OPINION DE LITTRE SUR LA MORT DU DAUPHIN FRANÇOIS
Préoccupé du problème de la mort du dauphin François, M. Etienne Charavay, désirant connaître l'avis d'un homme autorisé, avait prié Littré de lui donner son opinion sur cette question de pathologie rétrospective. L'illustre savant, qui a résolu avec tant de sagacité et d'esprit critique les problèmes si ardus de la mort d'Alexandre et de celle d'Henriette d'Angleterre, écrivit alors la lettre suivante à M. Charavay qui l'a jadis publiée dans sa très intéressante Revue des Documents historiques.
D'après un document aussi imparfait que celui qu'on vient de lire, Littré ne pouvait formuler qu'une hypothèse, mais on verra que, pour Littré comme pour nous-mêmes, la question de poison doit être définitivement écartée.
Ménil-Ie-Roi, par Maisons-Laffite, ^ août 1874.
Monsieur,
J'ai lu attentivement le procès-verbal d'ouverture du corps. Je n'y ai rien vu que de négatif, c'est-à-dire que les organes, intestins, estomac, rate, foie, vésicule du fiel, cœur, reins et cerveau n'ont présenté aucune apparence morbide ou bien les apparences, comme au foie, ne nous apprennent rien. Peut-être faut-il taire une exception pour le poumon. Cet organe, dit le procès-verbal, était plein d'élevures. De plus, le corps avait la bouche et le nez pleins de caillots de sang. On peut croire que le défunt avait eu une hémoptysie
et que, par conséquent, les iîevures notées indiquaient une lésion, sans doute des tubercules disséminés.
Cette ouverture de corps ne permet de songer à aucun poison .
Mais pour la question de poison comme pour celle de phthisie à laquelle je viens de faire allusion, il faudrait pouvoir comparer au résultat de l'ouverture du corps l'histoire de la maladie. Cela ajouterait de la probabilité aux conjectures que j'émets ou les écarterait tout à fait. Non pas que je veuille affirmer que l'histoire de la maladie, jointe à l'autopsie, permettrait de résoudre absolument le problème de pathologie rétrospective qui vous occupe : mais, du moins, tous les éléments médicaux de la question auraient été mis à contribution.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.
E. LlTTRÉ.
}ietipi II
Mort, le 10 Juillet 1559, de Méningo-encéphalite
TRAUMATiaUE.
Les historiens ont fait la remarque, qui est en effet assez piquante, que le règne de Henri 11 commença par un duel et finit par un combat singulier, où ce prince trouva la mort. Us ajoutent quece genre de mort avait été pronostiqué au roi par un certain Gaurie* qui, tirant Thoroscopedu souverain, avait prédit que les années climatériques lui seraient funestes (les années climatériques sont toutes les septièmes années de la vie humaine et plus spécialement la soixante-troisième, particulièrement redoutable) ; et, en outre, que s'il passait la soixantième année de son âge, il n'arriverait certainement pas à la soixante-dixième. Le sieur Gaurie ne se risquait guère, aussi sa prophétie n'eut-elle pas de peine à se réaliser. Le roi mourut en effet âgé seulement de quaranteet-un ans.
Ce que Montluc a rapporté des pressentiments
». Berthevin, (ip. cit., p. 59.
du roi est véritablement assez singulier*. Voici la citation du paragraphe de ses commentaires, où il raconte lui-même le songe qu'il eut en Guyenne la veille du jour qui précéda le tournoi où le roi trouva la mort.
Je songeais, écrit MonUuc,que je voyois le roi assis sur une cluiise, ayant le visage couvert de gouttes de sang, et ne sembloit que re fut tout ainsi que Ton peint J.-C. quand les Juifs lui mirent la couronne et qu'il tenoitles mains jointes. * Je lui regardois, ce me sembloit, sa face, mais je ne pouvois voir autre chose que sang au visage, ne découvrant aucun mal. J'o>ois, comme il me sembloit, les uns dire il est mort, les autres il ne l'est pas encore, )e voyois les médecins et chirurgiens entrer et sortir dans la chambre; et cuide que mon songe ne dura longuement, car à mon réveil je trouvoi une chose que je n'avais jamais pensée, c'est qu'un homme puisse pleurer en songeant : car je me trouvoi la face tout en larmes et mes yeux qui en rendoient toujours; falloit que je les laissasse rire, car je ne puis garder de pleurer longuement.
Mézerai rapporte' aussi, pour Tavoir appris de gens de qualité, qui le tenaient de Charles de Lorraine, gendre du roi, que la nuit qui précéda le tour-
1 . Dans ses fameuses prophéties, si longtemps prises au sérieux, et qui, même de nos jours, ont trouvé des adeptes convaincus, Nostradamus avait prédit la mort de Henri 11 :
Le lyon jeune le vieux surmontera En champ bellique par singulier duelle, Dans caige d'or les yeux lui crèvera : Deux classes une, puis mourir, mort cruelle.
Les contemporains crurent y trouver, très clairement prédit, l'événement où le Roi trouva la mort ; il faut bien reconnaître que pour cette fois le hasard servit assez bien le prophète.