CHAPITRE XXL
Après celte humble offrande à la mort» je sortis de la frênière et je traversai de nouveau la cour, lorsque tout à coup, du milieu des décombres de cette ruine tragique, je vis venir un fantôme en barbe blanche qui marchait courbé sur son bâton. Je ne reconnus pas d'abord le dernier survivant de la famille, ou plutôt de la dynastie évangélique du Combot. Son oreille, vibrant au moindre murmure du dehors, avait surpris sans doute le bruit de mes pas sur les tiges sèches du fenouil.
— Ai-je entendu le pied de Thomme? dit-il.
— Le pied d'un ami, lui répondis-je.
— Soyez une seconde fois le bienvenu; vous serez mon témoin.
Et m'élreignant la main avec force, il m'entraîna à travers la prairie. Il marchait d'un pas ferme et maître
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de l'espace. 11 franchit rapidement la chaussée de la lagune, et» sans hésiter d'un sentier, avec une précision de mouvements qui tenait du vertige ou du miracle, il me conduisit, par une rampe abrupte, au sommet d'une falaise.
Il écouta un moment le coup sourd de la vague battre le pied du rocher.
— Nous voilà enfin ! s'écria-t-il avec une expression surhumaine d'exaltation. Asseyons-nous là^ mon fils; cette pierre est bénie. C'est ici, à la suite d'un naufrage, que Jacques Boisseau, le premier de mon nom, a voué sa race au Seigneur. Depuis lors, nous avons appelé ce lieu le lieu de la transfiguration. Nos pères amenaient ici leurs enfants à l'âge de consécration, puis, les prenant dans leurs bras et les présentant à Dieu entre ces deux infinis, le ciel et la mer, ils leur faisaient prêter serment de toujours servir la vérité. Je l'ai prêté, moi aussi ; je viens le renouveler.
Le ciel, jusque-là couvert, déchira son voile, et le soleil déjà bas à l'horizon laissa glisser un pâle rayon sur la côte, à travers une éclaircie de nuages. Le vieillard inclina sa tête sur sa poitrine, ses lèvres remuèrent un instant comme s'il parlait à un invisible confident.
Mais le vent lui-même ne recueillit pas l'insensible murmure de cette parole. Après cette rapide minute de conversation intérieure, il releva la tête et aspira longuement le vent de l'espace. Son front, dressé au ciel, trempait dans les dernières clartés du couchant. Sa
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physionomie resplendissait comme si elle avait retrouvé un regard.
Un souffle passa dans ses cheveux; il mit les mains sur ma tâte.
— Notre temps est fini, dit-il, le temps des nouvelles générations est venu. De môme qu'en ce moment le soleil se couche sur ce monde-ci pour se relever sur un nouveau monde, de même le soleil de Tesprit se retire du passé et s'élance dans une autre hémisphère d'idées. Écoulez-moi donc, mon fils, j'ai à vous révéler les choses que j'ai méditées toute ma vie dans le silence de cette solitude. Dieu soit loué de vous avoir envoyé un jour sur mon chemin; je ne les emporterai pas du moins dans mon tombeau. Si vous les approuvez dans, votre cœur, vous les répéterez aux enfants, qui auront à porter le poids terribledu siècle.
Les voici : Je les dis rapidement, car qui sait si je vivrai demain ?
Deux puissances régnent sur les âmes: la religion et la philosophie; jusqu'à présent elles ont vécu en querelle. Aujourd'hui on parle de les réconcilier. La réconciliation est-elle possible et à quelle condition est-elle possible? Voilà la question posée : le monde attend la réponse.
Mais pourquoi chercher à les réconcilier? disent les habiles ; le partage est fait naturellentent : au peuple la religion, à nous la philosophie. La religion est une morale élémentaire parfaitement suffisante pour qui n'a
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pas à sa disposition l'heure ou la force de pousser plus loiu la curiosité. La philosophie dit à rhomme : Pense ; mais la pensée est affaire de luxe, la religion au contraire lui dit : Crois sur parole. Il y a économie. A cet égard une pointe de superstition, mais une pointe seulement, a son utilité.
La superstition en effet est la poésie de l'ignorant. Cela entretient sa simplicité, cela occupe son esprit, cela le distrait de toute suggestion, cela trompe sa souffrance. Le mirage est fait pour le désert. Quand le voyageur ne trouve pas d'eau vive sur son chemin, il est bon qu'il la voie couler à l'horizon; l'illusion l'encourage à marcher, et s'il a poursuivi un spectre, en fin de compte il a fait sa journée d'un cœur plus léger.
Quant ànous heureux du siècle, gens munis, complets d'idée et de toute façon, nous laissons encore par pitié la religion à nos femmes, qui sont du peuple par faiblesse d'esprit ; nous en prenons juste ce qu'il faut en prendre, c'est-à-dire peu de chose au demeurant. Ce n'est pas pour nous que la cloche sonne, la finesse de notre oreille exige une autre musique.
Nous sommes philosophes; la philosophie ainsi comprise est encore de l'aristocratie. Nous ne croyons pas, il estvrai, au dogmeque nous conseillonsau peuple decroire, par mesure de prudence, car la dogme de résignation est un opium contre l'esprit de révolte. Mais depuis la révolution française notre incrédulité est toute de bon goût et portée avec infiniment de décence; nous ne
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rions plus comme autrefois du Dieu des simples, de manière à nous faire entendre de la rue; le jeu était trop dangereux. Nous en sourions seulement, sauf à payer d'hypocrisie au premier mouvement du peuple, à courir baiser les pieds de Tidole et à lui dire : Sauve-moi ! L'heure du danger passée, nous essuyons notre lèvre et nous sourions de nouveau.
Mais à ces hommes doubles qui ont une parole et une pensée, une parole pour le public, une pensée en petit comité, je ferai cette seule réponse : Il n'y a pas de place dans ce monde à deux ordres de croyances, par la raison qu'il n'y a pas deux sortes d'âmes dans l'humanité. Il y a pour l'esprit comme pour toute chose une loi d'équilibre; l'idée tend continuellement i prendre son niveau. Quand le haut de la société est incrédule, le bas est déjà à moitié chemin de l'incrédulité. Vainement pour donner le change au peuple prendrez-vous le ton de sa croyance 1 L'hypocrisie n'a pas le don de conversion. Le motif même qui vous pousse â jouer la religion poussera le peuple à la nier, car, pour vous comme pour lui, Dieu n'est ici que le nom de guerre d'une idée politique. Vous voilà donc réduits à l'extrémité d'être sincèrement religieux ou de voir le peuple philosophe. Choisissez.
D'un autre côté, les héritiers directs du dix-huitième siècle nous disent : Pourquoi tenter une réconciliation inutile entre la philosophie et la religion? Que peuventelles gagner à un accommodement? Qu'est-ce que l'une
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LE PASTEUR DU DéSERT. 20T
peut apprendre de l'autre qu'elle ne sache déjà? Estce qu'elles n'ont pas travaillé jusqu'à présent chacune de son côté au même problème : Dieu, l'homme, la destinée, la morale? Si sur le même problème elles ont trouvé la même solution, pourquoi chercher à les réunir? Leur parité de conviction les a réunies d'avance; et si elles ont formulé une conclusion différente, pourquoi chercherencore à les réunir quand la divergence de leur conclusion les tient forcément séparées ? Vous forcez l'une à sacriGer à l'autre ce qu'elle croit sa vérité; vous les associez dans un mensonge.
Eh quoi ! la philosophie, la dernière en date,aura lutté, porté le poids du jour, en dehors de la religion, contre la religion le plus souvent, vécu, grandi de tout ce qu'elle a contesté ou enlevé à la religion, et maintenant qu'elle a gagné de son sang et de sa sueur sa part de champ et de soleil, elle irait demander à la religion pardon de sa victoire et lui restituer sa conquête ! Mais ce ne serait pas une alliance pour la philosophie, ce serait une abdication. Puisqu'elle a commencé à libérer l'esprit humain de la servitude, elle doit poursuivre jusqu'au bout l'œuvre d'affranchissement. Elle n'a pas le droit de compter les anneaux de la chaîne et de dire : j'en brise tant et je t'en laisse tant par esprit de conciliation. L'âme libre ou l'âme esclave : pas de milieu. Sa dignité ne comporte pas de transaction. Aussi longtemps que la philosophie n'aura pas fait de la raison perfectible la révélation progressive, et de la conscience
Tunique autd du Dieu vivant, elle n'aura rien fait, elle doit garder son poste de combat.
Je réponds à ces philosophes : Vous voulez, n'est-ce pas, que rhomme, désormais seul prêtre de son culte, ne pense que par lui-même et ne croie que ee qu'il peut comprendre? Je vous approuve. Mais votre cuhe, mais votre sacerdoce est un fait purement individuel, simplement destiné à tenir dans le monde la place de votre fauteuil : tout pour vous, hors de vous, il n'est rien, pas même un exemple.
Pour être son propre dogme et le juge de son dogme, il faut être de taille et de condition à pouvoir séparer l'erreur de la vérité, c'est-à-dire en âge de raison et en plénitude d'intelligence. La volonté ne suffit pas, il faut encore l'élude, la méditalion, la réflexion. Or, pour atteindre si haut, combien sont en état de grâce; comptezles : un sur mille tout au plus, et je vous fais bonne mesure.
Mais quant aux autres âmes, foules naïves, confuses, obscures, encore entièrement ou à moitié plongées dans leur ombre première, quelle place leur ferez-vous devant Dieu à côté de vous? Exclues de la religion que vous déclarez insuffisante, exclues de la philosophie qu'elles ne peuvent atteindre, vous les condamnez à errer indéfiniment à la lisière de la vérité sans avoir jamais le dernier mot de leur destinée.
On leur apprendra la morale , et si elles n'ont pas la métaphysique du bien, elles en auront du moins la
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notion pratique, cela suffit. Cela suffit? Voyons, cependant.
Je conçoîs que vous, philosophe par état, par tempérament, qui avez à chaque instant de la journée la pensée tendue sur la vérité, et la vérité par conséquent toujours présente à votre esprit, vous puissiez vivre sans doute en pleine sécurité, sous la garde de cette infatigable sentinelle. Aucune préoccupation ne peut vous distraire, aucune tentation ne peut vous surprendre. A chaque œuvre et à chaque sollicitation de la vie, vous avez une réponse prévue et depuis longtemps formulée dans votre conscience. On a chance de rester vertueux quand on n'a, comme le stoïcien, autre chose à faire qu'à penser vertu toute la journée.
Mais quand on n'est pas né sous une étoile assez heureuse pour philosopher paisiblement par état, du lever au coucher du soleil ; quand on a à compter avec la vie, à travailler, à secouer et à disperser son âme au vent de l'action, comment pourra-t-on continuellement tenir son âme en éveil et songer qu'on a wne destinée plus haute que l'œuvre de la minute? L'homme n'est pas tellement pur esprit que, plongé sans cesse comme il l'est dans le monde matériel et sans cesse distrait par l'infinie mobilité de la sensation, il n'ait besoin de prendre dans la matière un point d'appui contre la matière, et de lui demander fréquemment un moyen de rappel à la morale. Or temple, chaire, prière, livre sacré, chant sacré, tout ce culte en un mot, culte tangible, culte sensible
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510 LES MORTS IKœNNUS.
pour l'œil ou pour l'oreille, loul cela est le moyen de rappel, tout cela est le magnifique mémento de notre destinée en Dieu, ou, si vous aimez mieux, de notre immortalité.
De plus, rhoromeest faible, livré à l'isolement, contre la coupe de Téternelle Circé; il a besoin , et c'est là sa grandeur, de vivre à côté et sous le regard de l'homme, de lui emprunter et de lui prêter une force de sympathie, de l'appeler à témoignage et de lui servir de témoin , de travailler avec lui en commun à l'amendement de son esprit et de renouveler avec lui un contrat de bonne résolution. Il est d'autant plus brave qu'il marche au feu en rang ; il est d'autant plus vertueux, qu'il est vertueux en corps, sous le contrôle et avec l'encouragement incessant de la famille spirituelle appelée secte ou religion. Il vit en elle, pour elle, du moins pour son approbation et son estime. Il puise à ce foyer rayonnant de toutes les âmes de la foi le secret prodigieux du dévouement et du martyre. Association étroite dans une bonne pensée, vertu surhumaine entre associés; lisez, pour vous en convaincre, l'histoire des premiers Chrétiens.
L'Église ou la morale en participation, en lieu précis, à heure fixe, avec des signes et des actes communs, a donc une puissance d'excitation au bien que n'a pas, que ne saurait avoir la philosophie solitaire assise dans sa rêverie. On peut la considérer comme une assurance
mutuelte de bonne conduite. Est-ce (oui? Non. Encore une dernière réflexion.
Le philosophe est Thomme de la raison. Mais Tâme humaine n'est pas seulement raison, elle est encore sentiment. La foule même sent plus qu'elle ne raisonne. Or quelle place la philosophie donne-t-elle au sentiment? L'homme naît, transmet sa vie et meurt. Ce sont là les trois grands drames de son rapide passage. Croyez-vous en être quittes de la haute conception qu'il a, qu'il doit avoir de son rôle sur la terre et au delà de la tombe, par une simple mention sur un registre de l'état civil? Elle réclame une plus haute poésie et une marque plus solennelle à chacun de ces trois instants, ne fût-ce que pour garder sa distance entre elle et la brute. J'ai toujours admiré, pour ma part, la sublime pudeur de la femme qui, instinctivement, d'elle-même, a besoin de mettre Dieu dans la conGdence de son amour et refuse à un homme le droit d'être son mari, sur la simple lecture d'un article du code civil. Or cette haute poésie, cette marque suprême, où est-elle sinon dans l'intervention et dans la cérémonie publique d'une église?
De son côté, la religion, trop fière de ses avantages sous ce rapport, dit à la philosophie : Que veux-tu de moi et quel pacte de bonne foi pouvons-nous signer? Je suis née du ciel, et toi, fille de la terre, tu as osé porter la main sur ma couronne d'étoiles. Chacune de tes paroles, de tes œuvres, a été pour moi une injure ou une humiliation ; tu as voulu opposer vérité à vérité, je t'ai rendu
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démenti pour démenti ; nous ne pouvons nous donner la main sans nous renier et sans renier du même coup toute une bibliothèque de pour et de contre que nous avons écrite pour nous renvoyer réciproquement l'accusation d'erreur. Passe ton chemin ; j'ai mené le monde sans toi, je puis bien continuer.
Non, la théologie ne mène pas le monde, elle le traînerait plutôt en ce moment. Une religion avance ou recule, car nulle chose ici-bas, par la loi môme de la vie, ne demeure stationnaire. Or si la religion, à un jour donné, a converti l'humanité civilisée en bloc, c'était évidemment que ce jour-là elle possédait en elle toute la somme de vérité correspondante à l'état de l'humanité. Si au contraire aujourd'hui elle a perdu une partie de sa conquête, c'est qu'une partie de la vérité correspondante actuellement à l'âme humaine a passé ailleurs. Croire qu'elle l'a perdue sans motif, ce serait dire qu'elle l'aurait gagnée sans raison.
Quelle est cette part de vérité? Est-ce une part ancienne qu'elle aurait laissée tomber en chemin? Nullement. Elle a aujourd'hui le môme bagage d'idées que par le passé. La part qui lui manque est donc une part nouvelle, qu'une puissance moderne a découverte en dehors de la théologie, et quelle puissance? Précisément la philosophie. C'est la philosophie qui a créé ce nouveau capital d'idées, c'est sous le nom de la philosophie qu'il reste, qu'il restera , aussi longtemps du moins que la religion
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refusera par point d'honneur de participer à cette richesse.
Dieu n*a pas voulu que la religion, sa vie suprême sur la terre, fût une lettre morte irrévocablement fixée et à tout jamais. Il a voulu, loin de là, que ce fût chose vivante, chose instante, toujours à reprendre, toujours à développer, comme pour donnera tout homme, en tout siècle, la plus belle occasion d'œnvre et le plus beau champ d'activité. Aussi Thomme pensant par destination et accumulant pensée sur pensée, monte indéfiniment et recule indéfiniment Thorizon de la connaissance.
Or, toute connaissance nouvelle est une nouvelle glorification de Dieu, mieux vu et mieux compris. L'esprit de l'homme est le miroir dé l'infini ; agrandir le miroir, c'est agrandir l'image. Science, astronomie, géologie, botanique, histoire naturelle, physique, mécanique, tout ce qui est notion de plus, tout ce qui est vie de plus, mouvement de plus, développement de l'âme humaine, tout cela est élément intégrant d'une religion véritable , car tout cela nous aide à nous rendre compte de notre destinée.
Voilà l'apport de la philosophie; il est assez beau, ce me semble, pour inspirer le désir de son alliance. Mais qui fera cette alliance? Est-ce toute religion chrétienne, ou une seule famille du christianisme?
Il est évident, à premiers vue, qu'une théologie d'unité ou d'exclusion ne peut entrer d'aucune manière en accommodement avec la philosophie ou la liberté de
penser. L'unité absolue en matière de croyance, à vrai dire, est une prétention. L'unité, en effet, consiste moins dans Taccord extérieur et du bout de la lèvre, de l'unanimité des croyants sur certains mots et certains signes convenus, que dans un accord intime réfléchi sur le sens ou Tinterprétation de ces symboles et de ces formules. Pour croire également, il faut comprendre également. Egalité d'intelligence, par conséquent égalitéd'instruction , et Bossuet sous son camail , et le pâtre sous sa peau de mouton, doivent donc, s'il y a entre eux unité de doctrine, posséder pareillement la science complète de leur religion et placer sous la môme expression toujours la même idée. Alors pourquoi la gloire de l'un et l'humilité de l'autre, si l'un n'a rien su de plus que l'autre en réalité? Croire, c'est comprendre; croire sans comprendre, ce n'est pas croire, c'est répéter.
On peut sans doute faire le silence autour d'un dogme et empêcher de protester sous peine d'excommunication, mais l'absence de protestation n'est pas l'unité, l'idée dissemblable, pour être refoulée au fond de l'âme et condamnée au secret, n'en est pas moins une dissidence et une hérésie muette qui n'attend, pour faire explosion au dehors, qu'un peu plus de lumière ou un peu plus de courage. En attendant, chacun croit comme il peut, ce qu'il peut ; chacun porte en soi une objection ou une réticence ; chacun coupe dans l'unité de doctrine une petite doctrine à son usage particulier et prend de la symbolique robe sans couture le lambeau à sa portée.
Mais une religion quelconque, eût-elle avec Tunité de signe, ce qui est possible, Tunité d'interpréution, ce qui est extraordinaire, n'aurait pas encore le droit de dire : Je suis une et universelle, car pour affecter une pareille ambition, elle doit embrasser dans Tharmonie et la généralité de son dogme le développement intégral de l'humanité, vivre d'accord en tout et pour tout avec l'humanité, avec ses lois ses tendances, ses révolutions, ses transformations, ses découvertes, ses industries; sans cela religion et humanité. Tune au nom du dogme, l'autre au nom du progrès, risquent fort de vivre à l'état de schisme déclaré : ie fait d'un côté, et de l'autre l'idée. Si c'est là l'unité, que serait donc de plus la division ?
Quand une théologie a mis son point d'honneur à être une, exclusive, contrairement à la loi de ce monde, qui veut que la vie soit une et diverse à la fois, elle a choisi une position à part, eu dehors de toute conciliation. Etre telle qu'elle, ou ne plus être, voilà sa destinée. Elle doit absorber la société en elle ou reprendre le chemin de la Thébaïdo, et, debout sur sa colonne de granit comme le slylite, regarder éternellement un vent de mort rouler sur la plaine vide son tourbillon de
Il faut donc une autre théologie pour conclure la paix avec la philosophie. Laquelle donc, enfin ? Ici, je ne puis répondre que par ma propre croyance.
Certes, la réforme a été au seizième siècle et depuis une grande idée religieuse. Elle a restituée l'homme le
droit de croire par lui-même; elle Ta relevé de la servitude de Tespril; elle Ta fait le citoyen libre de la cité de Dieu, et lui a mis en main la clef de sa propre conscience. De plus, en ramenant la religion à TEcriture et en mettant la Bible sur l'autel à la place du mystère, elle a transporté la piété dans la lecture, et par la logique de son principe elle a dû enseigner à lire plus qu'aucune autre doctrine, et par cette raison développer indéfiniment l'éducation de la multitude.
Grâce à celte instruction première, qu'elle répandait sur la tête de chaque enfant, comme l'eau d'un second baptême, elle a pris partout en Europe la tôte de la civilisation. Née de la liberté, elle a, sans le savoir et même sans le vouloir, propagé dans le monde l'esprit de liberté. Si on lui demande jamais les signes de sa mission, elle peut montrer de la main la Suisse, l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, l'Amérique surtout, la dernière victoire de son idée et l'admiration toujours croissante du monde entier. Alors sa mission sera suffisamment prouvée. Par ce que j'ai fait, peut-elle dire, Dieu était en moi; un grand peuple ne sort pas du ba-
Mais, puisque la réforme est venue dans le temps et avec une œuvre du temps, elle a dû prendre nécessairement le caractère du temps où elle vivait et de l'œuvre qu'elle devait accomplir. Or, cette œuvre était, avant tout, la liberté de conscience. Elle avait donc à lutter et à souffrir jusqu'à la mort pour conquérir ce droit sacré
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de rame, et à tremper d'avance la fibre du croyant au combat et au martyre.
Elle prit dès lors le dogme et le culte de son œuvre dans un siècle de meurtre et de bûcher. De là cette doctrine exagérée de la grâce, qui soustrait Thomme à la terre en quelque sorte et le pose face à face de Dieu, rame remplie d'une fatalité invincible, ou, si Ton aime mieux, d'une inébranlable résignation pour tout ce qui peut venir et tout ce qui peut passer. Avec la doctrine de la grâce, on a la tête dans le ciel ; on brave la colère des événements. De là encore cette morale puritaine hérissée de précautions ftirouches contre toute espèce de joie et de poésie, de peur qu'en voyant sourire la vie, le soldat du Christ ne vint à l'aimer trop éperdument et à lâcher pied au jour d'épreuve. Il est évident que pour placer l'homme au-dessus de la vie, il faut d'abord l'en détacher par une doctrine d'anslérilo.
Ainsi à son heure et à une époque de persécution religieuse, la réforme eut raison d'exagérer le dogme de la grâce et le dogme d'expiation. Elle ne pouvait vaincre qu'à la condition d'habituer l'homme à la mort par une éducation savante de la mort, jour par jour, en quelque sorte, et minute par minute. Vaincre dans le monde de l'idée, c'est savoir mourir. Je comprends donc une foi rude et fataliste dans ces poitrines couvertes de fer et de bufflo des héros de la réforme, qui allaient chercher à travers la flamme, dans l'Europe incendiée.
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-la premiôre liberté derhomme, la liberté de penser par soi-même et d'adorer le Dieu de son intelligence. La réforme était alors une armée en campagne^ il fallait bien lui imposer la discipline rigoureuse d'une armée.
Mais aujourd'hui que la victoire est gagnée, que la liberté de conscience est acquise à la moitié de l'Europe, que l'idée militante est devenue ps^rtout l'idée triomphante, la réforme a désormais l'obligation de laisser fuir derrière elle, dans le temps, la part d'elleniiéme spécialement appropriée au passé, de rejoindre le dixneuvième siècle en marche, et de remettre sa doctrine, et sinon sa doctrine du moin,s sa discipline, en harmonie avec l'âme élargie de la civilisation.
Comme toute religion tombe et vit nécessairement dans une humanité à la fqis permanente et progressive, elle doit, pour élre d'accord avec l'humanité et en intimité complète avec elle, porter une double nature, immuable et mobile, une force de tradition et une force d'évolution. Une. religion enchaînée à la lettre de son dogme est une religion bientôt dépassée. Une religion sans racine dans l'histoire est une feuille envolée de l'arbre et emportée a tous les souffles du moment.
Voyez maintenant, mon ami; et comptez du doigt, si vous le pouvez, tous lés miracles de Tart et de la science, de l'industrie et de la pensée, que le monde a multipliés coup sur coup, depuis trois siècles, en dehors et à côté du protestantisme, et demandez-vous, après cela si l'homme, refait de fond en comble ou modifié
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par tant d'influences extérieures et intérieures qui le pénètrent par tous les pores et agissent sur lui à tous les instants, est bien encore Thomme du seizième siècle, et si, pour avoir prise sur son intelligence, on doit toujours lui parler la langue de Calvin.
Si la réforme a converti autrefois les masses et entraîné les peuples sur ses pas, et si aujourd'hui elle semble avoir perdu le don de conversion et touché sa limite, à quelle cause attribuer sa puissance au seizième siècle et son impuissance dans le présent? A cette cause évidemment qu'autrefois elle marchait avec le temps et qu'aujourd'hui elle reste en arrière à écouter voluptueusement les magnifiques échos de son passé.
Veut-elle reprendre les âmes comme elle les a. déjà prises une première fois? Ëh bien! qu'elle brise le cadre trop étroit de tel ou tel autre synode, qu'elle l'étende à la mesure du dix-neuvième siècle, pour y faire entrer tous les progrès accomplis depuis trois cents ans, et alors elle pourra y faire entrer du même coup les multiiudes, les nations formées et pétries de tous ces progrès.
Elle a la chance admirable d'être la religion de la. liberté, dans un temps oii l'Europe gravite tout entière vers la liberté, avec plus ou moins de lenteur sans doute, mais avec la fatalité de l'astre sur son orbite. La paix entre la réforme et le monde moderne est à moitié conclue; un pas de plus, elle est signée.
Et qu'on ne vienne pas dire encore, avec je ne sais
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plus quelle seclo : A un monde nouveau il faut une religion nouvelle. Je ne connais pas d'abord sous le soleil de monde nouveau» je ne connais qu'un monde transformé. Si vous voulez une croyance à l'image de ce monde, cette croyance ne doit être qu'une transformation.
Ensuite on ne fait pas une religion. Tout au plus on la régénère» mais la régénérer, c'est la continuer. Il ne suffit pas» pour amener le peuple â une croyance et lui faire faire acte religieux, de mettre sur une affiche : Voici unnemple, voici un culte, entre et adore. Pour croire et adorer en réalité, l'homme du peuple a besoin de voir des rites anciens, d'entendre des mots de son enfance, parce qu'à ces rites seulement, et à ces mots seulement il a pris l'habitude, dès les genoux de sa mère, d'attacher un sens sacré. On peut élever le sens à coup sûr, mais on pourra d'autant mieux l'élever qu'on aura d'abord un rapport commun ; mais si invitant la foule à rompre avec elle-même, avec tout précédent pieux, vous la jetez brusquement en face d'un néologisme perpétuel de geste ou de parole, que vous appelez culte, que vous appelez prédication, elle écoute, elle regarde un instant, et comme elle n'a pu encore acclimater son oreille ou son regard à tout ce que vous lui dites, à tout ce que vous lui montrez, elle passe outre et va chercher ailleurs.
Le temple n'est pas la première maison venue, et comme la première maison on ne le bâtit pas seulement avec la pierre et la truelle. Si je l'ai vu sortir de
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terre, si je l'ai vu monler de main d'homme, ce n'est pas un temple, c'est à peine une salle de réunion. Je suis là comme partout dans la cité. Le temps, cet architecte de Dieu, n'y a pas encore passé la main et mis la dernière consécration.
Un temple, pour être vraiment le sanctuaire du Dieu vivant, doit avoir la mystérieuse majesté du passé. Que l'homme le sache ou l'ignore ; mais par une sorte de logique instinctive, ce qui est contemporain célèbre mal ce qui est éternel. Il y a désaccord forcé entre les deux idées. L'âme ne prie avec foi que là où on a déjà prié depuis longtemps. Il lui semble que toutes les générationsqui ont passé là, avant elle, sur cette dalle, fléchi le genou, gémi,, pleuré, répandu leur cœur comme un encens, dit ce qu'elles avaient de meilleur, sous le regard de Dieu penché sur elles, qu'elles appelaient et qui les écoutait, oui, il lui semble que ces générations ont donné à cette pierre quelque chose de plus qu'à toute autre pierre, que toutes les douleurs, les espérances, les effusions, les adorations qui ont palpité là autrefois, y psdpitent encore, et que Dieu qui a descendu là sans cesse par un rayon de sa miséricorde, y est en quelque sorte plus présent.
Du vin nouveau dans de vieilles outres; la loi de l'homme le veut ainsi pour qu'il y ait continuellement solidarité des siècles aux siècles, des morts aux vivants. Voilà, mon fils, le secret de l'alliance. Je vous l'annonce,
et déjà je prévois
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C'est à vous désormais et aux hommes de votre génération à en rédiger le contrat. Notre page a nous est tournée depuis longtemps. Vous reprendrez TEvangile éternel à la ligne où notre doigt a séché ; mais vous, ô mes amis inconnus, jeunes âmes de Tun et de l'autre camp, éprises de Dieu, en peine d'infini, d'amour, de liberté, de progrès, qu'attendez-vous donc pour vous jeter dans les bras les uns des autres et vous donner ce baiser des forts qui fait descendre du ciel les langues de feu et verse sur le monde les effusions de l'Esprit.
Avez-vous entendu? ô mon fils, le rocher a frémi. J'ai senti comme le vent d'une aile fouetter l'atmosphère ; ^rait-ce donc ici le rocher de Pathmos, et l'aigle de saint Jean endormie depuis des siècles aurait-elle repris son vol dans l'espace ?
La parole expira sur sa lèvre; il fit un effort pour continuer, mais sa pensée retomba sur elle-même, comme écrasée du poids de son propre fardeau ; sa figure prit l'effrayante immobilité de l'agonie.
La dernière lueur décolorée du crépuscule venait de mourir. Un brouillard fumait du fond de l'abîme. Je n'entendais plus que la déclamation confuse de la mer qui semblait rouler des phrases humaines dans son écume. La marée montait, et en nKHitant semblait affaisser sous nos pieds' la falaise. A ce moment je sentis passer devant nous comme une vapeur.
Le vieillard sourit une dernière fois.
— Je ne suis plus aveugle, dit-il. Je la vois comma
au jour où je la présentai au Seigneur, dans sa robe d'innocence; elle est là, près de moi, sur mon coeur, la fille de mon amour. Toujours belle, pure, sainte, austère, mais transfigurée, souriante, heureuse, Jdl de son regard prophétique prenant déjà possession des siècles lointains.
En disant ces mots, il ouvrit et ferma les bras sur sa poitrine. 11 tint Timage de sa fille ainsi embrassée pendant quelques minutes. Il reprit ensuite sa funèbre extase. Je n'osai l'éveiller de sa vision. La nuit vint. Les étoiles roulèrent sur nos têtes. Je n'ai pas compté les heures que nous restâmes ainsi. Mais peu à peu je sentis la main du vieillard trembler. Il se roidit comnm pour se lever et jeta un cri :
— Voici Dieu, dit-il ; à genoux !
Il tomba foudroyé sur le rocher.
L'ombre de sa fille venait d'emporter sa dernière pensée. Il n'était pas mort cependant; le cœur battait toujours, mais ce n'était plus qu'un cadavre debout. Il put encore marcher comme un rouage brisé qui continue d'aller par un reste d'impulsion. Je le ramenai dans sa ruine, et à quelque temps de là j'appris que le mystère était consommé.. L'homme d'une race close avait fini sa journée, et il était allé toucher son salaire.