CHAPITRE VIL
Pour bien comprendre ce que le proteslanlisme appelait la vie au désert, il est nécessaire d'ouvrir une parenthèse dans Thistoire. Louis XIV vieillissait, et avec Tâge, compliqué d'une fistule, il songeait au salut. Il avait eu toute sa vie le pied glissant, et bien que de chaque adultère venu à maturité il eût fait un prince légitime, pour pécher du moins royalement, Fadultère, prince ou non, n'en était pas moins resté un adultère. Le grand roi sentait donc sa conscience abondamment chargée de ce côté, et il voulait la débarrasser du fardeau avant de mourir.
Le père Letellier lui conseilla de faire pénitence sur le corps du protestantisme. De tout temps, le clergé avait demandé à la royauté une extermination générale du troupeau de Calvin. Un roi pénitent lui parut un
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coup de fortune pour essayer une Saint-Barthélémy en longueur. Il saisit Toccasion avec empressement. Bossuet avait dit au pouvoir : Gladium gladio capukmusy c'est-à-dire frappe, pendant ce temps-là je tiendrai la victime.
On espéra d'abord acheter le protestantisme, et, dans celte idée, on établit une agence générale de conversion à prix d'argent. On payait en moyenne l'abjuration un écu, un petit écu par tête; c'était mettre vraiment la foi à bon marché. Mais on comprit bientôt que l'orthodoxie au rabais faisait médiocre usage. Le nouveau converti dissipait le plus souvent au cabaret le prix coûtant de l'apostasie, et retournait à son vomissement, comme on disait en langage clérical. Alors le roi changea de système, et, pour rattraper son argent, il passa à la persécution.
Persécution sourde d'abord, à petits coups, pour éprouver la force ou la résignation du protestantisme. On commença par supprimer un prêche ici, par éloigner un pasteur là, par suspendre l'exercice du culte ailleurs, et par exclure enfin la jeunesse huguenote de toute université et de toute corporation. Par une ingénieuse contrefaçon de la proscription romaine, on lui retirait ainsi l'eau et le feu de la civilisation moderne, c'est-à-dire l'instruction et le travail.
Le début était heureux. Le protestantisme, depuis longtemps désarmé, baissait la tête et gardait le silence. Louis XÏVcrut pouvoir alors frapper le grand coup et ra-
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mener l'hérésie par ordonnance au giron de l'Église. Il publia, dans cette intention, édit sur édit : édit pour destituer les prolestants de toutes les fonctions publiques salariées par TÉtat, édit pour leur retirer les offices qu'ils avaient payés de leurs deniers; édit pour proscrire leurs pasteurs; édit pour fermer leurs temples; édit pour interdire leurs assemblées; édit pour tenir leurs femmis en charte privée; édit pour enlever leurs enfants de vive force ; édit pour confisquer leurs propriétés; édit pour leur enjoindre de quitter le royaume; et comme Tédit était pris au mot, édit pour leur défendre sous peine de mort de passer la frontière; édit pour leur imposer des domestiques exclusivement protestants, et ensuite, toute réflexion faite, nouvel édit pour leur imposer des domestiques exclusivement catholiques, dans l'espérance sans doute de trouver là plus de facilité à l'espionnage.
Nous n'avons pas encore achevé; respirons un instant.
Édit pour encourager l'abjuration en dispensant les huguenots apostats de payer leurs dettes à leurs créanciers; édit pour interdire aux protestants incorrigibles de soigner leurs malades dans leurs propres maisons. Un jour la police enleva les malheureux alités à domicile pour les porter sur des brancards à l'hôpital. Edit pour attribuer au dénonciateur la moitié de la fortune du protestant réfractaire. Le comte de Ruvigny, calviniste émigré, avait confié au président Harlay une
somme d'argent avant de partir pour la Hollande. Le président révél|i au roi le dépôt et obtint la moitié de la confiscation. Édit pour obliger le parent à livrer le parent coupable d*hérésie. Une fille, il est vrai que c'était une religieuse, sœur Marie-Suzanne de la Miséricorde, sollicita l'incarcération de sa propre mère, une dame Conrard. La police, plus charitable que sœur Marie- Suzanne de la Miséricorde, laissa la dame Conrard en liberté sur parole. Édit pour traîner sur la claie et jeter à la voirie le cadavre du religionnaire mort dans l'impénitence finale. Le régent déchira cet édit; le spectacle de la claie, disait-il , faisant un mauvais effet. Édit pour forcer les hérétiques à communier régulièrement; leur communion, à la vérité, était un sacrilège, mais les enfants finiraient peut-être par pratiquer de bonne foi la religion catholique, à force de voir pratiquer bien ou mal leurs parents. On perdait la grande, mais on sauvait la petite génération. Édit enfin pour dissoudre les mariages contractés devant les pasteurs, et frapper de bâtardise les enfants issus de ces mariages. Ainsi, Louis XIV déclarait légitimes ses bâtards, et déclarait bâtards les fils légitimes des calvinistes ; il y avait compensation.
Cela dit, Louis XIV envoya de part et d'autre un détachement de dragons porter à la pointe de l'épée cette profusion d'édits. Le dragon, de l'aveu de l'histoire, exécutait consciencieusement sa consigne. Il forçait la maison du calviniste, il brûlait, il démolissait, il taxait.
il taillait, il volait, il fourrageait, il insultait, il bâtonnait, il torturait, il brûlait, il brisait, il dévalisait, il vidait la cave, emportait le blé, enlevait Tenfant, emprisonnait, fusillait, pendait le prédicant, persécutait enfin autant qu'il était possible de persécuter, méthodiquement, scientifiquement, avec une suite, une logique à mériter Testime de Tinquisilion. Le calviniste prit rang à côté de la béte fauve à partir de ce moment. Le dragon du roi le chassa, le fuma, le tira au gîte, au terrier, à Vaffût. Ce fut une boucherie en règle, une curée. Ce que la balle laissait de côté, la chiourroe le prenait. Que voulez-vous ! le pape, par décret signé de sa main, donnait pleine licence au chasseur, et le clergé, d'un bout à Taulre de la France, chantait un perpétuel Te Deum en Thonneur de la persécution. Au premier moment, la population protestante, ainsi mise au régime chronique d'une ville prise d'assaut, finit par croire officiellement et par signer de proche en proche tout ce qu'on voulut lui faire signer. Le fanatisme cria au miracle. On eût été catholique à moins, il faut en convenir. Le roi, émerveillé de ce catholicisme à la minute, crut avoir définitivement gagné sa place dans le paradis à côté de Constantin.
Mais la persécution perdit sa peine comme toujours. Après le premier instant de terreur, la population calviniste retourna au prêche en secret. Alors le grand roi, voyant que cette émission d'édits à l'infini, escortée de dragonnades, de fusillades, de potences, de
galères, de confiscations, de démolitions de villages, d'incendies, de rapts, de vols, n'avait pu encore effacer le protestantisme du sol, élucubra, de moitié avec le père Letellier, un dernier édit, le chef-d'œuvre à coup sûr du génie de Loyola. Il décréta de sa pleine autorité que tout protestant serait désormais réputé catholique, et que si, après celte décision, le protestant, définitivement catholique par décret, persistait dans son hérésie, il serait censé relaps, conséquemment puni de la peine séculaire du relaps, c'est-à-dire marqué et banni. Voilà pour l'homme. Quant à la femme, elle devait être rasée et enfermée dans un couvent.
La violence appelle la violence. Les protestants traqués de toutes parts songèrent à leurs aïeux. Les montagnards des Cévennes prirent les armes; des pâtres sans instruction battirent les troupes royales, commandées par les écoliers dégénérés de Turenne. Pour comprimer cette insurrection de héros en sabots exaltés par des femmes prophètes, le farouche proconsul du Languedoc, l'intendant Basville ordonna de sang-froid la destruction de six cents villages. L'odeur du sang montait à la tète des persécuteurs. Ce fut partout une ivresse de cruauté.
Un jour le maréchal de Montrevel dînait à Nîmes, à la table deFléchier; au milieu du repas, il apprend par un avis secret qu'un pasteur tenait un prêche dans un moulin du faubourg. 11 jette sa serviette, sort de table, commande une compagnie de fusiliers, investit le mou-
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^ lin et y fait mettre le feu sans autre sommation. L'assemblée surprise par la flamme, veut fuir, la troupe la rejette dans le brasier à coups de fusil.
Une jeune fille franchit cette double ligne de feu, le laquais du maréchal de Montrevel l'enveloppe de son manteau ; aussitôt le maréchal ordonne de pendre le sauveur et la pauvre enfant face à face à un arbre voisin. Une religieuse obtient la grâce du laquais. La jeune fille seule est pendue. Après cette exploit, Montrevel alla reprendre son repasinterrompu, et le soir Fléchier écrivait gravement ': Cette exemple était nécessaire pour châtier l'insolence de ces gens-là.
Ainsi donc, on avait commencé par acheter le prolestanlisme ; on finissait par l'égorger. Le pouvoir allait le trouver, une bourse dans une main, une épée dans l'autre, et lui disait : La honte ou la morti Choisis. Chacun choisissait dans sa nature. La noblesse abjura ; la roture passa la frontière, emportant une partie de la richesse du pays.
Louis XIV mourut, et le régent laissa sommeiller la fiction qui déclarait que tout protestant était catholique de par le roi, pour avoir le droit de le punir de la peine du relaps; mais à la mort du régent un aumônier du palais Royal, élevé à la mitre dans la ruelle de la duchesse de Berry, reprit en sous-œuvre l'édit du roi défunt et le. réédita avec une légère aggravation. D'après l'édit de Louis XIV, il fallait pour être relaps l'aveu du protestant lui-môme en présence de l'officier de justice.
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D*après le nouvel édil de Tressai) , la déclaration du curé pouvait suffire. Ainsi la vie, la fortune, la liberté de chaque famille suspecte d'hérésie, dépendaient, sans restriction, sans information, sans appel, de la haine, de la bonne ou de la mauvaise humeur du curé de sa paroisse. Or, le curé par état, par système, avait l'âme médiocrement portée à l'indulgence, et, pour ne citer qu'un exemple, l'abbé Mignot, du diocèse de Mende, fit un jour mourir sous les verges une jeune fille accusée d'avoir sucé le lait de sa mère et d'avoir préféré comme elle la Bible au confessionnal.
Le duc de la Vrillière suivit rigoureusement la tradition de Tressan de Lavergne. Pendant toute la durée de son ministère on vit le long des grands chemins des files gémissantes de religionnaires, et parmi eux des enfants de huit ans, traînés au bagne, le bâton haut, la chaîne au cou , pour avoir cru au Dieu de leur cmur et l'avoir adoré en commun. Ils y restaient, toute leur vie, et la vie sur la chiourme était la mort à bref délai. Leurs pasteurs plus heureux montaient sur l'échelle et mouraient du moins sans retard de la main du bourreau. Comme le bagne n'était pas fait pour les femmes, on les envoyait ailleurs.
Il y avait au fond de la France, au bord des marais d'Aigues-Mortes, une tour solitaire, sombre, muette, ouverte seulement par le sommet à la neige et à la pluie. Qui pouvait habiter cette tour de mystère gardée nuit et jour par une sentinelle? Nul ne le savait.
Oa disait vaguement qu'un certain nombre de femmes, surprises au désert, avaient passé autrefois le seuil de cette prison. Les vieillards racontaient même qu'ils avaient vu des jeunes filles, du premier âge, parmi les victimes. Mais les prisonnières étaient-elles mortes ou vivantes ? Aucune voix ne pouvait percer la pierre de la muraille.
Seulement de temps à autre, il sortait de là un cercueil, voilà tout ce qu'on savait. L'Europe protestante apprit un jour l'existence de ce charnier. Le grand Frédéric demanda la grâce des malheureuses condamnées au supplice de ces gémonies. Cette grâce lui fut refusée.
Longtemps après, combien moururent dans l'intervalle I le maréchal de Beauveau, nommé commandant de la province, voulut voir celte prison d'État. Il en fit ouvrir le guichet.
Ce qui se passa alors dans son âme , Dieu seul pourrait le dire ; car en voyant des choses humaines qui n'ont plus de nom dans aucune langue, cet homme de fer, trempé au feu, n'eut plus la force de parler aux ombres dressées devant lui, il ne put que leur faire signe de sortir.
Elles virent enfin la lumière du soleil, mais à peine eurent-elles jeté un regard effaré sur la campagne, qu'elles tombèrent aux genoux du maréchal et le prièrent de les rejeter sur la paille de leur cachot.
Elles n'avaient plus de famille, une porte ou frapper. Quelques-unes étaient enfermées depuis soixante ans
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au fond de ce tombeau. 11 fallut qu'au premier moment le prince de Beauveau les nourrît sur sa cassette.
Le duc de la Vrillière lui ordonna depuis de réintégrer les victimes dans leur prison. Il répondit : J*ai fait murer Tinfâme cachot, et personne au monde ne le rouvrira tant que je commanderai dans la province.