LES CŒURS DES GRANDS PERSONNAGES CONSERVÉS JADIS AU VAL-DE-GRACE
C'est une pieuse et ancienne coutume en France, de conserver dans certains monuments publics, en particulier dans les églises, les cœurs de nos grands morts, des illustres par leur naissance ou mieux encore par l'éclat, l'utilité, la dignité de leur vie.
Le Val-de-Grâce reçut les cœurs des princes et princesses de la famille royale; ils y furent rapidement nombreux, car Dieu sait si la mort ravagea la famille du grand roi. La coutume de déposer ainsi ces cœurs au Val-de-Grâce s'est continuée jusqu'aux jours de la Révolution.
Le premier qu'on apporta fut le petit cœui de la première fille de Louis XIV, Anne-Elisabeth de France, morte le 13 décembre 1663, âgée de quelques mois.
Voici comment la chose fut décidée : Anne d'Autriche se trouvait dans sa chère abbaye quand on vint la prévenir précipitamment que sa petite-fille se mourait. La bonne grand'-mère s'empressa de courir auprès de la jeune moribonde; mais, pendant qu'elle faisait ses courts préparatifs, Mme Tabbesse, la mère Dufour de Saint-Bernard, et la mère Marie de Bourges de Saint-Benoit, abbesse l'année précédente, qui me paraissent avoir fait acte de très habile courtisanerie, supplièrent sa Majesté d'obtenir du roi qu'il voulût bien laisser mettre au Val-de-Grâce le cœur de sa fille, dans le cas
OÙ le Ciel rappellerait à lui la pauvre créature. Le Ciel la rappela. Anne d'Autriche, les larmes aux yeux^ adressa à son fils une pressante demande, lui disant qu'elle aussi voulait après sa mort laisser son cœur au Valde-Grâce. Le roi céda facilement à la prièie de sa mère, et le lendemain celle-ci porta elle-même le petit cœur à Mme l'abbesse. Ente lui donnant de sa propre main elle lui dit : « Ma mère, voilà un cœur que je vous apporte pour le joindre bientôt au mien. » Je transcris ici, pour les curieux, la liste des morts de sang royal dont les cœurs ont été déposés au Val-de-Grâce. Le monastère reçut encore, en outre de ces dépouilles princièrcs, celles d'un certain nombre de grands personnages de la cour et de l'Eglise.
Anne-Elisabeth de France, 30 décembre 1662; Anne-Marie de France, 26 décembre 1664; Mlle d'Orléans, 9 juin i66ç; Anne d'Autriche, 20 janvier 1666; Philippe-Charles d'Orléans, 8 décembre 1666; Henriette-Anne Stuart, 30 juin 1670; Philippe, duc d'Anjou, 2 juillet 1671; Marie-Thérèse de France, i*' mars 1672; Louis-François, duc d'Anjou, 4 novembre 1672; Alexandre d'Orléans, duc de Valois, 16 mars 1676; Marie-Thérèse, reine de France, 30 juillet 1683; Marie-Anne-Chrétienne-Victoire de Bavière, épouse de Louis, dauphin de France, 20 avril 1690 ; Anne- Marie-Louise d'Orléans, «) avril 1693; Mlle de Valois, 16 octobre 1694; Philippe de France, duc d'Orléans, 9 juin 1701 ; le duc de Bretagne, 14 avril 1705; Marie-Adélaïde de Savoie, 12 février 1712; Louis, dauphin, 18 février 1712; Louis, dauphin, 8 mars 1712; Charles, duc d'Alençon, 16 mars 1713; Charles de France, duc de Berry, 17 juin 1714; Marie-Louise Elisabeth d'Orléans, 21 juillet 1719; Philippe, duc d'Orléans, 2 décembre 1723; Auguste-Marie-Jeanne, duchesse d'Orléans, 18 août 1726; Louise-Madeleine d'Orléans, i4mai 1728; Louise- Marie de France, 19 février 1733; duc d'Anjou, 17 avril 1733; Philippine-Elisabeth d'Orléans,2i mai 1734; Louise-Diane d'Orléans, 26 septembre i736;Marie-Thérèsc-Antoinette, fille de Philippe V, roi d'Espagne, 22 juillet 1746; Marie-Thérèse de France, 27 avril 1748; Louis, duc d'Orléans, 4 février 1753; Anne-Henriette de France, 10 février 1752; Xavier-Marie- Joseph de France, 22 février 1754; Marie-Joséphine de France, i" septembre 1755; Louise- Henriette de Bourbon -Conti,
9 lévrier 1759; Charlotte-Aglaé d'Orléans, 19 janvier 1701; Louis, duc de Bourgogne, 22 mars 1761.
Dans réglise ou le cloître, mais dans d'autres chapelles que celle réservée à la famille royale : les entrailles de Honorât de Beauvilliers, 28 février 1662; Marie de Luxembourg, duchesse de Mercœur, 1623; Jeanne de Lescouet, veuve de Charles de Bourges, 21 janvier 1631; les cœurs de Philippe de Bourges et de sa fille, 7 juin 1636; deCésar du Cambout, marquis de Coislin, 1641 ; le corps de Bénédictine de Conzague, abbesse d'Avenay, 20 décembre 1637; deConstance du Blé d'Axelles, abbesse deSaint-Menou, 22 juillet 1048; de Bénédicte, duchesse de Brunswick, 22 août 1750.
Les cœurs des princes et princesses furent placés d'abord " dans la chapelle Sainte-Scholastique; puis, le 20 janvier 1076, on les transporta dans la chapelle Sainte^Anne. Chaque cœur était recouvert d'une enveloppe de plomb, et enfermé dans un cœur de vermeil; chacun avait sa place sur une estrade, sorte de tombeau élevé au milieu de la chapelle. Là étaient réunis les cœurs des princes et princesses, ceux de sang royal ; quant aux autres dépouilles, elles furent placées dans différents endroits de l'église.
On ne sait pour quelle raison, peut-être parce que les images de la mort lui déplaisaient, Louis XIV ordonna que tous ces cœurs, et le corps de Mlle de Valois, fille aînée de Mlle d'Orléans, pour lors duc de Chartres, et de Marie- Anne de Bourbon, fussent transportés dans le caveau qui se trouve au-dessous de cette chapelle Sainte-Anne. L'ordre du roi fut exécuté le 17 janvier 1696. Ce caveau, incrusté de marbre, avec sa voûte peinte en noir, et parsemée de larmes d'argent, présentait sur son contour d'élégantes petites niches dans lesquelles chaque cœur trouva sa place. Seuls, les cœurs d'Anne d'Autriche et de Philippe de France, duc d'Orléans, restèrent dans le tombeau de la chapelle.
Les premiers cœurs ainsi apportés au Val-de-Grâce y étaient conduits et reçus en grandes pompes et en grandes cérémonies; plus tard, le roi voulut que le transport fût fait très simplement, avec toutes les convenances voulues, mais sans les brillantes représentations d'apparat.
En 1793, les énergumènes de la Révolution française ravagèrent ces tombeaux comme ils en avaient ravagé bien d'au-
très. Les cendres princières furent jetées au vent ; leurs enveloppes de vermeil furent portées à l'hôtel de la Monnaie, dît-on.
Il parait qu'un de ces cœurs a été sauvé de la destruction et du pillage général. En brumaire an H (octobre 1793), lors de la spoliation des tombeaux de la famille des Bourbons au Val-de-Grâce, un sieur Legoy, secrétaire du comité de l'Observatoire, put recueillir un cœur, reconnu par l'indication gravée sur la botte, pour celui du dauphin, Louis-joseph- Xavier-François, fils aîné de Louis XVI, né à Versailles le 22 octobre 1781, mort à Meudon le 4 juin 1789. Ce cœur, remis à la famille royale par le maire du XI l'arrondissement, en 1817, fut porté à Saint-Denis, sans pompe, mais avec des cérémonies convenables,(Archives particulières de M. le baron l.arrey.)
Aujourd'hui il ne reste plus rien de l'autel mortuaire qui ornait la chapelle, non plus que des niches du caveau qui renfermaient les cœurs. La voûte porte encore les restes de sa peinture noire ornée de larmes d'argent. Deux cœurs sont déposés dans cet ancien caveau, celui de l'illustre chirurgien militaire du premier empire, le baron Larrey, placé là par la piété de son fils, et celui de damoiselle Mary Damby, Anglaise * .
I. Extrait de l'ouvrage du D'Servier, Lff yal-de-Grâce, p. 36 et suiv.
IWame-ThétTèse d'Aatwehe