Lettre du 16 décembre
5. « Notre jeune reine, écrivait Gui Patin le 5 janvier, se porte bien, Dieu merci. Elle n'a plus besoin que de se fortifier. Tout son mal a été une fièvre tierce, et un accouchement qui fut un petit (peu) avancé par un purgatif donné à contretemps. Senèque a très sagement dit qu'il n'y avait rien de plus dangereux dans les maladies qu'un remède donné avec tant de précipitation. Un médecin doit ajouter : aux femmes encore plus qu'aux iiommes, et encore plus aux femmes grosses qu'à celles qui ne le sont pas... »
La seconde maladie de la reine n'a aucun lien avec la précédente, qui était plutôt accidentelle. Ellesurprit comme un coup de foudre, éclatant au milieu d'un état de santé en apparence florissant.
Le 20 juiUet 1683 *, Louis XIV et Marie-Thérèse étaient revenus à Versaines après un voyage en Bourgogne et en Alsace, dans lequel ni Tun ni l'autre n'avait paru éprouver le moindre malaise.
La reine prenait grand plaisir à voir jouer les eaux du Parc, et se donnait tous jours ce divertissement depuis son retour.
Rien chez elle n'indiquait l'apparence d'une maladie. L:i fraîcheur de spn teint et Tembonpoint qu'elle avait pris depuis son voyage semblait au contraire annoncer la plus brillante santé.
. Le 26, elle ressentit de légers malaises qui se continuèrent le lendemain, et auxquels on fit peu d'attention.
Mais, dans la nuit du 27 au 28, les malaises étant devenus plus considérables et la fièvre s'étant développée, les médecins furent appelés et s'aperçurent qu'une tumeur se développait dans l'aisselle du côté gauche. On crut à un « rhumatisme ». Une saignée fut immédiatement pratiquée. Le soir, les douleurs augmentèrent et la fièvre redoubla pendant la nuit suivante.
Le 30, l'on eut des inquiétudes sérieuses. D'Aquin, Fagon et Moreau, premiers médecins du roi, de la reine et de la dauphine, se réunirent en consultation. On discuta longuement sur les remèdes à employer contre cette maladie que l'on ne pouvait définir; enfin, après beaucoup d'hésitation, on prescrivit « une saignée du pied ! »
Dionis, comme chirurgien de la reine, fut chargé de la saignée. 11 crut devoir faire quelquesobservations sur l'emploi de ce remède, qu'il regardait en ce moment comme inopportun, devant affaiblir inutilement la reine, et appela l'attcn-
i. Nous avons combiné le récit du Mercure GaiantizoùXibS^), avec celui de Dionis, chirurgien ordinaire de la reine Marie- Thérèse.
tion des médecins sur la tumeur qui s*était accrue et qui lui paraissait la cause de tous les accidents. Mais son opinion n'ayant eu aucune influence sur le triumvirat médical, il se décida, par obéissance à ses supérieurs hiérarchiques, à pratiquer lui-même une opération qu'il considérait comme nuisible.
Peu de temps après la saignée, la reine tomba dans une grande faiblesse. Son état devenant de plus en plus alarmant, les médecins se réunirent de nouveau et décidèrent de lui donner de l'émétique ; mais ce remède, sûr lequel on avait beaucoup compté, ne produisit aucun effet, et peu d'instants après, la reine expirait *.
Ce n'est qu'après la mort que fut réconnue, à l'autopsie, la cause du mal : un vaste abcès de Vaisselle, qui s'était fait jour dans la cavité thoracique, au lieu de s'écouler au dehors si on avait pratiqué une incision libératrice.
Ce n'est donc pas une gangrène des poumons * qui tua Marie-Thérèse, comme l'a prétendu un des médecinsdu roi; ce n'estpas non plus la saignée *,
1. Cf. Le Roi, Hisi. des rues de Versailles; Journal de la santé du Roi, par le même ; Dionis, Dissertation sur la mort subite, etc.
2. Dans le Journal de la santé du Roi, par d'Aquin, Vallot et Fagon, ses médecins (éd. Le Roi), d'Aquin, pour se disculper, dit qu'il n'y a pas lieu de s'étonner de la promptitude de la mort de la reine, puisque tous ses poumons étoient gangrenés, et qu'il se trouva dans sa poitrine une pinte de matière purulente épanchée. »
3. Dans le troisième volume des Mémoires d'Amelot de la Houssaye, l'auteur rapporte que M. de Villacerf, ayant rencontré le médecin Daquin, un quart d'heure après que la reine Marie-Thérèse avait rendu l'âme, lui donna un soufflet, lui reprochant d'avoir tué la reine par la saignée qu'il avait ordonnée contre l'avis de Fagon. (Cf. Journal de la santé du Roi, Introduction, p. XXVll, etc.)
d'ailleurs inopportune, des médecins, qui hâta le dénouement ; c'est plutôt l'ignorance de ces derniers, qui méconnurent une affection aiguë, s'annonçant par des signes visibles à l'œil nu.
Il aurait fallu une intervention chirurgicale hardie. Les chirurgiens auraient dû ouvrir l'abcès, inciser au besoin la plèvre si, comme il est présumable, l'abcès avait pénétré jusque dans l'intérieur de la cavité pleurale. Mais n'oublions pas qu'encore à cette époque, la séparation est très nettement établie entre médecins et chirurgiens, et que ceux-ci sont sous la dépendance des premiers qui, en toute circonstance, guident leur main.
Le chirurgien qui saigna la reine dit au médecin qui lui en avait donné l'ordre : « Monsieur, y songez- vous bien? ce sera la mort de ma maîtresse! y> Fagon répliqua : « Faites ce que je vous ordonne. » Le chirurgien « pleurait amèrement * » et disait à Fagon : « Vous voulez donc que ce soit moi qui tue la reine, ma maîtresse! »
A onze heures, !a reine fut saignée; à midi, elle prit de l'émétique; à trois heures du soir, elle était morte.
Tout le monde, dans les premiers moments pleura, soit de regret, soit par imitation, pour parler le langage de madame de Caylus*. N'empêche que, lorsqu'on transporta le corps à Saint- Denis, — il y avait à peine huit jours que la reine n'était plus — les mousquetaires qui la menè-