CHAPITRE XIX
Il y a quelques années, le notaire d'une petite bourgade, dans le voisinage de Saint-Georges-de-Didonne, m'écrivait qu'un parent du huitième degré venait de me léguer six livres de marais salants, dans la commune d'Arvert. J'allais donc avoir, moi aussi, celte extension dB notre personne que nous nommons propriété. Mais que pouvait entendre le notaire par six livres de marais? Il y avait évidemment là une faute de rédaction. Je pris le parti d'aller étudier ce mystère sur place, ne fût-ce que pour avoir une occasion de plus de renouveler connaissance avec l'Amphitriie de mon berceau.
Le notaire avait compté sur la distance, par conséquent sur ma procuration. Il eût mieux aimé me décharger à me§ frais de l'ennui de traiter moi-même mes affaires. Mais le premier moment de déception passé, il
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I me reçut avec assez de courtoisie. Il me montra le testa-
I meDt parfaitement régulier de je ne sais quel homonyme
I que je n'avais jamais connu. Je ne pus retenir une
exclamation de piété pour la mémoire de ce cousin à outrance qui poussait jusqu'au huitième degré la religion de famille. Cette dette de cœur une fois payée :
— Je pense, dis-je au notaire, î|ue je figure là pour mémoire.
— Comment cela?
— Parce qu'une motte de six livres...
— Vous paraît médiocrement peser, n'est-ce pas, dans la balance d'un héritage? Mais, rassurez-vous, la livre est ici une fiction courante, pour exprimer une mesure de superficie. Si vous lenezà juger par vous-même l'étendue de votre propriété, je vous engage à faire une excursion aux marais d'Arvert. Ce n'est qu'a trois lieues d'ici. La route est séduisante pour un homme de votre métier. Vous côtoyez le bord de la mer jusqu'à la balise du fort de Terre-Nègre; vous traversez ensuite la dune, puis une forêt, puis la dune encore, enfin la prairie de Brejat, et à une lieue plus loin vous avez devant vous la rivière de la Seudre et la saline d'Arvert.
Je partis donc un jour de la petite ville de Royan pour aller à la recherche de la propriété. Mais je perdis en r4)ute la carte du notaire. La monotonie de la lame
de Tespaoe. Je suivais une grève sans conclusion qui fuyait éternellement devant moi, en ligne de feu, sous un rayon de soleil. Je dépassai la balise de Terre-Nègre et probablement plusieurs autres balises, car en me réveillant de mon rêve debout, je m'aperçus que le soleil avait singulièrement baissé. La nuit allait venir. Je pris à tout hasard, à travers la dune, un problème de sentier à peu près effacé par le vent d'ouest. Après avoir successivement franchi plusieurs cordilières de sables mouvants, j'arrivai à un dernier versant d'où la vue plongeait sur une prairie à moitié inondée que les sauniers appellent Maraigât, pour éviter sans doute de dire marais gâté.
Il n'y avait sur cette lagune indéfinie aucune trace d'habitation, si ce n'est au loin, à une lieue, une masse informe qui pouvait à la rigueur avoir été une bastille. Je me dirigeai sur cette ruine pour demander, s'il le fallait, l'hospitalité aux fantômes. Une chaussée de tourbe semblait y conduire par d'innombrables circonvolutions à travers la prairie. Cette route était noire comme l'avenue de l'Érèbe, parsemée seulement de bouquets d'absinthes, et bordée de droite et de gauche de deux canaux funèbres remplis jusqu'aux bords d'une eau morte couleur de bitume. De temps à autre, le vent soulevait la cendre de la tourbe et l'emportait en spirales au fond de l'espace. On eût dit l'esprit invisible de cette «olitude qui m'appelait en tournoyant à je ne sais quelle obscure entrevue.
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Il m'attira ainsi au pied d'une forteresse crénelée et surmontée d'un reste de donjon. Aucun symptôme de vie ne transpirait à travers ces pierres de mystère. La muraille, percée d'étroites meurtrières et couverte de cicatrices de balles, répandait silencieusement devant elle son ombre sur la prairie. Je fis une première fois le tour de cette hypothèse d'habitation, sans trouver de porte d'entrée. Mais au second tour, je finis par découvrir dans Fangle d'un redan une vieille poterne où une chouette pendue par une aile achevait de rentrer plume à plume dans le néant. La porte était entr'ouverte, je frappai un coup pour annoncer ma visite. Le coup retentit longuement à l'intérieur; un chien aboya, et la forteresse retomba dans le silence.
Je pris cet aboiement pour une invitation. Je poussai la porte et j'entrai dans une cour,*où cette brutale construction du XVI® siècle prenait à peu près la physionomie d'une façade décorée de fenêtres. Une tour en saillie adossée à cette façade portait au sommet un colombier, et au soubassement un perron ombragé d'un rosier du Bengale. Au-dessus du rosier en fleur un cadran solaire, le doigt de fer toujours levé, marquait l'heure, d'une ombre, aux autres ombres de la solitude.
En me voyant entrer, le chien aboya de nouveau. A ce signal, la porte du perron tourna sur elle-même; un vieillard sortit, un bâton à la main, de cette espèce de ruine, et tendit l'oreille au vent comme s'il cherchait i saisir un bruit au passage.
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— Ai-je enlendu quelqu'un ? dit-il.
La question ra'étonna, car en la faisant, il avait les yeux tournés de mon côté.
— Il y a, répondis-je, un jeune homme à la poursuite d'un marais, qui vient vous demander l'hospitalité du passant.
La tournure de ma requête lui donna sans doute bonne opinion de mon éducation littéraire.
— Qu'il soit le bienvenu, dit-il, car il est écrit : Qui reeipit hospitenif redpit Chrisium.
Une citation latine était évidemment, dans ma situation, une bonne fortune et une promesse anticipée que je devais trouver dans ce désert à qui parler.
— Vous êtes sans doute étranger au pays? reprit le vieillard.
— Etranger? pas précisément.
Je lui nommai ma famille.
— J'ai beaucoup connu votre grand-père ; c'était un digne homme devant le Seigneur; et maintenant vous demeurez?
— A Paris.
— Pour faire sans doute vos études?
— Oui, et aussi à l'occasion pour en faire part au public.
— Vous êtes heureux ! murmura-t-il en laissant tomber un soupir.
— Comme un homme qui parle, la corde au cou,
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avec la perspective d'être étranglé au premier mot de travers.
— Oui, heureux, reprit-il, car par le dieu de l'idée il n'y a pas de plus grand bonheur que d'envoyer sa parole visiter les esprits de tous les horizons connus ou inconnus de l'un et de l'autre hémisphère ; je ne sais rien de plus beau sous le soleil que cette conférence d'un homme avec l'humanité tout entière et cette fraternité de la pensée à travers l'espace.
— Encore un génie inconnu ou méconnu ! répondisje intérieurement.
Je m'approchai du vieillard et je vis qu'il avait les yeux fermés ; il était aveugle ; il me tendit la main à talons; je la lui serrai avec respect, car il me semble qu'il y a quelque chose de sacré dans la chair visitée par une grande affliction.
— En attendant le souper, reprit le vieillard, passons dans mon cabinet.
Et il me guida avec cette sûreté de mémoire que l'aveugle possède au bout du pied, sur le sol où il est habitué à marcher.
Ce que le vieillard avait appelé son cabinet pouvait passer à volonté pour une bibliothèque ou pour un arsenal, car c'était une immense salle à la fois garnie de volumes et tapissée d'arquebuses.
— Voilà, dis-je, une bibliothèque de bénédictin que je ne m'attendais pas à trouver en société de cette mousqueterie.
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186 LBS MORTS INCONNUS.
— Cela vous étonne, mon jeune ami, — permettezmoi de vous appeler ainsi, — mais vous serez moins surpris lorsque vous saurez que cette bibliothèque est Toeuvre de plusieurs générations. Veuillez vous asseoir; et puisqu'il est permis aux vieillards de parler du passé, je pourrai en quelques minutes vous initier aux mystères de cette retraite. Permettez-moi seulement de vous demander auparavant à quelle communion vous appartenez. Mais non, le vent du siècle a sans doute déjà soufflé sur votre esprit. N'importe, vous êtes le fils d'un apôtre. Eh bien I si le sang de vos pères coule encore dans vos veines, levez les yeux et bénissez le caprice du hasard qui vous a ^aré dans cette contrée. Vous voyez ici l'arche d'alliance et vous avez devant vous, jeune homme, je ne le dis pas à la gloire de mon nom , mais à la gloire du nom de Dieu , le dernier survivant de la famille Boisseau du Combot.
— De la famille Boisseau? répétai-je machinalement, ne sachant trop quelle place ce nom devait tenir dans le passé.
— Hélas! reprit-il en joignant les mains, le siècle distrait a déjà perdu le souvenir de ces hardis lutteurs qui ont conquis de leur sang la liberté de conscience. Jacques, le premier de ma race, a bâti ce donjon pour y abriter contre la persécution l'esprit vivant du Seigneur. Il l'appela le fort du Combot. Depuis lors, la tribu de Lévi, née de sa chair, a toujours habité cette forteresse. Quand le père allait mourir, il imposait les mains au fils pour
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» On a, placardé celte ordonnance du roi sur la porte » du temple d'A vallon :
« Nous voulons et il nous plait que nos sujets de la » religion prétendue réformée ayant atteint Tâge de sept » ans embrassent la religion catholique^ apostolique et » romaine sans que leur père et mère y puissent donner » le moindre empêchement. »
» En vertu de cette ordonnance, les soldats sont en- » très hier aux logis. Ils ont mis leurs chevaux dans la » salle à manger. Ils portaient des croix au bout de leurs » mousquetons, et lorsque nous refusions de les em* » brasser, ils nous frappaient à coups de plat d'épée. Ce » matin ils sont venus dans notre chambre à coucher ; » notre jeune Elisabeth, qui est entrée du mois dernier » dans sa seizième année, faisaitsa prière. Les bourreaux » l'ont traînée par les cheveux et jetée en travers sur la » selle d'un dragon. Le dragon est parti au galop ; il )i> emporte notre enfant au couvent. Notre cœur est brisé » jusqu'à la mort. Seigneur ! »
A partir de ce cri de douleur, le manuscrit changeait d'écriture ; une vie humaine avait disparu entre deux lignes ; une autre main avait repris le récit.
« Cejourd'hui 30 octobre, le coup de grâce est porlé.
» Le véritable Évangile est chassé de France par un » nouvel édit. Mes frères en Christ m'ont offert un re- » fuge dans le margraviat de Brandebourg, mais je veux » rester au milieu de mon troupeau. Une voix me crie ï) de me lever pour lui porter le pain de consolation. Me
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» voici, Seigneur, je suis debout. Aujourd'hui le prieur » de la Tremblade est venu me chercher à la tête d'une » bande d'hommes armés. H a voulu forcer notre femme D bien-aimée Jeanne Barjeau à lui confesser le lieu de » ma retraite, et comme elle gardait le silence, il lui a y> mis les pieds sur la flamme et les a laissés lentement y> brûler, jusqu'à ce que la servante du Christ ait rendu » le dernier soupir. Des mains pieuses l'ont portée la » nuit dans le jardin et l'ont ensevelieau bord de l'étang. » Tu me l'avais donnée, Seigneur; tu me l'as retirée. » Que ton nom soit béni 1 »
Ici encore le manuscrit changeait d'écriture : la persécution avait emporté Thisiorien à moitié page de son récit.
<c Cejourd'hui 4 septembre, il. plut au Seigneur de » reprendre son apôtre. A quatre heures de l'après-midi, » Isaac Boisseau a reçu le martyre. En marchant au sup- » plice, il chantait le psaume : La voici, l'heureuse jour* » née. Avant de mourir, il voulut une dernière fois » témoigner à haute voix de l'Évangile, mais le prévôt » de la maréchaussée donna l'ordre aux tambours de » battre pour étouffer sa parole. Alors, Isaac Boisseau fit » sa prière au bas de l'échelle, et monta ensuite d'un » pas ferme à l'échafaud. Le bourreau a jeté son cadavre )) a la populace, et la populace l'a traîné sur la claie à la » voirie. Le saint homme m'a légué le fardeau des âmes D j'essayerai de le porter avec la même foi pour mériter
» la même récompense. »
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Après avoir parcouru encore du doigt ce long martyrologe d'une idée, j'arrivai à un dernier feuillet, où la ligne commencée s'interrompait brusquement au milieu d'une phrase.
— Le livre est arrêté là,dis-jeau vieillard.
— Le livre est .fini là, répondit-il. Le jour où Dieu m'a retiré la lampe du corps mortel, j'ai compris que je devais mettre le signet à notre histoire. Je n'ai plus à continuer l'œuvre de mes pères, la liberté de conscience ; car c'était pour cette œuvre que Dieu avait trempé cette forte race du désert. La bataille est gagnée par la révolution. Dieu reprend son épée, et pourtant....
Le vieillard se frappa le front.
— Mais non, reprit-il aussitôt, je ne dois pas murmurer contre la destinée. J'avais fait un rêve ; j'avais cru que l'honneur de mon nom m'obligeait de, faire quelque chose de plus que ma prière soir et malin. J'avais voulu élever plus haut mon esprit et signer dans mon siècle le traité de paix des intelligences. Si je ne craignais de manquer à la modestie, je dirais que j'étais parvenu à résoudre certains problèmes. Mais je ne vous parle plus de tout cela que par esprit de mortification. Mon rêve est fini depuis longtemps , ma dernière larme est tombée. Dieu a tiré le rideau entre le monde et moi ; que le nom de Dieu soit glorifié dans ses desseins sur le moindre brin d'hysope !
Et il garda un instant le silence.