CHAPITRE XX
— Eh bien I après tout, reprit-il, quand j'aurai passé de l'autre côté de la montagne, emporté dans la grange du Seigneur, parmi les autres gerbes de la mort, je n'en aurai pas moins vécu plein de bons souvenirs dans ma solitude.
— Vous avez raison ; mais puisque vous n'avez plus à continuer une œuvre désormais achevée, vous devriez, ce me semble, choisir une autre retraite.
— Moins triste, n'est-ce pas? comme si, pour un aveugle, il pouvait y avoir d'autre distraction que sa propre pensée! Vous êtes étonné peut-être de me voir vivre loin des vivants. Vous vous rappelez aussi le mot de l'Écriture vœ soli. Mais que voulez-vous ? Je tiens aux pierres de cette ruine par toutes les fibres de ma chair et de ma pensée. 11 y aura bientôt trois cents ans que je l'habite par mes ancêtres. J'avais à ma droite une femme .
selon Dieu, parfum de prédilection répandu sur mon existence. Je ne puis plus la pleurer, car la source des larmes est scellée sous ma paupière; mais je ne quitterai pas du moins le foyer qu'elle a sanctifié de son amour. Elle revit tout entière dans une enfant née de sa langueur et blanche comme le sel du sacrifice, inclinée avant Theure de l'autre côté de la vie, et résignée désormais à passer ici-bas son temps d'épreuve seule à seule avec sa mère, l'oreille appliquée à un tombeau. Comment voulez-vous que je l'arrache à cette piété du souvenir, que je m'y arrache moi-môme? El d'ailleurs, j'ai aussi mon œuvre à faire ici et mes âmes à soigner.
— Des âmes dans cette prison?
— Oui, cette côte est dangereuse; aussi arrive-t-il dans les veillées d'hiver que nous entendons la che* minée gronder. Le chien , endormi devant la cendre du foyer, se réveille en sursaut. Nous prêtons l'oreille : une voix sépulcrale gémit dans l'espace. C'est la voix de la rafale. Dans ces nuits-la, souvent, un coup sec vibre une première fois sur les vitres de la croisée, et une seconde fois, et encore, convulsivement, à rapides intervalles. Nous faisons mentalement notre prière, carie faible bruit qui vient mourir à notre foyer est le canon d'alarme, glas funèbre que quelque pauvre navire jette à l'abîme avant de sombrer.
Un dernier coup de mer éteint ce cri d'appel dans la bouche du canon , et le^ loups s'appellent du haut de la
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dune pour aller dévorer à la côte le corps des naufragés. Je pense aux malheureux que la vague roulera le lendemain sur la grève, el j'envoie le bouvier leur donner la pellelée de terre dti chrétien. Je me dis que, grâce au poste où Dieu m'a placé, ces corps auront du moins une sépulture. Cette idée me fait bénir ma solitude. Je crois entrer ainsi dans les intentions de la Providence sur ma destinée; j'aurai servi les morts.
Pendant que le veillard me parlait, j'entrevoyais confusément tout un monde inconnu derrière sa parole, et je regardais sa figure comme si j'avais essayé d'y lire aux derniers rayons du crépuscule le mystère de son existence. Je ne sais pourquoi l'immobilité perpétuelle de sa physionomie, son front largement déroulé, creusé de lignes perpendiculaires, qui venaient converger entre les yeux, comme au centre d'une idée; sa paupière éternellement close , ensevelie au fond d'un orbite recouvert d'épais sourcils, semblaient renfermer pour mon esprit un commandement apocalyptique de la Providence. J'avais évidemment devant moi le comumrmatum est vivant de toute une époque de l'histoire.
J'étais plongé dans ces réflexions, lorsqu'une servante vint nous avertir que le souper était servi; le pasteur nous fit passer dans une vaste salle dallée.
— Où est Noémi? dit le vieillard.
Et comme il n'entendit pas de réponse à cette question, le vieillard soupira, et se tournant de mon côté, il ajouta :
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194 LES MORTS INGONNOS.
— J'aurais voulu vous présenter, comme aux jours de rhospitalité antique, la grâce vivante de la maison. Mais, hélas! elle veille maintenant dans la tristesse.
Après cette humble agape dans le désert, la domestique prit un flambeau et me conduisit dans une chambre à coucher. C'était une pièce nue, froide, sonore, garnie pour tout mobilier d'une espèce de lit de camp adossé à la muraille. Seulement une main inconnue avait posé d'avance au chevet du lit une lampe allumée et un Évangile.
Je remerciai intérieurement la providence cachée de cette nuit d'hospitalité qui m'avait ménagé une heure de bonnes pensées avant le sommeil, et je pris l'Évangile pour m'endormir aux divins échos des paroles que Jésus semait le long des sentiers de Samarie. Le volume s'ouvrit de lui-même à la page la plus fatiguée par la lecture, à la page de la passion. Une âme de tendresse avait dû souvent y laisser tomber son front pour s'y recueillir en Dieu, car en lisant je sentais monter un vague parfum de chaque verset. Une autre Marie en pleurs sans doute avait baisé là une fois de plus les pieds du Christ et les avait essuyés avec ses longs cheveux. Je m'enivrai longuement de cette ineffable senteur, tiède encore de soupirs.
. 11 se fit alors un bruit vague dans ma tête, comme le bruit lointain d'une symphonie. Le vent de nuit soufflait dans les roseaux et y réveillait les voix assoupies de la prairie. Elles entonnèrent sous les eaux un chant
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de tristesse qui fuyait dans la brise et mourait en insensible murmure. J'écoutais encore, mais j'étais déjà endormi, et les voix de la solitude continuaient de gémir aux étoiles.
Le lendemain matin, je me levai de bonne heure pour visiter en détail cette nouvelle Sion abandonnée où le hasard m'avait jeté. 11 y avait au bout du jardin, sur le bord d'un étang, une frénière, véritable oasis perdue dans cette lagune. Les frênes, plantés dans un sol vierge et nourris d'une sève neuve, avaient d'abord vigoureusement poussé ; mais arrivés à cette couche implacable de l'atmosphère où le vent d'ouest promène un niveau de mort sur toute tentative de végétation, ils s'étaient brusquement arrêtés dans leur croissance. Leur cime, incendiée par le souffle de mer, avait pris sous l'invisible anathème une attitude d'affliction. Mais pendant qu'ils courbaient la tête sous un ciel impitoyablement fermé, la sève toujours bouillonnante à leurs pieds, jaillissait du sol en innombrables générations de liserons et de clématites, de houblons, de vignes sauvages qui montaient tumultueusement de branche en branche à la recherche du soleil, touchaient la zone fatale et retombaient foudroyées. .
Des pierres couvertes de mousse et submergées dans l'herbe surgissaient de distance en distance à travers les troncs d'arbres sous cette ombre de mélancolie. C'étaient les tombes sans nom de gloires sans écho, qui avaient combattu de la parole ou de l'épée, et trouvé
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le martyre dans ce désert. Une seule était blanche, comme si elle était roulée sur une fosse de la veille. Elle reposait à Técart sous un saule mort, qu'une vigne tenait embrassé. Une bordure de fleurs nouvelles et un sentier d*herbes foulées disaient au regard qu'une pieuse mémoire venait chaque jour y entretenir des parfums et y apporter des prières.
J'allai m'asseoir au pied de cette tombe, pour respirer rame de cette solitude dans la vapeur du matin. La chaleur du jour commençait à filtrer sous le sol et à réveiller un bruissement confus autour des tombeaux. Une poussière vivante d'insectes frémissait dans la lumière. Des microscomes visibles allaient et venaient dans la rosée; des étincelles volantes traçaient un sillage de feu entre les tiges d'anémone et de véronique. Je regardais à mes pieds cette page d'histoire des infiniment petits qui circulaient et palpitaient d'une goutte de rosée à l'autre, et je me demandais si, dans l'effroyable immensité des mondes, les hommes sont en définitive des atomes d'une autre grandeur, et si Dieu compte plus leurs pas sur la terre que les pas des fourmis. Car pourquoi sans cela tant de héros anonymes, les premiers entre les prer^iers, dormiraient-ils sous cette herbe, qui n'avaient pas plus laissé de mémoire derrière eux que les insectes d'une seconde? Je retournai à la maison du pasteur l'âme troublée de cette éblouissante injustice qu'on appelle célébrité.
La porte du perron était ouverte. Le corridor, inté*
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rieurement éclairé par le soleil levant, nageait dans une vapeur ardente de lumière. Une ombre sortit de cette vapeur. On eût dit la forme éthérée d'une jeune fille. Elle marchait lentement, la tête inclinée sur Tépaule, de cette marche rhyihmée qui est la mélodie muette de la rêverie. Elle allait sans se sentir aller, comme si elle glissait sur des rayons. Elle portait une corbeille avec une si visible indifférence, que ses bras euxmêmes devaient ignorer leur fardeau. Lorsqu'elle arriva au bord du perron, elle posa la corbeille sur la balustrade.
A son apparition, les colombes errantes sur la plateforme au donjon s'envolèrent en tumulte et vinrent s'abattre sur ses épaules. Elle ne caressa ni ne repoussa ces convives de sa tendresse. Elle souleva négligemment sa corbeille, et en laissa ruisseler une pluie d'ambre au soleil. Puis, accoudée au perron, le doigt posé sur sa joue, immobile comme la statue de l'extase, elle regarda les frênes du cimetière. Son regard profond plongeait à travers l'espace; on eût dit qu'il suivait, sous la ligne de l'horizon, le pas d'une personne aimée. La distance où je la voyais répandait un vague divin sur sa figure. Elle était pâle, mais de cette pâleur qui semble une lueur d'éloile sur un front de tristesse; elle avait dans son attitude je ne sais quel affaissement plein de grâce, adieu voluptueux du corps à l'existence.
Vainement les colombes l'enveloppaient de caresses, la couronnaient d'auréoles de reflets, secouaient le ro-
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sier du vent de leurs ailes et les effeuillaient sur sa tête ; sérieuse et inattentive sous ce nuage vivant de colombes et sous cette pluie de roses, absente de ce bruit et de cette nature, retirée et anéantie dans une seule pensée, elle continuait de regarder Thorizon. Deux lignes brillantes glissèrent un instant le long de ses joues. Elle laissa couler ses larmes , et lorsque la brise les eut sécbées en passant, elle rentra dans sa nuée, vision d'un instant évanouie sans retour.
— De quel nom te nommer, m'écriai-je involontairement, les yeux fixés sur le seuil vide que la muette apparition venait de quitter, ô toi qui es descendue à mon regard sur un rayon? N'es-tu que la fille d'un homme, pétrie de notre argile, ou bien n'es-tu que la forme visible d'une idée appelée à une nouvelle transformation qui a voulu se contempler une dernière fois dans toute sa beauté? Je ne le sais pas et je ne le saurai sans doute jamais, mais ta présence est tristesse : tu dois être la consommation d'un mystère.
Et je sentis refluer en moi la terreur religieuse du drame funèbre joué en ce moment derrière les pierres de cette ruine. Allons, dis-je, partons. Je ne suis pas fait pour porter une pareille émotion.
J'allai prendre congé du vieillard.
— Déjàl dit-il d'un ton de reproche. Mais non, l'hospitalité ne doit jamais être importune, et cependant durant ces courtes heures que vous avez passées ici, il me semble que nous avions abrégé les délais de l'amitié. Je
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voudrais que le hasard qui vous a amené un jour au seuil de mon foyer pût encore une autre fois vous y ramener.
Je lui serrai la main, je sentis une sorte de frémissement douloureux dans son étreinte. Il croyait me faire un dernier adieu.
Depuis lors» un siècle d'idées passa, un tour d'horloge, le temps de changer une dynastie et de poser le problème de l'avenir. Dans les luttes au jour le jour de la démocratie, j'avais fini par oublier le dernier témoin de l'âge militant du calvinisme , lorsqu'un coup de vent me rejeta dans l'Ouest après la révolution de février. Je voulus profiter de l'occasion pour tenir à tout hasard la parole que j'avais donnée. Je partis pour le Combot. Je suivis comme la première fois la côte de Terre Nègre. 11 faisait une journée voilée d'octobre; une brume d'automne assoupissait l'atmosphère; la lame s'affaissait à la grève sans écume à la surface; la mer, recueillie, faisait rentrer en elle-même tous ses murmures; aucun épisode n'en venait briser à l'œil l'implacable uniformité ; seulement a» loin, sous l'horizon, une masse informe allait et venait, ballottée lentement à l'extrémité de la vague : c'était la moitié d'une carcasse de navire échoué là depuis des années.
Une inscription rompue en lettres d'or brillait par place sur un reste de bordage. 11 était impossible de déchiffrer le nom de cette planche qui peut-être avait glorieusement proniené le pavillon français sous tous les
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soleils. La mer avait revomi là ce débris anonyme et achevait de le dévorer en silence. Ce spectacle attristait comme un pressentiment.
Lorsque j'arrivai au pied de la forteresse, je m'aperçus qu'elle était complètement une ruine. Les murs avaient coulé en talus le long des douves et les avaient comblées. La porte était tombée de ses gonds, la cour disparue sous les herbes. Des fragments de meubles, de tables et de chaises flottaient çà et là au milieu de tas de pierres et de bouquets d'orties. La grue du puits, levée en l'air, tenait, au bout d'une corde détressée, l'anse de fer d'un seau dont les douelles vermoulues tombaient de jour en jour dans l'abîme. La plate-forme avait croulé et défoncé en croulant une partie de la toiture. Le cadran solaire, encore fixé sur une assise chancelante, continuait de marquer, sur le bord de sa chute, les dernières heures de cette destruction.
le crus, au premier moment, que ces pierres, sanctifiées par tant de pieuses générations, étaient désormais abandonnées aux lézards. Cette conviction m'entraîna involontairement vers le petit cimetière du jardin pour y chercher la suprême explication de ce profond abandon. Le cep de vigne planté au bord de l'étang sur un tombeau étreignait toujours le vieux saule, mais de nœuds mourants, car la sève avait tari aussi en lui avec les années. Il couvrait maintenant deux pierres de ses sarments. Sur la seconde, une main avait écrit cette simple épitaphe : A la dernière née d'une race agréable
au Seigneur, et rien de plus» pas même une date, comme si le temps voulait désormais garder le silence sur celte mémoire. Je m'assis un instant au bord de cette tombe innommée. Le ciel était terne, Tair stagnant. Les derniers pampres tombaient lentement un à un et allaient expirer sur Teau sombre àe Tétang sans même en rider la surface.
Elle était là sans doute, la Béatrice inconnue d'une idée austère que j'avais entrevue dans un rayon de soleil, âme trop possédée du dogme de la grâce et trop impatiente de l'infini, nature contemplative descendue du ciel pour y remonter dans une extase, forme dernière d'une grande époque de l'bumanité, qui devait sécher sur une page de la Bible dans une solitude arrosée d'une eau morte comme l'eau du Léthé, sans aimer, sans sourire, sans vivre de la vie commune, et revivre dans une nouvelle génération née de son amour, holocauste immolée avant le départ sur la limite de deux mondes, entre le passé et l'avenir.
Je cueillis une branche d'arbre à moitié effeuillée et je la jetai sur cette tombe mystérieuse.