‹ Les morts inconnus. Le Pasteur du désertChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dieu bénit ce mariage, et chaque année, pendant six années consécutives, Anne Lavocat donna régulièrement un enfant à son mari. Elle sevrait Tun pour allaiter Tautre, et elle les nourrit à la file du même lait, sans jamais laisser à son sein le temps de tarir. Elle éleva tout cela sur son petit revenu, sobrement, disciplinairement, dans la crainte du Seigneur et la pratique de la vie à bon marché. Son ménage était un miracle perpétuel d'économie.

Un œuf à la coque faisait le repas des aînés. Chaque enfant allait y tremper, à tour de rôle, sa mouillette. Pendant Tété, une cerise remplaçait Tœuf en commun. La mère en frottait le pain de chacun, et la légère teinte rose ainsi répandue à la surface lui donnait suffisamment un air de décence. Procédé d'autant plus ingénieux qu'il ménageait la ressource du pain sec pour l'infliger au besoin en punition.

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Le pasteur donnait le premier Texemple de cette sobriété féroce poussée jusqu'au défi à la nature. Sa famille a conservé et montre encore Técuelle où il prenait son lait chaque malin. Cette écuelle contient à peine une roquille. C'était là tout son déjeuner. 11 pensait qu'on doit toujours sortir de table avec un excédant de faim pour peu qu'on tienne à vivre longtemps. Ce système d'hygiène plus ou moins problématique lui avait cependant réussi à l'application.

A l'âge de vingt ans, lorsqu'il était encore à Lausanne , il fit une longue et douloureuse maladie de poitrine. Le doyen de la Faculté crut devoir appeler à consultation je ne sais plus quel illustre médecin de Genève.

— A quoi bon ? dit le jeune homme : si le Seigneur a jeté un regard sur moi , je vivrai ; sinon mon heure est comptée.

Le médecin déclara le malade authentiquement poitrinaire , et le condamna à l'air du Midi , c'est-à-dire à la mort à bref délai. Le pasteur Jarousseau mourut en effet de la poitrine à quatre-vingt-dix ans sonnés.

Cette confiance illimitée à une assistance surnaturelle et cette habitude de vivre par miracle avait singulièrement développé en lui la doctrine de Calvin sur la grâce et sur la prédestination. Toutes les fois qu'il avait une épreuve à traverser, il disait : Dieu est hoUy et il passait. Ce Dieu est bon cachait un sens aussi profondément fataliste que le Dieu est grand de l'Arabe ; seulement

il y avait y du Dieu bon au Dieu grand , toute la différence de rÉvangile au Coran.

Avec cette conviction que tout était prévu et accompli d'avance , il marchait droit son chemin , sans jamais céder à aucune considération de prudence humaine , tranchons le mot, de timidité. Quand il avait dit : Telle chose sera, cette parole était pour lui un destin. Ce qu'il avait voulu une fois, il le voulait toujours, quand même eût-il dû, pour le réaliser, tenter l'abîme, et c^la naturellement, simplement, sans effort comme sans orgueil. Il était trempé pour le danger. Le danger était Tair de son esprit. Personne n'a mieux comprb et mieux pratiqué que lui le bonheur de la persécution.

11 avait d'ailleurs une merveilleuse faculté de distraction pour échapper à l'étreinte* de la réalité. La vie intérieure était chez lui si intense qu'il pouvait à volonté supprimer le monde visible. Il descendait en lui-même et restait là fermé à la nature entière. 11 appelait cela vivre en Dieu et goûter d'avance la vie future. On raconte que saint Bernard suivit tout un joilr le bord du lac de Genève et demanda le soir où était le lac , tant il mai;phait profondément enseveli dans sa méditation. Le pasteur Jarousseau avait au même degré que saint Bernard le don de ne pas voir.

Il partait quelquefois le matin pour faire une promenade en attendant le déjeuner, et il allait d'idée en idée, le long de la grève , et de contemplation en contemplation, jusqu'à la fin de la journée, sans s'apercevoir un

50 LBS MORTS INCONNUS.

instant que son ombre avait changé de côté e^ que le soleil était passé du levant au couchant. 11 avait si bien rompu son corps au jeûne forcé et si bien dompté la faim, cette horloge de la nature , qu*il perdait aisément a la poursuite d'une vérité ou d'une théorie la notion du temps et de Tespace.

Il pensait que Thomme était un esclave, et le besoin son tyran. Partant de ce principe , il cherchait toujours à briser la chaîne de son esclavage et à réduire le besoin à sa plus simple expression. Il usait son vestiaire jusqu'au dernier lambeau et ne changeait d'habit qu'à la dernière extrémité. Ce mépris systématique de la toilette fut le seul défaut du pasteur et, pourquoi ne pas le dire aussi ? le seul nuage, à un jour donné , de son ménage.

Il possédait, à l'époque de son mariage , un chapeau déjà émérile, qui , à force d'aller au prône, c'est-à-dire à la grêle et au soleil, avait fini par prendre une teinte d'automne. Or, la femme du pasteur avait l'orgueil de son mari. Que voulez-vous ! même sous la règle rigide du calvinisme on est toujours femme par un côté. Elle poussa donc vivement à la réforme du chapeau, et voulant la fin, elle voulut le moyen. Elle trancha donc sur ceci, sur cela, et de toutes ces épargnes, lentement, longuement accumulées, elle parvint à réaliser un louis et le donna au pasteur pour faire son emplette.

Le pasteur partit pour la foire de Saujon avec l'in-

tenlion sérieuse d'affecter religieusement !a somme au crédit assigné. Mais en route il rencontra la femme du forgeron Bonnin, protestant renégat passé au catholicisme, ou» comme on le disait dans le camp de la réforme, à Bélial. Son mari était malade, son enfant était mourant, et elle allait du lit de Tun à Fautre depuis une semaine sans avoir même à leur offrir un pot de tisane. Et la malheureuse pleurait le long du chemin de n'avoir pu trouver aucun secours auprès des siens, parce que tous, restésfermes dans leur foi, Taccusaient d'apostasie.

— Tu tombes bien, lui dit le pasteur. Je suis en fonds aujourd'hui, et il lui glissa le louis dans son tablier.

Il revint à la maison le cœur plus joyeux, car il n'avait jamais tant donné d'un coup , mais aussi le chapeau plus effondré que jamais, car il pleuvait à verse. Sa femme poussa un cri de désespoir en le voyant revenir.

— Tais-toi, répondit-il, j'ai fait ce que je devais faire. Aurais-tu mieux aimé me voir un remords sur la tête?

Et il lui raconta ce qu'il intitulait sa bonne fortune.

La femme du pasteur, trompée une première fois dans son espérance , remit donc la main à l'œuvre , avec un nouveau courage et avec un nouveau génie de privations. Au bout d'une année elle avait refait à grand'peine le prix d'un chapeau. Le pasteur partit de nouveau pour Saujon. Il n'y avait plus à craindre cette

fois âueun obstacle. Bonnîn était guéri. Le chapeau était acheté.

Hélas 1 la destinée encore en avait décidé autrement. Au moment où il touchait au champ de foire, il aperçut une pauvre jument attelée à une charrette, mourante de fatigue et tombée sous le brancard au bord d'un fossé. Son maître, marchand nomade venu du fond du Limousin , Tassommait à coups de bâton pour la faire relever, mais la pauvre jument , immobile sur rherbe, rendait déjà le dernier soupir. Un long ruisseau de larmes qui coulait de son œil à moitié fermé était Tunique signe de vie qu'elle donnait encore.

— Mon ami, dit le pasteur, 'pourquoi frappes-tu ainsi ton cheval? Ne vois-tu pas qu'il va mourir?

— Pour l'aider à en avoir plus tôt fini , répondit le marchand.

Et.il redoublait de coups de bâton.

— Veux-tu me vendre ta bête? reprit doucement le pasteur.

Le marchand lui lança un regard de travers.

— Monsieur sans doute veut plaisanter.

— Non , mon ami , je parle sérieusement.

— Combien voulez-vous la payer?

— Un louis.

, Le marchand accepta le marché sans discussion. Il avait calculé que la peau de ha bête valait à peine une pistole au prix courant.

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Il détela sa jument.

— La voici , dit-il au pasteur ; emmenez-la si vous pouvez. Je vous la livre sans garantie.

Lorsque, le lendemain, Anne Lavocat vit revenir son roari de la foire de Saujon traînant derrière lui une véritable carcasse de cheval, et que, faisant un retour sur Tannée écoulée, elle pensa que tout ce qu'elle avait pris sur sa faim et sur son sommeil avait passé là, dans cette bête maigre comme la vache de TÉcriture, et bonne tout au plus à jeter à la voirie , elle tomba dans un tel accès de découragement qu'elle osa douter du bon sens de son mari. 11 faut avouer que Templette , à première vue, était assez minable et harassée au point de pouvoir à peine rester debout.

£t cependant , avec Taide du temps et du champ de luzerne, la malheureuse jument borgne, ramassée mourante sur le chemin, abandonnée, maudite, devint bientôt une monture passable , et de progrès en progrès une personne de la famille appelée Misère, comme nous Tavons vu, en souvenir sans doute de son origine, âme dévouée, intelligence de premier ordre dans sa situation. Le pasteur lui avait sauvé la vie, et par unvague instinct de ce bienfait, elle voulut le payer de reconnaissance, elle chercha en toute circonstance à le comprendre, elle le comprit, elle le suivit, elle le veilla partout Le pasteur développa consciencieusement cette riche nature trompée de moule sans doute et égarée là par hasard. Et chaque fois qu'il mettait une idée nou-

velle dans la tête de son élève, celle-ci lui rendait cette idée en nouveau service.

Depuis lors le pasteur jetait, de temps à autre, un regard sur son chapeau et disait en souriant :

— Voilà un chapeau qui m'a été remboursé au centuple.

£t il porta désormais son chapeau, trois fois vétéran, avec un sentiment de fierté.

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