CHAPITRE XVIII
Le pasteur Jarousseau avait vu Louis XM, Gamin, Malesherbes, Franklin, la royauté, le peuple, Taristocratie, la révolution; il avait retrouvé sa jument, sa valise, son viatique doublé de valeur et enrichi encore d'une tabatière. Il pouvait en conscience regarder son œuvre comme accomplie et retourner à Saint-Georges-de- Didonne. Mais pour partir de Paris aussi intact qu'il y était arrivé, il voulut rentrer en possession de la montre qu'il avait vendue dans une minute de détresse. Heureusement la montre payait trop peu de mine pour avoir trouvé un acquéreur de passage. Elle était restée dans la boutique de rhorloger, il faut bien en convenir, à l'état de disgrâce. Il la racheta sans difficulté.
Cette dernière opération terminée, il alla prendre congé de Malesherbes.
— Monsieur Jarousseau, lui dit le ministre, j'ai reçu-
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la réponse du roi à votre demande. Elle est évasîve, comme je Tavais prévu. Sa Majesté réserve la question de principe. Seulement elle vous accorde, à vous personnellement, la permission de prêcher, mais à Tombre, en secret, en lieu écarté et en maison fermée ; permission tacite, sans doute, conditionnelle , précaire, révocable, au moindre soupçon de ce qu'on voudra bien appeler le scandale. C'est peu de chose, mais c'est déjà quelque chose, c'est un premier pas dans la voie de l'avenir, c'esl la liberté de conscience à l'état d'intention, à l'état d'attente. Si le roi vous accorde dès aujourd'hui le droit de prêcher, la logique, cette providence terrestre de l'humanité, le forcera tôt ou tard à reconnaître le même droit aux autres pasteurs. Votre passage ici aura eu un heureux résultat: il aura créé un précédent. Or, un précédent est tout avec un roi qui a besoin de vouloir peu à peu, en détail, à plusieurs reprises, et qui voudra d'autant mieux accomplir un acte de justice, qu'il croira avoir voulu déjà l'accomplir. Vous pouvez donc repartir en toute tranquillité d'esprit. Je suivrai ici votre instance, et avec l'aide du temps, ce complice divin de toute vérité, j'espère gagner votre procès, car j'ai mis la gloire de mon nom à remporter un jour ou l'autre la signature du roi au bas d'un édit de tolérance.
— Alors votre nom comptera parmi les noms des saints de l'humanité.
— Je ne porte pas l'ambition si haut que cela, mon-
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sieur Jarousseau. Le aH)t de saint ne va guère avec une perruque comme celle que vous me voyez en ce moment. Laissez-moi élre simplement ce que je suis, un philosophe. Ce titre est encore assez beau à mon avis quaod on est digne de ie porter. Mon aïeul Basville vous a fait tant de mal autrefois, que je dois en bonne justice chercher le plus tôt possible à le réparer, car la loi de l'histoire, qui est la loi du talion, la loi de la réversibilité du crime de la tête du père sur la tête de Tenfont, pourrait bien reprendre dans mes veines le sang que Basville a versé.
Pendant que Malesherbes parlait ainsi, la pendule de son cabinet sonna midi. A cette heure, le pasteur Jarousseau remontait invariablement sa montre avec la régu* larité physique d'une habitude passée dans le système nerveux par plus de vingt années d'exercice. Depuis la vente de sa montre il avait toujours éprouvé une sorte de malaise vers le milieu du jour, et il portait involontairement la. main à son gousset; mais il sentait la maison vide et il poussait un soupir. Cette fois-ci cependant il tenait la malheureuse transfuge ; il jSi glisser du doigt les deux aiguilles sur l'heure de midi et regarda ensuite le cadran d'un air recueilli.
— Voici l'heure que j'ai rêvée toute ma vie. Elle est maintenant marquée. Le temps ne marchera plus désormais sur ce cadran, car c'est une heure de Dieu qui vient de sonner. Et tenez, puisque une idée en attire une autre, monsieur le ministre, je vais peut-être dire
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une inconvenance, mais vous la pardonnerez à ma bonne intention. Le cœur a besoin de réciprocité. Quand il a reçu, il veutdonner. Vous m'avez donné une tabatière, permettez-moi de vous offrir celte montre en souvenir de cette entrevue, la dernière probablement que nous aurons sur la terre des vivants. Elle est certes indigne de vous et même de votre laquais. Mais depuis que je vis de la vraie vie, j'ai dépensé en elle mon âme tout entière, j'ai veillé, médité, prié, gémi en participation avec elle, au sympathique battement de son invisible balancier. Elle m'a parlé de ce qui naît, de ce qui meurt, de ce qui passe, de ce qui vient, de ce qui doit venir. Toutes les fois que j'ai espéré, je l'ai mise dans la confidence, et j'ai diten regardantdes signes écrits là, autour de ce rond de faïence : Quand donc celte aiguille indiquera-t-elle sur un de ces points le moment sublime où une idée méconnue éclate en une immense voix à travers l'espace et crie à tous les siens, prosternés dans l'affliction : Debout, vous êtes libres? Vous devez me comprendre,^ monsieur Malesherbes, car vous êtes philosophe. Cette tnontre est f\\xs qu'une matière de cuivre ou d'argent. Elle est la pensée d'un homme, et par cette pensée une chose vivante. C'est à ce titre que j'ose vous l'offrir.
— Cest à ce titre que je l'accepte, dit Malesherbes en tendant la main. Je la suspendrai à ma cheminée comme la reliquad'un homme de bien, destinée à porter bonheur à mon foyer. Puisque vous l'avez voulu» i'ti-
gaille restera toujours posée à Theure où vous Tavez fixée, afin qu'en la voyant je me dise : Cette heure a marqué la première espérance de liberté; achève maintenant ce qu'elle a promis. Mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Adieu, monsieur le pasteur, écrivez-moi et comptez toujours sur mon affection. Us se serrèrent encore une fois la main et ils se séparèrent pour retourner chacun à son travail, ou plutôt au travail commun, car Tun en haut, l'autre en bas, ils travaillaient également à la même œuvre et avec la- môme gloire aux yeux de celui qui pèse Fâme non à la mesure du rôle, mais à la sainteté de la pensée.
Le pasteur reprit à son retour la direction du voyage. Misère essaya bien encore de faire une station à chaque auberge ; mais à la moindre velléité de temps d'arrêt, l'apôtre la réprimanda du talon, et malgré sa passion invétérée pour la flânerie, l'honnête créature finit par comprendre que le temps était précieux et que son maître, porteur sans doute de quelque nouvelle importante, avait hâte d'arriver. Grâce à cette vitesse accélérée, le pasteur mil un mois seulement, au lieu de six semaines, à franchir la distance de Paris à Saint-Georges-de- Didonne ; c'était une notable économie de temps pour un semblable voyage. Aussi cette marche forcée fit-elle à cette époque infiniment d'honneur à l'intrépidité de Misère.
En arrivant à Saint-Georges-de-Didonr\e, Je pasteur trouva la population rangée sur son chemin. Avertie
sans doute par quelque voix de Tair ou quelque vigie apostée sur la dune, elle éiait accourue au-devant de lui, des branches d'arbres à la main, en habits de dimanche.
— Mes amis, leur dit-il, jetez ces branches d'arbres qui rappellent un souvenir qu'on ne doit appliquer à aucun homme vivant, mettez-vous à genoux et chantons en chœur un cantique de délivrance, car je vous apporte sinon la parole définitive, du moins la première promesse de la liberté de conscience.
Il descendit de cheval, et mettant le genou en terre, sur la poussière, au milieu de la foule prosternée sur la route et de la campagne couverte de sa moisson, il entonna sous Tœil de Dieu et par un soleil splendide le psaume cent trois : « mon âme, bénissez le Seigneur ;f> notre Dieu , et n'oubliez jamais les précieuses faveurs » dont il vous a comblée.
» Bénissez le Seigneur, qui a bien voulu pardonner » vos iniquités, qui guérit vos afflictions et soulage vos » souffrances ;
y> Qui vous rachète de la mort et couronne votre exis- » tence d'une bonté pleine d'amour, d'une miséricorde » pleine de tendresse. »
Là finit la mission du pasteur Jarousseau. Il était allé en 1776 revendiquer à Versailles le droit do cité pour le protestantisme: Louis XVI l'accorda seulement en 1787, dix ans après le voyage du pasteur, et deux ans après la présentation du dernier mémoire de Malesherbes ; car
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il faut rendre cette justice à Tillustre philosophe, au pouvoir comme hors du pouvoir» il sotlidta sans cesse redit de tolérance. Le cantique de délivrance du pasteur était donc, comme on voit, légèrement prématuré. Louis XVI prit le temps de la réflexion pour accorder aux protestants, non pas l'exercice de leur culte, comme on Ta prétendu, mais simplement Tétat civil, c'est-àdire le droit de naître en forme et de mourir.
Il faut avouer aussi que Tédit de tolérance, malgré sa timidité de nom et de fait, souleva une vive colère et une vive résistance dans le sein du parlement et du clergé. Le parlement refusait d'enregistrer l'édit. Une espèce d'épileptique appelé d'Espréménil , plus tard tribun, plus tard contre^révolutionnaire, homme de no^ tre temps, à sa façon d'appeler et de maudire du jour au lendemain la révolution qu'il avait appelée, montra du poing le Christ suspendu ao^essus de la tète du président : Vous voulez donc le crucifier une seconde fois ? dit'il. Mot d'inquisiteur sous la robe d'un eon^ seiller.
L'assemblée du clergé protesta hautement contre Tédit de tolérance et envoya porter sa protestation à Versailles par deux prélats notoirement incrédules, par Loménie de Brienne et par Talleyrand. L'évêque de Dôle seul refusa de signer cet acte de fanatisme aux abois, dernier conlre^sens de l'Évangile, au soleil du dix-huitième siècle. Il reprocha môme à Loménie de Brienne le discours qu'il tint au roi en œUe circon-
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stance et Tappel brotal qu'il fit i h perséeu&ioD.
— Monseigneur, j'ai consulté mon crucifix, répondit Loménie.
— Dans ce cas, vous auriez dû rendre exactement sa réponse.
Deux ans après la révolution restituait à tout homme le Dieu de sa conscience ; mais, attaquée, mais provoquée à la frontière et à l'intérieur par la coalition de la noblesse et du clergé, elle persécuta à son tour les persécuteurs de la philosophie et de la liberté, Saint-Georges perdit son nom de ^int pour prendre le nom de Cana. Un jour que la population de Cana fêtait Tabolition de la féodalité par un immense feu de joie des titres de noblesse et des titres de redevances, on vit un homme à figure idiote prendre un tison enflammé et courir du côté de la cure en criant avec un rire sinistre : (c Allons » fumer le blaireau ! »
Cet homme était Isaac Volet, devenu fou à la suite du naufrage, et le blaireau était dans sa pensée, Tabbé Leborgne, qui depuis vingt ans avait eontinuellement appelé le massacre et Tincendie sur la personne et la propriété des protestants. Le pauvre fou répétait machinalement de mémoire le propos même qu'un dragon avait tenu autrefois, eomme nous Tavons vu, à la naissance de Bénigne Jarousseau. La foule, surexcitée par le vertige de la farandole et le souvenir de la persécution passée, suivît, en ehantant h Maa^fiUaise^ la ligne de
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feu que ]e tison enflammé traçait dans sa course à travers Tespace.
Mais le curé, averti sous main du danger» eut le temps de prendre la fuite et de gagner la maison du pasteur, seul refuge où il pouvait trouver quelque apparence de sécurité contre le soulèvement de la population. Le pasteur fit monter son ancien persécuteur dans la cachette où, pendant si longtemps, il avait abrité lui-même sa tète contre la persécution ; de sorte que, par un singulier retour et par un fait exprès de Thisloire, la même cellule, pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, a successivement protégé le protestantisme contre Tintolérance du catholicisme et le catholicisme contre la vengeance du protestantisme. Et cette cachette n'est pas une invention. On peut en voir chaque jour le vestige dans la maison du pasteur Jarousseau, car cette maison est toujours debout, et dans cette maison vit un vieillard, le gendre même du pasteur, qui pourrait au besoin montrer la pierre de cette pathétique histoire.
Après la révolution, vint la terreur, colère d'une idée contestée dans sa victoire. Le tribunal révolutionnaire, dans son plus mauvais jour peut-être, inscrivit sur sa liste de sang, le nom de Malesherbes.
Midi sonnait à l'horloge des Tuileries quand le philosophe arriva au pied de l'échafaud. Il tira la montre que le pasteur lui avait donnée, et qui marquait toujours depuis lors la première heure de liberté. Il la remonta ensuite tranquillement, l'approcha tle son oreille, et la
jetant à la foule tumultueuse entassée sur la place de la Révolution, il murmura intérieurement : Je puis mourir, mais la liberté marchera toujours.
Puis, mettant le pied sur la première planche de la guillotine, il ajouta : mon aïeul Basville ! il était donc écrit que je devais rendre à la terre le sang que tu as versé?
Un instant après il allait chercher dans le ciel Texplication de cette justice mystérieuse qui impose souvent au fils innocent, à un siècle de distance, la punition du père coupable.
Ainsi Malesherbes, comme M"® Roland, sa sœur d'idée et d'héroïsme, porta témoignage de la liberté jusque sous le couteau de la guillotine.
Loménie de Brienne n'eut pas cet honneur. Il eut peur du supplice qu'il avait invoqué contre le protestantisme. Il mourut obscurément par le poison. Quant à Talleyrand, il abjura sa foi pour la révolution, la révolution pour l'empire, l'empire pour la légitimité, et mourut en abjurant sa première abjuration.
Le pasteur Jarousseau vécut plein d'années jusque sous la Restauration, au milieu de ses enfants et de ses petits-enfants; car, pourquoi ne ledirais-je pas? je suis un de ceux-là, et c'est mon titre de noblesse. D'autres ont leurs aïeux et les nomment avec orgueil; orgueil pour orgueil, nous avons nos aïeux aussi : les vôtres vous ont légué des parchemins, les nôtres nous ont légué
des vertus. Nous ne changerions pas d'héritage ni de blason.
J'ai vu dans mon enfance et je vois encore du souvenir le patriarche, toujours vénéré de notre famille, lorsque assis sous son figuier, à Feutrée de la dune, au dernier rayon du soleil couchant, il nous prenait tout petits sur ses genoux, nous montrait Dieu dans la splendeur du ciel, nous posait ensuite sa main sur la tête et nous donnait sa bénédiction.
Nous étions étonnés souvent de la sainteté et de l'exaltation de nos mères, au milieu de la tiédeur et de Tindifférence de notre génération. Elles avaient puisé leur âme exceptionnelle à cette âme divine trempée pour le martyre; elles avaient pris exemple sur cet homme de la primitive Église, et lorsqu'il alla toucher son salaire, elles continuèrent en quelque sorte son existence.
Maintenant le pasteur Jarousseau dort du sommeil du juste, au bout de son pré de Chenaumoine. Aucune tombe ne marque son sommeil ; mais de temps à autre ses petites-filles, agenouillées sur sa fosse, y font longuement leur prière en silence. C'est tout ce que le saint homme avait désiré en mourant.
Nous autres, ses enfants aussi, mais fils du siècle, nous avons interrompu sa tradition, et cependant toutes les fois que nous voulons remonter notre pensée et retrouver la confiance, nous allons demander force et consolation à la tombe de notre aïeul, et toujours nous sommes sorti de cette mystique entrevue avec cette mé-
moire sacrée, plus courageux au travail et plus rassuré sur Tavenir. Après ce que nos pères ont souffert pour la liberté, nous aurions mauvaise grâce à compter les pierres du chemin, et à vouloir attendrir Thistoire sur les blessures de notre idée. Ce que nous appelons une défaite eût été pour eux une victoire. Une heure seulement de leur grandeur d'âma parmi nous, et le monde est sauvé.