LES MÉDECINS DE HENRI IV
Nous ne compterons 'pas ceux qui du temps d'Henri IV furent honorés du titre de premier médecin ou de médecin du roi, comme Nicolas Dortoman, Bonaventure de Médicis, (B. 2.602) *, Raphaël de Taillevis (B. 2.624), La Mezière (B. 2.300), etc.
Nicolas Dortoman était professeur de l'École de médecine de Montpellier.
La Chambre des comptes de Pau constate le payement fait à Laurent Dortoman de 11.000 écus dus à son père Nicolas Dortoman, premier médecin du roi et professeur à la faculté de Montpellier (B. 174).
Le service médical de la maison du roi de Navarre était-il bien organisé? Quand Henri fut malade à Pau, en 1582, au lieu de se contenter des médecins ordinaires, il fit venir de Lescar, petite ville voisine, un médecin nommé Dufresne, qui avait delà renommée, et il dut être satisfait de ses soins puisqu'il le paya 90 livres (B. 157).
L'état du roi parut un jour si grave qu'il fallut faire une
1. D'après l'excellent ouvrage de M. de Lagrèze, Henri 11^, p. 183 et suiv.
2. Ces lettres et chiffres désignent les cotes d'archives du Béarn, consultées par M. de Lagrèze.
consultation. On appela à Pau : Dufresne de Lescar, Bertrand de Bazas, et d'Espagnet de Bordeaux(B. 2.682). Henri aimait beaucoup certains de ses médecins, notamment le sieur de LaMezière. Il lui donna des gratifications diverses. En 1577, il lui accorda trente arpents de terre (B. 2.300). Ces dons de terre faits à des médecins paraissent avoir été dans les usages des seigneurs du Béarn. La reine Jeanne avait eu à se louer pour elle et pour son fils Henri du S' de Casaux, qui recevait des Etats 60 écus comme médecin du pays (C. 682). Par lettres patentes de 1560, elle lui donna 63 journaux de terre dans le bois et bermsk défricher. En 1563, la terre agrandie et défrichée fut ennoblie, et la reine l'appela Tout y croît: quand elle le concéda, rien n'y croissait, mais tout y pouvait très bien croître.
Nous avons dit que si Henri avait à Pau des médecins, il aimait à en consufter d'autres. 11 en faisait venir de loin, il en emmenait d'étrangers. En is88, une somme est comptée à Daniel Poullet, chirurgien, pour accompagner le roi en Gascogne (B. 297>.
Nous pourrions citer plusieurs noms de chirurgiens du roi. La Chambre des comptes fournit la note de nombreux payements faits à des chirurgiens, à Ferrand 30 livres (B. 157), à Tausin 24 livres (B. 162), etc.
On distingue parfois le cas de guérison de celui de simples soins. Ainsi Nicolas Ferrand reçoit dix écus pour avoir soigné le roi (B. 2.024't et François Martel 1.200 écus pour avoir guéri le rot (172).
Comme Ton ne précise pas le nombre des visites, il serait difficile de dire combien elles étaient payées par le roi. Dans les fors de Béarn, revisés par l'aïeul d'Henri IV, nous trouvons la rubrique des médecins eS apothicaires (p. 50, éd. de 1551).
L'article V est ainsi conçu : Les médecins, quand ils sortiront de la ville où ils font leur demeure auront par jour 9 s. morlàas, et la dépense en sus. En ville ils auront par visite un sou 8 deniers morlàas et per vedcr fa urina, 4 deniers morlàas.
11 paraît qu'il en prenait des drogues, Henri IV! Les apothicaires du roi sont souvent cités et nous n'avons pas lecucilli tous les noms. 11 y en a un qui portait un nom sinistre, tonguemort (B. 2. 17s). Arnaud de Cassou recevait pour le service
de la maison 24 écus (B. 232). Une somme de 1.200 livres fut payée à Laluire (B. 3.414).
L'apothicairerie royale se trouvait au Château même.
Après avoir parlé des apothicaires, disons un mot de roprrateur des deiiU. C'était un chirurgien faisant partie du service médical de la maison du roi.
Nous trouvons qu'il a été alloué à l'argentier « 13 livres 15 sols pour un cautère d'or qu'il a fait faire pour cautériser les dents du roi, cautère pesant 5 écus, et la façon 15 sols lequel a été mis en mains de M" Pierre, chirurgien. » (B. 05).
Les remèdes pris par le roi sont constatés dans les comptes de l'apothicaire. Au premier aspect, et en n'examinant que le total, il nous avait paru que les remèdes étaient chers et que Ton en prenait en quantité. En vérifiant les articles un par un, nous avons vu que les friandises, mêlées aux médicaments, étaient très nombreuses et très coûteuses.
Les remèdes que Henri employait surtout c'était la diète, les médecines et les Eaux-Chaudes. Comme le roi se rendait souvent malade pour avoir trop mangé, on le condamnait alors à la diète. Si la Chambre des comptes fournit des détails sur ce qu'il mangeait, on ne s'attendait pas d'en trouver sur les jeûnes qu'il s'imposait, et cependant nous lisons qu'il a été payé à Etienne Choine, boulanger, 50 livres pour 25 livres de biscuits fournis au roi pendant la diète que Sa Majesté a faite au mois d'avril 1=183. A Pau, le roi de Navarre soignait sa santé; il prenait du lait d'ânesse; une ânessc noire avait été achetée pour lui donner du lait (B. 2.398). 11 prenait des lavements laxatifs (à 20 sols pièces) (B. 47).
Dans ses lettres, il parle souvent des médecins dont l'usage lui était familier. Ainsi dans une lettre (t. IV, p. 730), il dit: « J'ai pris aujourd'hui une médecine qui m'a tant affaibli qu'il n'est pas possible de plus. » Nous n'entrerons pas dans l'examen de la nature des remèdes dont il avait l'habitude de faire usage. 11 avait très souvent des douleurs d'estomac; il prenait alors de l'absinthe (B. 48) ou del'aloèsCB. 71'. Il est question aussi de remèdes secrets (B. 2.89?). La Chambre des comptes ne répugne devant aucun détail. Elle cite le raccommodage de la chaise percée B. 126); l'achat d'un urinai (B. 109); le prix de la façon d'un pot de chambre d'-irgcnt (B. 64).
Le roi avait confiance dans la médecine et dans les médecins. Dans une de ses lettres (t. IV, p. 732), il dit qu'il veutse mettre entièrement dans les mains de son médecin. II fit usage des bains de mer (B. 127), mais ce senties eaux thermales qui lui plaisaient surtout. Elles ont des vertus merveilleuses pour la guérison des blessures et de la gravelle. Henri était atteint de cette dernière maladie et il fut aussi blessé en combattant.
Nous aurions d'amples matériaux, dans le détail que fournit la Chambre des comptes, pour faire l'histoire des maladies secrètes du grand roi; mais nous n'aborderons pas ce sujet.
Pour ne pas finir ce chapitre par une historiette de Tallemant des Réaux, nous allons en emprunter une autre au Mercure français de 1008.
Henri IV, dans une de ses lettres, parle bien d'une fluxion an pied; mais il n'était pas content qu'on le peignît à la cour de Madrid comme impotent et perclus de goutte. Un jour que don Pedro de Tolède, ambassadeur d'Hspagne, vint le visiter, « il le prit par la main, dit le Mercure^ et parlans seuls d'affaires, le roi cheminant à grands pas le long de ses galeries, le tint cinq heures durant, jusqu'à ce qu'il reconnut que don Pedro n'en pouvait presque plus : alors il le licencia. »
RAPPORT DE l'ouverture DU CORPS
Du Roy deffunct^ Henry le Grand, ly de ce ttom, roy de France et de Navarre^ qUi a esté faite Je quin^iesme four de may mil six çenl dix, à quatre heures du soir. Ayant esté blessé le jour précédent d'un cousteauy estant dedans son carosse, dont il seroit décédé incontinent, après avoir dit quelques paroles et jette du sang par la bouche.
S'est trouvé par les médecins et chirurgiens soussignez ce qui s'ensuit : Une playeau costé gauche, entre l'aisselle et la mammelle, sous la deux et troisième coste d'en haut, d'entrée
ï. Cf. Guillemeau, Œuvres de chirurgie, p. 855.
du travers d^un doigt, coulant sur le muscle pectoral^ vers ladite mammelle, de la longueur de quatre doigts, sans pénétrer au dedans de la poictrine.
L'autre playe en plus bas lieu, entre la cinq et sixîesme <:oste, au milieu du mesme costé, d'entrée de deux travers de doigts, pénétrant la poictrine, et perçant l'un des lobes du poulmon gauche, et de làcouppantle troncdeTartèrc véneusc (veine pulmonaire) à y mettre le petit doigt, un peu audessus de l'oreille gauche du cœur. De cet endroit, l'un et l'autre poulmon a tiré le sang, qu'il a jette a flot par la bouche, et du surplus se sont tellement remplis, qu'ils s'en sont trouvé touts noirs, comme une écchimosc.
Il s'est trouvé aussi grande quantité de sang caillé en h cavité de ladite poictrine, et quelque peu au ventricule droict du cœur; lequel ensemble les grands vaisseaux qui en sortent, estoient tous affaissez de l'évacuation; et la veine cave, au droict du coup (fort prés du cœur) a paru noircie de la <:ontusion faite par la pointe du couteau;
Parquoy tous ont jugé que cette playe estoit seule et nécessaire cause de la mort.
Toutes les autres parties du corps se sont trouvées fort entières et saines, comme tout le corps estoit de très-bonne température et de très-belle structure.
Fait à Paris les jour et an que dessus.
Médecins du roy :
A. Petit, A. Milon, De Lorme, Regnard. Héroard, Le Maistre, Falaiseau, De Maierne, Hubert, Le Mirrhe, Carré, Auberï, Yvelin, de Lorme le jeune, Hautin, Péna, Lusson, Séguin.
Chirurgiens du roy :
Martel, Pigrai, Guillemeau, Regnaud, Gardé, Philippes, Jarret, de la Noue, Joubard, Bérart, Bachelier, Robillard.
Voici les observations du médecin légiste Chaussier (op, cit., p. 149) sur le rapport qu'on vient délire :
Dans le rapport de l'ouverture de Henry ly, on dit : quek veine cave a paru noircie de la contusion faite par la pointe du
couteau. Mais dans un rapport judiciaire, tout doit être positif; on doit dire ce qui est, ce qu'on a reconnu, constaté, et non pas seulement ce qui a paru : l'apparence ou un premier aperçu, si on s'y borne, peuvent conduire à l'erreur. On doit aussi désigner la forme, l'étendue de l'altération que l'on indique; enfin, on doit toujours employer l'expression propre; ainsi, dans le cas actuel, il ne fallait point dire : i" que la veine cave a paru noircie ; 2' il fallait désigner l'étendue de cette noirceur ou couleur noire; y enfin, il est certain que l'on a confondu la contusion avec V ecchymose,
La pointe d'un couteau qui ouvre une veine ne produit point une contusion; mais le sang qui s'échappe d'une veine peut s'infiltrer dans les matlles du tissu lamineuxqui l'environne, produire ainsi un ibrombus plus ou moins gros, ou une ecchymose plus ou moins difi'use : ce qu'il faut bien distinguer, surtout dans quelques cas.
CE qu'on entendait par l'« effigie d'après le vif* ».
Aussitôt après la mort du roi, on en prend le moule, pour ohitx\\xVeffigie d'après le vif ; ctiXt effigie préparée, on la place dans une salle richement parée ; la salle reste garnie de sièges et de plians couverts de drap d'or rayé, comme pour une réception ; c'est là que se tiennent les prélats, les évêques, les courtisans et les officiers du service du feu roi, pour accompagner cette effigie; on la tient sur un lit de parade, revêtue d'une couverture de drap d'or frisé traînant jusqu'à terre ; cette couverture est garnie d'une riche bordure de deux pieds de largeur, et composée d'hermine; sous cette bordure est, pour la soutenir, une toile de Hollande de la plus grande beauté et qui dépasse d'un pied la bordure.
L'effigie a d'abord une chemise de toile de Hollande, brodée en soie noire aux manches et au collet; elle est revêtue ensuite d'une riche camisole de satin rouge, doublée de
1 . Ext. des Recherches historiques sur les derniers jours des rois de France, par Berthevin.
taffetas de même couleur, avec un passement d'or. La camisole dépasse, aux jambes et aux bras, une tunique qui la recouvre ; ce nouveau vêtement est de satin bleu azuré et semé de fleurs de lis ; les bords sont relevés par un passement d'or et d'argent de quatre doigts.
Par dessus, enfin, est le manteau royal * de velours violet, semé de fleurs de lis, doublé de taffetas; le collet du manteau, renversé d'environ un pied, est d'hermine; la même fourrure garnit les paremens et la queue du manteau, qui a cinq aunes de longueur. Au manteau, sont attachés les cordons des ordres qui pendent ainsi au cou de l'effigie ; sur sa tête se trouve un petit bonnet de velours cramoisi foncé ; le tout est surmonté d'une couronne garnie et étincelante de pierreries. Les jambes reçoivent des bottines de toile d'gr avec des semelles de satin rouge; la tète de reflfigie repose sur un oreiller de velours rouge cramoisi richement brodé en or. A droite est placé le sceptre du roi, à gauche, la main de justice. Un dais forme le ciel du lit. Au chevet du lit, à droite, se trouve une chaise de drap d'or avec un carreau de même étoffe. Au pied du lit, sur deux escabelles sont une croix d'argent et un bénitier aussi d'argent doré. Aux deux cotés des escabelles se tiennent, sur deux petits sièges, deux héraults charger de présenter de l'eau bénite aux princes et à ceux qui sont admis à cet honneur.
Au fond de la salle est dresse, en face de l'effigie, un autel richement paré. Pendant les huits à dix jours que l'effigie reçoit les honneurs rendus à la mémoire du prince, on fait le service de la table comme si le prince était vivant. Aux heures accoutumées, le dîner et le souper sont apportés par les gentilshommes servans, l'huissier marche devant ; |cs officiers du gobelet couvrent la table des mets ordinaires; ils font les révérences et les saluts accoutumés comme du vivant du prince. La table est bénite par un aumônier ; les pages, les huissiers, les maitres d'hôtels et tous les gens de service vaquent à leurs fonctions pendant à peu près le même temps que durait le repas du roi ; la présentation de la coupe, le
I. Pour désigner sa couleur, Dutiliet a dit: le velours est violci cramoisi a^uré.
changement de services, tout a lieu dans les mêmes intervalles ; l'on donne à laver. Le prélat ou l'aumônier de service dit ensuite les grâces ; après quoi il ajoute seulement le De profundis et l'oraison pour le repos de Tâme du roi. Après le repas, les vins ♦et les viandes sont tous distribués aux pauvres.
Au bout *de huit jours, on substitue le corps à l'effigie. .
Les mêmes honneurs sont rendus à son effigie comme ils l'étaient au prince lui-même ; une cour nombreuse se range autour de l'effigie et les mêmes cérémonies retracent, pendant plusieurs jours, et prolongent, pour ainsi dire, la vie du prince.
La religion chrétienne, indulgente pour la faiblesse, a conservé quelques-uns des rites païens; mais ellelcs a empreints de son sceau, pour leur ôter tout ce qu'ils avaient de profane : ainsi, dans cette circonstance imposante, on retrouve les cérémonies de l'apothéose, telles que l'historien Dion et Hérodien les ont décrites ; témoins oculaires de la déification de l'empereur Pertinax, ils nous apprennent comment son effigie, artîstement préparée, était couchée sur un lit triomphal ; elle montrait le prince revêtu des habits et de tous les ornemens de la dignité impériale. 11 semblait reposer, et, de peur .de l'éveiller, un enfant, richement paré, chassait les mouches avec un éventnil de plumes de paon. Pendant plusieurs jours, les médecins faisaient leur service accoutumé, tàtaient le pouls de l'effigie et rédigeaient un bulletin de santé. Les repas, les conseils se tenaient comme à l'ordinaire; le prince était censé y participer.
fâSLtiie de Jâédieis
Morte, le 3 Juillet 1642, d'une Lésion organique