CHAPITRE VIII
Toutefois, lorsque le pasleur Jarousseau vint prêcher au désert, Voltaire avait déjà parlé, et, par sa glorieuse dictature sur Topinion publique, avait incliné le pouvoir à la tolérance, tolérance capricieuse sans doute et encore troublée çà et là d'un coup de tête à Toccasion contre le protestantisme; on eût dit tout au plus la lueur intermittente d*un jour meilleur.
Le maréchal de Senneterre, comme nous Tavons vu, gouvernait alors la Saintonge et habitait le château de Semussac, à une lieue de Saint-Georges-de-Didonne. C'était un vieillard aveugle, qui faisait régulièrement après souper sa partie de piquet, et reconnaissait parfaitement chaque carte au toucher.
Malgré sa cécité, il avait Tâme en équilibre, ce qui suppose toujours un léger grain de philosophie. Il avait fait la guerre dans l'Inde ; il avait donc beaucoup voyagé,
beaucoup comparé, et il croyait à Dieu sans préférence. Seulement il voulait avant tout Tordre et la régularité dans sa province et dans son armée.
Lorsqu'il apprit l'arrivée du pasteur Jarousseau à Saint-Georges, il le fit venir à son château de Semussac.
— Ecoutez, mon ami, dit-il ; je sais, mais je veux ignorer ce que vous êtes venu faire ici. Puisque vous tenez absolument à posséder un troupeau, menez-le paître, où il vous plaira, Therbeque vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas en public et sur le grand chemin. Mais pas de scandale, entendez-vous bien? je ne le souffrirai pas; quand un des vôtres aura un enfant, il le mènera baptiser au curé, et quand il mariera sa fille, il la mariera à l'église.
Et si jamais je dois vous rechercher pour l'acquit de ma cbargCf j'aurai toujours soin de ne pas vous trouver; mais il faudra aussi m'aider de votre côté.
— Monseigneur vowdrait-l-il dans celte hypothèse me tracer une ligne de conduite?
^- Que diable, mon garçon, je ne puis vous indiquer moi-même le moyen d'échapper à ma justice; ayez une retraite dans votre maison ou ailleurs, peu m'importe, cela ne me regarde pas, pourvu que vous soyez caché; seulement, toutes les fois que je donnerai l'ordre de vous arrêter, je ferai battre le tambour à l'entrée du village.
Et congédiant le pasteur d'un geste de eommandement, il ajouta :
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— Allez, ceci est mon dernier mot. Tenez-vous pour averti.
Le pasteur comprit que le dernier mot du maréchal était un permis tacite de prêcher FEvangile. Restait, il est vrai, la question du baptême et du mariage à Téglise. Mais la difficulté était prévue et résolue depuis longtemps. Le clergé tenait avant la révolution, comme chacun sait, le registre de Tétat civil. Lorsqu'un enfant naissait dans une famille protestante, le père le portait d'abord â la paroisse, où le curé administrait le baptême et rédigeait l'acte de naissance ; mais de la paroisse, il le reportait aussitôt à la maison du pasteur, qui, sur le baptême encore frais de l'Église romaine, en versait un second : de sorte que la jeune âme, à son premier vagissement, passait en un quart d'heure, avec une goutte d'eau, du catholicisme au protestantisme. Quant au mariage, la question était insoluble ; comme il fallait aller à confesse pour épouser à l'église, le protestant aimait mieux épouser au désert, dût-il avoir devant la loi des enfants bâtards.
Le pasteur Jarousseau pratiqua une cachette dans la muraille de sou grenier et prêcha la parole du Seigneur sous la protection du maréchal de Senneterre, en y mettant toutefois de la discrétion, pour rester dans la lettre du traité.
Chaque dimanche il assignait d'avance un rendez-vous à son troupeau pour le dimanche suivant, tantôt dans la forêt de Suzac, tantôt sur la dune de Saint-Georges, tan-
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tôt au fond d'une grotte de la falaise, tantôt enfin sous une frênière, au bord de l'étang de Chenaumoine.
Les fidèles accouraient à la réunion de six lieues à la ronde, par des sentiers écartés , les hommes armés de longs bâtons ferrés, les femmes cachées sous leur cape gauloise. Ils remettaient en arrivant aux anciens de TEglise leur merreau, signe de reconnaissance entre eux^ et prenaient place en silence, à côté les uns des autres, tête nue, les mains appuyées sur leurs bâtons.
A ce moment le pasteur, monté sur un tertre à défaut de chaire, ou adossé à quelque vieil arbre éploré penché sur lui du haut de je ne sais combien de siècles d'existence, commençait le service divin en lisant et en commentant un chapitre de TÉvangile.
Pendant qu'il parlait, Misère, postée en senlindle avancée sur la hauteur voisine, immobile et l'oreille dressée, regardait l'horizon, flairait l'atmosphère, et, au moindre bruit suspect, au moindre uniforme errant dans le lointain, descendait de son poste et donnait le signal de la retraite.
Lorsque par hasard la troupe battait la campagne et que le pasteur Jarousseau jugeait le prêche en terre ferme impossible pour un dimanche ; ce dimanche-là, de bonne heure avant le lever du jour, trois ou quatre chaloupes pontées de pêcheurs ou de pilotes , sortaient mystérieusement du port de Saint-Georges, filaient à toutes voiles en pleine mer, jusqu'à ce qu'elles eussent perdu la vue de la côte ; alors elles laissaient arriver
bord à bord; les écoutilles sautaient, les fidèles cachés à fond de cale montaient sur le pont, et là, debout sur rhabitacle de la barque du milieu, perdu dans Timmensité de rhorizon vide, la tête au vent, le pasteur entonnait un psaume et faisait un sermon. Il trempait ensuite sa main dans un seau d'eau de mer et baptisait les enfants nouveau-nés, pour les initier d'avance, par ce baptême d'amertume, à une vie de persécution.
C'était le prêche en pleine mer. La voûte du temple était la voûte du ciel, le temple était l'infini. Le parvis était una planche flottante sur le gouffre , et agitée à la houle, image saisissante de l'Église sous la croix, sans repos et sans patrie. On était là loin de l'homme, en présence de Dieu seul , comme au jour du jugement dernier. La mer élincelait au loin sous le soleil. On doit emrer ainsi dans la vie éternelle , sur une nappe de lumière.
A la tombée de la nuit, les chaloupes regagnaient isolément le port de Saint^eorges, pour dérouter le soupçon. Bien souvent, lorsqu'un navire breton entrait en rivière, l'homme de quart assis à la barre du gouvernail entendait au loin, à travers l'obscurité, des chants graves et tristes de voix d'hommes et de femmes, et, croyant sans doute que les voix montaient du fond delà mer, faisait le signe de croix pour conjurer les spectres de l'abîme.
Cependant, si bien gardé que fût le secret de ce culte tantôt célébré en mer, tantôt sur la dune, la prédication
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nomade du pasteur Jarousseau transpirait au dehors. Il y avait alors à Saint-Georges un curé nommé TabbéLeborgne. L'abbé Leborgne était un petit homme maigre"^ ]a tôte ronde, le nez effilé, l'œil gris, le front chauve et bosselé , comme s'il avait été repoussé à coups de marteau. Fanatique de bonne foi , espèce de saint bilieux égaré dans un siècle de gaieté, il vivait seul , tête à tête avec son crucifix, pratiquant toutes les austérités d'un frère du moyen âge. Une seule pensée , l'enfer ; un seul dogme, le compelle mtrare , avaient pu pénétrer dans cette cervelle étroite, sans cesse échauffée par le jeûne et par l'abstinence. L'évêque de Saintes avait cru devoir envoyer à Saint-Georges^ alors le foyer le plus ardent du calvinisme dans toute la province, un prêtre irréprochable et inexorable, qui ne discutât pas avec l'hérésie, mais la signalât en toute occasion à la rigueur du bras séculier, et il avait choisi l'abbé Leborgne.
Lors de son arrivée, le pasteur alla lui rendre visite, pour donner l'exemple de la conciliation.
Le curé le reçut debout, sur le pas de sa porte, comme un lépreux.
— Que venez-vous faire ici? dit-il d'un ton bourru; que peut-il y avoir entre nous de commun ?
— La charité, monsieur le curé.
— Je n'ai pas de charité pour l'erreur.
Et il rentra au presbytère.
L'abbé Leborgne croyait le salut du monde et son propre salut attachés à l'extinction du protestantisme. Il
y travaillait consciencieusement. Chaque fois qu'il avait vent d'une assemblée dans le désert , il allait lui-même à pied, son bréviaire sous le bras, dénoncer le fait à Févêque de Saintes. L'évéque de Saintes le dénonçait à son tour à Versailles, et de dénonciation en dénonciation, le crime d'État revenait au château de Semussac avec injonction de sévir.
Au bas de l'avis, le maréchal de Senneterre écrivait plaisamment, en sa qualité d'aveugle : Je n'ai rien vu ; et il retournait la dénonciation ainsi annotée au ministère. Quand on le pressait trop vivement, il envoyait un bataillon tambour battant faire une visite domiciliaire chez le pasteur ; le pasteur , averti par le bruit du tambour, remontait dans sa cachette et laissait passer l'orage.
Mais un peu de temps après la visite du marquis de Mauroy, le maréchal de Senneterre tomba malade de la gravelle, et alla subir l'opération de la taille à Paris. Le pasteur crut pouvoir continuer son apostolat dans le désert, comme par le passé.
Malheureusement l'intendant Barentin exerçait en l'absenc-e du gouverneur la plénitude de l'autorité. Or, l'intendant devait sa fortune au patronage du clergé. Il cherchait en toute circonstance à flatter son patron, et de toutes les flatteries il crut que la plus agréable serait encore un coup de main, dans l'ombre, contre le protestantisme. Il donna donc l'ordre au capitaine Lambert de porter de nuit sa compagnie de dragons au village
de Saint-Georges et de la mettre à la disposition de Tabbé Leborgne.
C'était le dimanche de la Pentecôte. Le pasteur prêchait ce jour-là sur la lisière de la forêt de Suzac, derrière le terrier Têtu. Misère, debout sur le sommet de la dune, surveillait attentivement la plage de Saint- Georges et la route de Mechez.
Mais, dès le matin, le capitaine Lambert avait posté sa troupe dans la forêt ; à peine le pasteur avait-il commencé son sermon, que, du fond d'une ravine ombragée de genêts en fleur, il vil surgir tout à coup à son regard le plumet des soldats.
L'officier marchait en tête, l'épée nue, et, à côté de l'officier, une espèce de spectre noir semblait le guider; mais, à l'aspect du pasteur, il rentra dans le fourré.
Le prône était cerné.
— A genoux ! dit le pasteur aux fidèles..
Toutes les têtes disparurent dans les fougères. Le pasteur resta seul debout.
Le 'détachement fit halte, rangé sur une seule ligne, la baïonnette en avant.
— Jouel cria l'officier.
Le pastear croisa les bras sur la poitrine. 11 avoua cependant depuis que ce mot lui avait causé une légère émotion.
— Feu!
Une détonation successive et prolongée retentit à travers la colonnade sonore des troncs de pins de la forêt.
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Un nuage de poudre enveloppa un instant le terrier Têtu. Misère, surprise dans sa faction, pdussa un hennissement de douleur.
Les balles avaient sifflé, mais une seule avait porté et avait renversé le chapeau du pasteur.
L'apôtre releva tranquillement sa coiffure mutilée, et la regardant d'un œil de regret, comme s'il lui faisait un dernier adieu:
— Enfin, dit-il, voilà ma femme contente ; il me faudra bien cette fois-ci acheter un autre chapeau.
Puis, élevant en Tair ce vieux débris couvert de gloire, il cria vive le roi !
A peine avait-il poussé ce cri qu'il sentit à la tête une vive douleur. Il porta la main à son front et la retira pleine de sang.
— Le maladroit, dit-il, a failli me blesser.
Puis laissant tomber sa tête sur sa poitrine, il ajouta aussitôt :
— Après tout. Dieu est bon : cette balle aurait pu me tuer.
Et il tomba évanoui.