CHAPITRE XVII
Franklin et le pasteur regagnèrent à pied le faubourg Saint-Oermâin pour échanger plus longtemps et plus délicieuàetnent entre eux, sous les ormes de ta route, led ttiystérieuses confidences de Tavenir. Le soir, après avoir fait le tour entier des événements en préparation, ils allèrent etisemble à Thôtel Pisani.
La marquise présenta à la chanoinesse les deux voyageurs encore poudreux de leur promenade.
— *■ Voici àewi rebelles que je vous amène à souper, dit-elle à sa tante. L'un est le docteur Franklin et l'autre lô pasteur Jarousseau.
A là présentation de ces deux noms, la chanoinesse tomba malade tout à coup d'une attaque de migraine, et t)é reparut plus de la soirée.
Là ttiarquise de Pisani reçut ses hôtes avec cette grftce exquise d'une âme élevée à bonne école qui comprend
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qu'avec les gens simples, la simplicité est la première politesse.
Dès le commencement du repas, elle renvoya les domestiques.
— Ceci, dit-elle, est un repas de philosophes; Pytbagore en fera les honneurs.
Le souper, en effet, fut un repas pythagoricien sans affectation d'austérité. Seulement, au dessert, la marquise prit sur la table un flacon doré de verre de Bohême et en versa à ses hôtes un vin rose comme le premier rayon de Taurore.
— A la liberté de conscience, Messieurs 1 Puis, regardant le pasteur en face, elle ajouta :
— Savez-vous bien, mon^sieur Jarousseau, qu'après avoir entendu le récit de votre existence, j'ai failli un instant embrasser votre foi et vous demander la permission de vous suivre au désert ? La persa(ïution est vraiment une tentation pour l'esprit. J'aimerais assez une religion dangereuse, où j'irais adorer Dieu à cheval en habit de chasse, un pistolet à l'arçon de ma selle pour brûler la cervelle du premier dragon qui viendrait déranger ma prière; mais toute réflexion faite, je m'en tiens à la profession de foi du vicaire savoyard^ à l'adoration de Dieu sur la montagne. C'est une religion infiniment plus commode et plus simplifiée. En pays de plaine, il est vrai, elle offre quelque inconvénient, car on ne peut pas faire pousser une montagne à volonté dans son jardin.
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— Mademoiselle, répondit le pasteur avec une gravité empreinte de tristesse, permettez-moi de vous dire qu'à votre âge il h'est pas bon de prendre le nom de Dieu en vain et de perdre ainsi Thabitude de le respecter, car ce nom est, au jour de tourmente, le refuge de Tâme humaine, et si jamais la vie, qui est partout autour de vous une promesse infinie, vient à vous manquer de parole, ce nom seul vous apportera une consolation que vous ne trouverez nulle part ailleurs.
Comme il était tard, le pasteur prit congé de son hôtesse sur cette parole.
— Vous ne vous en irez pas ainsi, reprit vivement la marquise; sans cela je croirais qu'après m'avoir grondée, vous me boudez. Je ne vous demande pas de me donner votre bénédiction, parce que je suis trop profane pour la recevoir dignement, mais je vous demande de m'embrasser pour me prouver du moins que vous m'avez pardonné mon irrévérence.
Le pasteur, ainsi mis en demeure à Timproviste, restait immobile et au fond passablement eiïrayé de l'immensité de la proposition. %
— Je vois bien, reprit-elle, que je dois faire le premier pas et donner Texemple.
£t penchant sa belle tête sur la joue du pasteur,
— Voilà Fan premier de la république, dit-elle; et la penchant sur l'autre joue. — Voilà Tan second. Allez, maintenant, Monsieur: vous pourrez dire dans votre
province que raristocratie et la liberté se sont embrassées.
Le pasteur, interdit de cette brusque accolade, gardait le silence.
— N'ayez pas de honte, Monsieur : Jean*Jacques me l'avait donnée ; je vous la restitue aujourd'hui, car ce qui est venu de la pensée doit retourner à la pensée.
Le pasteur fléchit le genou, et baisant respectueusement la main de la belle enthousiaste.
— Dieu veuille conserver a votre âme la flamme sacrée qui brûle en ce moment pour l'humanité, et vous serez grande comme une femme de la primitive Église ; mais rappelez-vous qu'aimer l'homme c'est aimer en même temps celui qui fut ici-bas l'idéal suprême de l'amour.
Il sortit.
Franklin l'accompagna, et lorsqu'il passa devant la marquise pour la saluer, il lui dit avec cette expression de bonhomie et de finesse qui était l'âme tout entière du pieux diplomate de Boston, flottante en quelque sorte sur sa figure :
— J'aurais peut-^re le droit d'être jaloux pour ma patrie de ce que tout à l'heure, dans votre jubilé de la pensée, vous ayez oublié l'Amérique, car enfin l'an premier de la république aurait peut-être été mieux placé de mon côté. Mais n'importe, puisque nous sommes pouf le moment en veine de restitution , permettez-moi de vous restituer à mon tour la bénédiction que \qU
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tatr# a donnée à mon petit^fiis du bord d^ son tombeau.
Franklin étendit les deux mains devant la marquise.
— ^ Dieu et la liberté, voilà le dernier mot et le testament saeré du siècle mourant.
*^ Mon cher monsieur, dit Franklin au pasteur lorsqu'ils eurent franchi le seuil de Thôtel Pisani, vous êtes appelé sans doute un jour ou Tautre à voir la régénération politique de voire pays; mais eroyez-rmai, défiez-vous d'avanee d'une révolution provoquée par une aristocratie qui n'a dans Tâme que du vent et n'a pas de lest pour la maintenir sur le flot mobile des événements. Lorsqu'à tort ou à raison, le clergé chez un peuple est ennemi de la liberté, et que, par eeprit de représailles, le parti de la liberté eroit devoir rejeter derrière lui louie pensée de religion, l'heure de compter pour ce peuple aura beau sonner 'au cadran de l'histoire, la démocratie, victorieuse au premier instant^ perdra toujours la seconde partie. La liberté et la religion sont les deux forces sacrées de l'âme, ei l'homme n'a pas trop de ces deux forces réunies pour mener à réussitel'entreprise la plus difficile peut-être de ce monde, l'œuvre d'une révolution. Un libéral athée est un partisan déguisé du despotisme.
Après cette rapide série d'émotions précipitées coup sur coup les unes sur les autres comme autant de péripéties, le pasteur retroura ¥ Hôtel de la PTOvide,ncê avec cet ineffable soulagement d'un homme ballotté de cÂté
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164 LES MORTS INCONNDS.
et d'autre qui touche le rivage et qui peut dire : Enfin, je m'appartiens I
Il tomba de lassitude sur son grabat; il chercha longuement à classer dans sa mémoire et à expliquer les divers épisodes mystérieux de sa journée, mais tout ce qu'il avait vu lui paraissait le monde renversé et flottait dans sa tête à l'état de chaos. Il passait continuellement la main sur son front, et chaque fois il y sentait cette sensation particulière de délire qu'on éprouve à voir le fait déraisonner autour de soi et à rester seul en plénitude de sa raison.^ Il pria pour chasser cette vision, «t en effet, la vision pâlit peu à peu et disparut comme dans un lointain confus. Le pasteur dormait.
Le lendemain il sortit de bonne heure pour aller retremper sa pensée à l'air vital du matin ; mais à peine avait-il mis le pied dans la rue qu'il eut une seconde hallucination bien autrement dangereuse pour le peu de connaissance qu'il croyait posséder encore de la réalité. Il voyait devant lui, à la porte de l'hôtel, la débonnaire figure de Misère, sellée et bridée comme te jour où il l'avait perdue. Il crut, au premier abord, à la tentation du mirage, cette raillerie brutale du regard.
C'était cependant sa jument, à n'en pouvoir douter. Elle reconnut à son tour le pasteur, et ses narines alternativement gonflées et contractées soufflaient avec force pour exhaler à défaut de voix l'expression de son bonheur. Un exempt de police tenait la bride de Misère, et derrière lui une patrouille du guet gardait
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à vue un jeune homme en manchettes, Tépée au côté. Du premier coup d'œil le pasteur recomposa le signalement du chevalier félon qui avait abusé de sa crédulité.
— Monsieur, lui dit l'exempt, veuillez vérifier votre compte et m'en donner quittance.
Le pasteur ouvrit sa valise et y retrouva exactement sa chemise, sa paire de chaussettes, son fromage de bique, son sac de pruneaux, sa botte d'herbes pour la fièvre, son autre botte d'herbes pour la migraine, toutes choses qu'il avait tenues jusque-là dans un profond respect ; le mémoire seul était absent, mais à la place une main inconnue avec glissé une tabatière en or aveô le portrait du roi sur le couvercle et cette inscription autour du portrait : Donné par Malesherbes au pasteur Jarousseau, Il mit la tabatière dans sa poche et referma sa valise.
— El l'argent ? reprit Tofficier de police.
— Quel argent ?
— L'argent de la sacoche.
Le malheureux avait oublié la sacoche ; il la déterra sous le bagage : au volume il la jugea d'abord au trois quarts vidée, mais après Tavoir ouverte il trouva au fond une centaine de louis dans tout Téclat immaculé de l'hôtel de la monnaie.
— Cette somme n'est pas à moi, dit-il en tendant la sacoche à l'exempt.
— Pardon, Monsieur, le roi vous la donne pour ac-
quitter lee dépenfies de votre voyage et distribuer des aumônes en mn nom aux pauvres de votr^ paroisse. Maintenant voici le coupable ; il appartient à uoe boxine famille qui a obtenu de la clémence royale la faveur de le faire passer aux colonies, mais son père Jie veut pas frustrer votre droit à une jusiice plus immMidte» et il vous renvoie pour lui appliquer vous-même une peine à votjie convenance.
Le pasteur plongea la main dans la saeoche» ^t ûrmi une poignée de louis il la donna au prisonnier.
**- Que faites-vous ? dit Tf^emi^ rév^olté de ee ppooéié ioiflioftl qui lui semblait un teaeouragement à un nou^ veau délit.
— Eh ! parbleu ! mon ami, reprit le pasteur, voulezvous donc que œ jeune homme meommence à voler?
— En conscience, dit le prisonnier à son tour^ vous me devez ce dédommagement.
— Pourquoi cela, mon ami ?
— Pour éire allé à votre place en prison.
— En prison, à ma place?
— Lorsque vous m'avez prêté votre cheval
— Je vous ai prêté ma jument ?
— Vous êtes trop généreux pour me démentir. Je croyais avoir affaire à un cheval bien pensant et nullement à un cheval suspect d'hérésie, appartenant à un maître encore plus suspect. Je descends à Thôtel dans cette confiance. A mon arrivée, j'aper^is autour de moi un certain mouvement, et un instant après Texempt de
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police que voilà jette un coup d'oeil à Fécurie, et me prenant au collet, Monsieur Jarousseau, dit-il, je vous arrête ! J'ai beau protester que je n'ai jamais porté le nom de Jarousseau, il ouvre votre valise pour toute réponse, prend votre mémoire, le lit rapidement, regarde la signature et me dit : C'est bien , suivez-moi ; et il me mène à la Bastille, il partit» MQnjBiaur, que vous étiez recommandé à la police.
Le pasteur regarda Texempt.
— Ce jeune homme dit-il la vérité?
— Oui, Monsieur ; l'intendant de votre province vous a dénoncé comme un prédicant dangereux, et le lieutenant de police avait donné votre nom à chaque hôtel pour vous faire arrêter à votre arrivée à Paris, mais on a reconnu plus tard, à oe qu'il faut croire, l'erreur de cette dénonciation, puisqu'on m'a donné l'ordre au contraire de vous traiter avec respect et de vous prêter assistance au besoin.
— Dieu est deux fois bon, dit le pasteur en joignant les mains. Si ce jeune homme ne m'avait emprunté ma jument, emprunt un peu forcé à la vérité, je serais à l'heure qu'il est eit peut-être pour le reste de la vie au fond d'un cachot.