CHAPITRE XVI
En attendant l'heure du déjeuner, Franklin conduisit le pasteur Jarousseau sur la terrasse du jardin.
— Que pensez-vous de ceci? dit-il en le faisant retourner du côté du château.
— Je trouve cela un assez joli côté de rue, d'un seul tenant.
— C'était aussi l'avis de Pierre le Grand. Seulement, en voyant ce maigre avant-corps avec celte immense envergure de façade, il dit : Voilà un corps de pigeon avec des ailes de vautour.
— Comment se fait-il, reprit le pasteur, que le roi, en possession d'une maison grande comme une ville et de chambres longues comme des places de marchés, habite cependant un tout petit coin du château et un cabinet de travail meublé avec tout l'abandon d'une boutique d'antiquaire?
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— Parlons plus bas, dit Franklin, les arbres ici ont des oreilles, et les fleurs de ces parterres ont envoyé plus d'un pauvre diable à la Bastille pour avoir entendu ça el là un mol trop libre à Toccasion. Le roi, mon cher pasteur, a voulu avoir un appartement réservé pour échapper à la fatigue de la grandeur, à la cour, à la représentation, à la reine surtout, cette délicieuse archiduchesse évaporée qui Tétourdit de sa pétulance et du voluptueux carillon de ses immenses falbalas qu'elle soulève et qu'elle agite autour d'elle en courant ; car d'une façon ou de l'autre, de l'esprit ou du corps, elle court toujours comme une sylphide, et ne pose à terre un instant que pour prendre de nouveau sa volée. Aussi, dès que la reine est allée sur la pointe du pied à sa laiterie du petit Trianon faire du beurre en robe de satin, le roi gagne pesamment son réduit, son chapeau rabattu sur la figure, et va forger à son aise, raboter, tourner, et après le coup du crépuscule, étudier le ciel et observer la position des étoiles, car il est à la fois serrurier, tourneur, bimbelotier, astronome, géographe, que sais-je encore? tout ce qui vous plaira, excepté souverain. Dans une république, il eût été libre, heureux, il ferait, il vendrait des serrures, il aurait le titre de citoyen, il voterait à sa paroisse, ce qui lui paraîtrait le suprême degré permis de la puissance.
— Pourquoi donc alors nous a-t-il reçus dans le mys- . térieux sanctuaire de sa félicité ici-bas, nous qui ne sommes ni serruriers ni forgerons?
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— Parce qu'il est obligé de nous recevoir en secret. Vous voyez comme il nous a accueillis tous les deux, comme il nous a écoutés assez lestement, ce me semble, et du bout de l'oreille. £h bien I cependant, si la cour savait demain qu'il nous a donné audience, elle ferait immédiatement une émeute de palais. Tous les cordons rouges et tous les chapeaux rouges seraient en l'air, pour protester à frais communs, contre la faiblesse du monarque. Et, en fin de compte, pour apaiser tout cela, je recevrais mon passeport, et vous un logement gratuit aux frais de Sa Majesté.
— Le maître du royaume n'est donc pas libre d'ouvrir à qui lui plaît la porte de sa maison ?
— On n'est jamais libre sur le trône quand on n'a que la bonté.
— Je vous entends, et pas de volonté pour faire la symétrie.
— Vous avez dit le mot. Aussi le roi a toujours peur de sa propre bonté, comme d'une trahison envers l'État. Nous autres, simples mortels, nous mettons notre gloire è suivre en toute occasion la voix du cœur, cette haute inspiration de Dieu dans l'humanité ; mais il faut croire que le métier de roi est bien contre nature pour que, seul entre tous, un roi puisse regarder le plus beau mouvement de l'homme comme un danger. Et voyez le contraste : tout à l'heure, quand vous parliez au roi, je l'ai remarqué, il y avait eu vous une abondance et une expansion de vie qui rayonnait sur votre front comme
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une couronne invisible et qui diâdit à fnon regard : Celui-ci est le vrai roi, car il porte en lui je ne sais quelle confiance sacrée qui est à proprement parler la vie anticipée de Tavenir. Le vrai roi^ en définitive, est celu* qui vil le plus en avanl, la vie ne va que dans ce senslà, et qui puise le plus largement à Timmensité du temps et de l'espace. Mais lui, au contraire, roi de nom, et de fait moins qu'an homme, fléchissait à chaque parole sous la charge de ce rôle écrasant qui Toblige à être un mort, Louis XlVj Louis XV, n'importe quel aïeul, tout autre enfin que lui-môme, si bien que pour se sentir vivre, il a besoin de se tromper volontairement de rang, de se mêler au travail du peuple, de s'affubler d'un nom du peuple, de se faire peuple, en un mot, pont on instant. Quand la monarchie en est arrivée là, elle a mis la vie à tout prhc au-dessus de la fiction et déposé à moitié la couronne.
— C'est, reprit le pasteur, que Louis XVI représente un monde qui finit et que nous représentons iSAûs doute un 0K)nde qui commence. Mais , pour eti revenir à ma question, il me semble que votre titre. Voire nom, devraient vous donner droit à des réceptions officielles et avouées à Ja lumière du soleil. L'opinion vodâ salue, la noblesse vous offre son épée, la France vous applaudit; que dis-je^ la France > l'Europe î(mt entière ! J'en iais quelque chose ^ moi qui arrive du fond dé ma province. J'ai entendu passer votre nom danâ tous les éouiiants de la pensée.
— Ja sais cela ; mm ne vous y tromper pas, I0 roi me voii $n secret sons priiiexte de méaager {'Angleterre ; je n'ai d'entrevue avec ses ministres que par des hasards convenus d'avance , et encore le plus souvent à l'heure des revenants. Mais» au fond, le roi n'si pour notre cause qu'une sympathie ausai mitigée que possible. Il sent qu'il a la loaio forcée, et comme tout homme faible, il s'irrite de sa faiblesse. Heureusement pour nous, l'intérêt de sa politique le porte à saisir l'occasion inespérée de briser le traité de Paris, ,ei il appuiera la révolution américaine en haine de l'Angleterre.
— Le roi vous aime, disent nos gazettes.
— Vps gazettes ont menti comme elle^ mentiront toujours sous un régime de despotisme, l,e roi m'accorde le sourire qu'il accorderait à un autre en passant, car le sourire, voyez'vous, c'est le coup de chapeau de la rpyauté, le salut à meilleur marché, qui dispense de porter la main à la tête et d'attenter à cette immobilité de statue qui est la beauté idéale d'un monarque. Mais Louis XVI, je puis vous l'assurer, m'a pris en aversion, et je vais vous en donner la preuve toute chaude en ce moment. La semaine dernière, j'étais allé chez la comtesse Diane. Vous ne connaissez peut-être pas la comtesse Diane? C'est l'amie intime de la reine, beaucoup trop intime i mon avis , car elle abuse ide cette royale camaraderie pour étendre de temps en ji^wps^ jolie main sur 1^ rênes de l'Etat.
— SaveSf-vous, me dit la comtesse Diane, jen me
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voyant entrer, que je viens de recevoir votre portrait?
— Mon portrait court les rues et pend à tous les étalages ; je n'en tire pas vanité. Je ne marquai aucune surprise.
— Comme vous prenez cette nouvelle 1 ajoula-t-elle avec je ne sais quelle expression railleuse de reproche.
— Je suis un peu blasé là-dessus, d'autant plus que l'épigraphe nuit singulièrement à mes négociations. Avec tout son esprit, d'Alembert a dit une bêtise en prétendant que j'avais arraché la foudre au ciel et le sceptre à la tyrannie. Qu'y a-t-il de commun, je vous prie, entre le ciel et un tyran?
- — Vous paraîtrez moins blasé quand vous saurez qui m'a envoyé votre illustre image. Voyons, devinez.
— C'est Turgotl
— Non.
— Malesherbes, alors ?
— Beaucoup mieux.
— J'en doute.
— C'est le roi, mon cher docteur ; mais votre portrait est singulièrement encadré. Il faut que je vous le montre pour mettre à l'épreuve votre gravité de philosophe.
Elle passa dans son alcôve et revint un instant après tenant à la main droite une cuvette, et de la main gaucho voilant sa figure. Elle riait aux éclats , et je ris encore moi-môme de son effronterie. Mon image était au ioùà de la cuvette, bien au fond, pour la punition de ma
popularité, et la comtesse la montrait sans pitié à tout venant.
— Si vous n'êtes pas entré plus avant dans la faveur du roi, je risque beaucoup d'en être pour mes frais de voyage.
— Non , mon ami ; permettez-moi de vous appeler ainsi pour rattraper le temps perdu, car, à en juger au son de nos âmes , nous devions nous connaître de toute éternité. Le roi vous a reçu, il voudra vous tenir compte en quelque façon de la bonté qu'il a eue de vous donner audience ; il vous accordera quelque chose, peu de chose, si peu, que ce ne sera vraiment pas la peine d'en parler. Que voulez-vous ! il est tiré en avant par le siècle, en arrière par la cour, et il fait tantôt un pas en avant, tantôt un pas en arrière. N'attendez rien de sa pleine initiative ; il ne donne pas, il abandonne: c'est sa nature. Il vous abandonnera donc une certaine liberté, mesurée à dose imperceptible , crainte de récrimination de la part du clergé. Il vous accordera , par exemple , le droit de naître, de mourir authentiquemenl, et de reposer après voire mort dans une terre de votre convenance, sous prétexte de salubrité publique. Déjà le vent a parlé de quelque chose comme cela, et si je vous le dis, je vous le dis à bon escient.
L'heure du déjeuner interrompit leur conversation. Ils gagnèrent l'appartement de Malesherbes. Le destin, mis sans doute dans la confidence, avait placé le pasteur à côté d'une jeune et belle inconnue toute rayonnante
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de la double spleadeur de la beauté et ^e rarîstocni^, toute couverte de brillants et de dentelles, les bras mis jusqu'aux eoudes et blaincs comoie Iss bras 4'une fille d'Homère. Ses cheveux, semés de perles et d^ plumes dont les molles inflexions, retombant languissdi«B)6nt de chaque côté, répandaient autour d'elle, i chaque mouvement de tète, une légère vapeur de poudre Maocbe embaumée d'une odeur de violette et d'iris. Ce voisinage iaquiétant acheva 4'àter au pasteur le pe»u 4'appetit qu'il aurait pu avoir après une semblable miaMnée d'émotion. Il se resserrait sur sa chaise pour se réduire à son plus simple volume, de peur d'eiCOeurer du coude un ruban de cette majestueuse divinité de l'Olympe. Sa voisine voulut le mettre à l'aise et lui tendit son verre avec ce savant sourire du xviii® siède , dont la révolution française a emporté le secret. Ce sourire fut pour le pasteur la fin du monde et le bouleversement de l'Apocalypse. Il prit la carafe d'une main tremblante et en versa la moitié sur la nappe.
•^ Je vois, monsieur Jarousseau, dit obligeamment sa voisine, que vous sauriez encore mieux mourir que servir.
— Ouî^ répondit crûment le pasteur, qui cherchait à échapper par le premier monosyllabe venu à la terrible nécessité d'une réponse.
fllemel mystère du genre humain ! Il n'avait jamais tremblé à l'approche du martyre, et maintenant il tremblait pour la première fois à l'idée de cette femme assise
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LE PAST^R 9U PÉSBRT. 155
à ^9 cUoiie* 4^s la foM^fpfanle magniGe^oce dd la richesse.
A la fin du déjeuner, il prit son chapeau pour sal^^ Malesherbes e{ retourner au plus vile à Paris,
Mais au moment où il s'approchait du minis^^^ l'iijQpitoy^bte iivconnve 3e pl^ à^^ni luj, el^ se cnoisant les bras sur sa poitrloe :
?— A)^ez-vous lu, dit-elle, les Confessions ifi tièm- Jacques Rousseau ?
— 0^iy répondit le pasteur, bien que son âme puritaii;i,e n'eût jamais pu aller au delà du seccMQd volume.
-r- Alors vous avez dû y voir qu'une Arraide (îéaevoise, assistée de son amie, arrêta un jour en rase campagne le jeune philosophe et Temmena d'autorité cueillir les cerises de son verger. Je veux profiler de Texemple et vouç faire a mon tour prisonnier sur parole. Je vous retiens donc à souper avec le docteur Franklin, ce soir même, à Paris. Ne craignez rien , vous souperez en famille ; car je suis de votre parti, je suis républicaine, moi aussi, et pour peu que vous en doutiez, je vais crier Vive la république ! je serais curieuse d'essayer la première l'effet de ce cri sous les voûtes de ce château.
— Mais encore. Madame...
-^ Je sais ce que vous allez me répondre ; aussi, pour vous épargner la peine d'achever la phrase, je vais la dire à votre place : Mais encore faudrait-il avoir l'honneur de me connaître, n'est-ce pas? C'est là votre pensée. Eh bien ! si un vent de passage n'a pas porté mon nom
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dans votre solitude là-bas , comment appelez- vous votre village? le vent du moins m'a parlé de vous, et cela suffit.
Elle tira de sa ceinture un billet décacheté et le tendit au pasteur.
Ce billet, signé Tancrède» contenait le récit détaillé de r hospitalité que le marquis de Mauroy avait reçue à Saint-Georges-de-Didonne au moment de partir pour l'Amérique.
— Vous voyez, reprit-elle, que nous sommes de vieilles connaissances. Le marquis Tancrède de Mauroy est mon fiancé, et comme il est reçu qu'une femme bien élevée doit payer les dettes de son mari, je paye celles du marquis par avancement d'hoirie.
— Vous êtes donc alors la jeune. Romaine, comme il disait, qui a attaché un noeud de ruban à son épée?
— Comment, il l'avait encore à cent lieues d'ici ? Il a porté vraiment la fidélité plus loin que je ne croyais. Cela promet. Maintenant que nous avons échangé nos pouvoirs et vérifié nos titres, je vous emmène ; sans cela je suis capable de faire un coup de tête et d'envoyer chercher la maréchaussée. N'est-ce pas, mon cher tuteur, dit-elle en prenant le bras de Malesherbes, qi^ vous me signerez une lettre de cachet xsontre le pasteur s'il refuse mon invitation à dîner?
— Ma pupille aurait raison, répondit Malesherbes d'invoquer mon autorité de ministre. Elle a des droits sur vous, monsieur le pasteur, car lorsqu'elle a appris que
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l'hôte du marquis de Mauroy était venu à Paris réclamer la liberté de couîscience, elle est all^ plaider votre cause partout, et je vous assure que si elle vous a fait autant de partisans qu'elle a d'adorateurs, votre procès est gagné.
— Puisqu'il était écrit qu'un pauvre pasteur comme moi devait porter un jour ses pas si haut et manger un jour à la table des grands, que la volonté de Dieu soit accomplie !
Il leva sur la brillante femme de l'aristocratie un regard de résignation > et il ajouta: Dieu est bon. Mademoiselle, comme s'il^cherchait à puiser dans son invocation suprême une sorte de garantie contre la nouvelle épreuve qu'il allait traverser.
— Vous nous raconterez cela à dîner, dit la jeune marquise.
Elle fit la révérence et sortit du salon.
La marquise de Pisani, qui appelait Malesberbes son tuteur, et que Malesberbes, par la même raison, appelait sa pupille, était une jeune fille âgée d'une vingtaine d'années, orpheline dès son enfance et héritière d'une grande fortune. Son père, en mourant, avait recommandé à Malesberbes de surveiller son éducation. L'illustre parrain de l'encyclopédie avait élevé sa pupille dans une complète indépendance de pensée qu'on appelait alors la philosophie. Il la conduisait de temps à autre à l'ermitage de Jean-Jacques Rousseau. Le tribun misanthrope du dix-huitième siècle, charmé de la viva-
cité d'esprit de la belle enfant, la baisait au front et l'appelait en riant son petit lutin. Depuis lors elle sembla uniquement chercher à mériter ce qu'elle regardait comme son titre d'honneur. Elle vivait a Paris sous la sauvegarde d'une tante, chanoinesse excessivement dévote, qui avait essayé d'abord de couper la fièvre encyclopédique de sa nièce, et qui de lassitude avait fini par lui rendre main et lui laisser faire tout ce qu'elle voulait. Mademoiselle de Pisani usait convenablement de la permission. Avec un fonds naturel de bonté encore développé par Malesherbes, elle avait cependant une imagination excessive» entreprenante, toujours emportée du premier bond à l'extrémité de chaque idée; elle pefsonnifiait admirablement cette aristocratie téméraire et futile qui jouait avec la pensée, affichait la liberté autant par mode que par conviction, et trompée la première par son propre mensonge, invoquait à distance une révolution, sans trop savoir «quelle terrible iujQoonue elle appelait, sauf ensuite à lâcher pied à la première vue du spectre et à. lui dire humblement, comme le bOi)heron de la fable: Aide-moi à recharger mon fardeau.