe comme le bétail, évanoui, remplacé par un uniforme. Du moment qu'un homme revêt un habit à part, il revêt du même coup une âme de convention, par je ne sais quelle harmonie secrète delà forme et de l'idée.

— * Ah ! Tétiquette des rois, murmura le pasteur, a des sens plus profonds que je ne croyais !

La voiture franchit rapidement la grande cour du palais et fit halte au fond d'une impasse devant une entrée intime et discrète, car elle n'avait par exception ni guérite ni sentinelle. Malesherbes ouvrit la porte et la referma mystérieusement derrière le pasteur, et tous les deux montèrent en silence un escalier dérobé qui c>onduisait à une antichambre, et là ils trouvèrent pour unique chambellan une espèce de paysan en veste brune, en cheveux plats, en souliers ferrés couverts de boucles d'étaîn, qui sollicitait sans doute aussi une audience du roi, et qui, pour tromper le temps, traçait sur le parquet, du bout d'un bâton de cornouiller, de mystiques figures de géométrie. Malesherbes serra en passant la main de rArchlmède rustique, et, faisant signe au pasteur de l'attendre, il poussa un bouton caché dans la boiserie et ouvrit une seconde porte qui donnait sur un nouvel escalier.

Dans toute autre occasion, le pasteur eût remarqué avec surprise celte poignée de main d'un ministre à un homme que, sur l'étiquette du sac et sans vouloir lui faire injure, il pouvait tout au plus admettre pour un jardinier du château. Mais le chapitre de la surprise était épuisé depuis longtemps. Il avait hâte d'ailleurs de mettre à profit ce rapide instant de lête-à-têle avec un homme comme lui, un homme du peuple, reprendre possession de lui-même et retrouver sa liberté d'esprit.

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Il commença par déposer son épée, qui lui pesait comme une prévarication à son état, par déboutonner son habit, par enlr'ouvrir sa veste et aspirer l'air à pleine poitrine.

— Je respire ! murmura-t-il avec une expression de soulagement.

Et il procéda à l'inspection de Fantichambre.

Le palais du roi Salomon, il faut bienTavouer, était passablement rassurant au premier aspect. Cette antichambre était simplement ornée d'une banquette et d'un lambris recouvert d'une couche de céruse sans filet ni dorure. Sur les panneaux du larol)ris, on avait collé à hauteur de tête de grands tableaux écrits à la main et divisés par colonnes. Le pasteur essaya d'en déchiffrer quelques-uns, toais il avait beau passer de l'un à l'autre, il ne pouvait parvenir a en pénétrer le mystère. A la première colonne, il y avait ces mots : Versailles, Sénart, Fontainebleau, Rambouillet, Marly, St- Germain ; à la seconde colonne : janvier, février, mars, avril, enfin les douze mois de l'année ; à la troisième colonne, une véritable nomenclature d'histoire naturelle : lièvres, perdrix, faisans, cerfs, sangliers, chevreuils, et finalement, à la quatrième colonne, des chiffres, et au bas une addition. Ces tableaux n'étaient pas évidemment des calendriers, car, jusqu'à présent, Fontainebleau ni Marly n'ont été des signes du zodiaque; ce n'étaient pas non plus des recensements du gibier errant dans les forêts de la couronne, car, à la rubrique

de Fontainebleau, on avait inscrit qu'un lapin. Or, pourquoi un seul lapin dans toute une forêt, et pourquoi encore au mois de mars plutôt qu'au mois de février ?

L'objection était sérieuse ; le pasteur trahit sans doute par un mouvement d'épaule qu'il la trouvait insoluble.

L'homme à la veste brune crut devoir charitablement venir au secours de son ignorance.

— Vous ne comprenez pas ce grimoire, dit-il avec un accent légèremont étranger. Eh bien ! pour votre gouverne, apprenez que ce sont les grandes chroniques des chasses royales. Le roi fait dresser, chaque année, ta statistique des sangliers et des lièvres qu'il a tués, pour en conserver la mémoire à ses descendants : Voilà quatre années glorieuses, comme vous voyez.

A ce moment le pasteur sentit tout à coup le parquet trembler sous son pied et entendit un bruit tantôt sourd, tantôt éclatant vibrer à l'étage supérieur avec la cadence inégale du coup de marteau sur l'enclume.

— Est-ce qu'il y a une forge ici? dil-il du ton d'un homme légitimement rentré cette fois-ci dans son droit de surprise.

— Il ne tiendrai4 qu'à vous de croire, avec un peu de mythologie, que vous touchez à l'Olympe et que vous avez un premier écho de Vulcain occupé à forger la foudre de Jupiter; mais je dois vous confesser en toute sincérité que vous entendez simplement l'enclume de Gamin.

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LE PASTEUR DU DÉSERT. l3l

— De Gamin? répéta machinateiaent le pasteur avec un redoublement de stupeur, car il ne -eomprenait pas ce qu'un homme du nom de Gamin pouvait faire dans ce palais.

— Oui, le maître du roi, et par parenthèse il traite assez rudement son écolier. Mais chut! j'entends venir Durel.

Duret était valet de chambre du roi. Il ouvrit aux deux visiteurs la porte d'un salon qui, par l'incohérence des ornements et la confusion des meubles, ressemblait au magasin d'un commissaire-priseur. Les lambris, dorés à la vérité, étaient ornés de glaces dans toute leur hauteur, mais les glaces étaient couvertes de feuilles de papier et de dessins au lavis qui représentaient des plans et les machines hydrauliques, ici de la jetée de Cherbourg, là du canal de Bourgogne, Une mappemonde cyclopéenne d'une toise de diamètre occupait )e milieu de la pièce, et autour du globe géant, des éditions de Didot à moitié sorties de leur étui de maroquin, des cartes de géographie, des télescopes, des serrures, des bilboquets, des casse-noisettes, des jeux de quilles, tous les chefs-d*œuvre réunis de l'art du tourneur, étaient anarchiquement étalés "sur le tapis. Le pasteur examinait depuis un quart d'heure ce précieux musée de bimbeloterie lorsque Duret crta d'une voix solennelle :

— Le roi ! Messieurs.

En effet, un homme entrait par une porte latérale

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suivi de M. Malesherbes. II tourna vivement la léte à droite du côté du pasteur.

— Monsieur Jarousseau,' je vous salue.

Le pasteur s'inclina profondément.

Le roi tourna la tête à gauche avec la même rapidité.

— Bonjour, docteur.

L'homme à la veste brune s'inclina à son tour.

— Le jardinier de ma première version pourrait bien être le médecin de Sa Majesté, pensa le bonhomme Jarousseau en glissant un regard à l'inconnu.

Le roi s'était mis debout devant la cheminée, les jambes écartées, et se balançait tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, comme si la Providence avait voulu transcrire en quelque sorte dans sa personne physique la perpétuelle oscillation de son esprit. Il y eut un moment de silence pendant lequel le roi, visiblement embarrassé, cherchait à ouvrir la séance, et, en attendant l'inspiration encore absente, rabattait gauchement ses parements d'habit retroussés pour un travail de manœuvre. Le pasteur put donc contempler à la dérobée celte majesté royale qui lui était souvent apparue à travers les visions bibliques comme le reflet terrestre de la Divinité.

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