Eckard, Mémoires sur Louis Xyil, p. 290 et suiv
avait terminé son rapport sur le procès de Louis XVI par cette phrase homicide :
Cet enfant n'est pas encore coupable ; il n'a pas encore eu le temps de partager les iniquités des Bourbons. Vous avez à balancer sa destinée avec les intérêts de la République. Vous aurez à prononcer sur cette grande question échappée du cœur de Montesquieu: «//^' a dam les Etats oîi Ton fait le plus de cas de la liberté, des lois qui la violent contre un seul;,., et j'avoue, ajoute-i-il, que Vusage des peuples les plus libres qui aient jamais été sur la terre, me fait croire qu*il y a des cas oti il faut mettre pour un moment un voile sur la liberté j comme on cacbe les statues des Dieux ».
On se souvenait aussi que, dans l'antre des Jacobins, on demandait tous les jours, à grands cris, la mort de la Reine et celle de son fils ; que le premier août 1793, Barère, dans un rapport sur la conduite de TEurope à l'égard delà France, s'était écrié : « Est-ce notre indifférence pour la famille Capet, qui a abusé ainsi nos ennemis ? Eh bien ! il est temps d'extirper tous les rejetons de la Royauté... » ; que Chabot avait dit hautement, dans la Convention, ces horribles paroles : « C'est à l'apothicaire de délivrer la France du fils de Capet ; » enfin que peu de mois avant la mort du jeune Roi *, Brival, le digne collègue des conventionnels que nous venons de nommer, avait proféré à la tribune ces expressions non moins horribles : «Je pense qu'après avoir coupé l'arbre, il faut en extirper les racines, qui ne peuvent porter que des fruits empoisonnés
t. Ne pas oublier que c'est toujours le royaliste Eckard qui parle.
et je m'étonne qu'au milieu de tant de crimes inutiles commis avant le 9 thermidor, on ait épargné les restes d'une race... »
Delille était aussi du nombre de ceux qui croyaient à l'empoisonnement. Tout le monde sait pnr cœur les beaux vers de son poëme de la Pitié,
Dans une note du poëme de Delille, Michaud a écrit :
« Ce qu'il y a de certain, c'est que, sous Robespierre, on avait offert une somme de cent mille écus à un apothicaire de Paris, pour avoir le secret d'un poison lent et efficace ».
Le même auteur s'était déjà exprimé ainsi, dans un recueil anonyme qu'il publia en \'](^\^Nous sommes loin de croire, comme on l'a dit, et comme on le dit encore, qu'il ait été empoisonné ; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que la Commune du 31 mai a tenté, plusieurs fois, de s'en délivrer de cette manière* ».
Comme on le voit, la rumeur publique accueillait et propageait la version de l'empoisonnement. Mais nous avons trop souvent dit, au cours de cet ouvrage, le compte qu'il faut tenir de ces
I. Dans un ouvrage qui parut vers la même époque, l'auteur anonyme, après avoir apostrophé Tallien, en termes virulents, sur sa conduite, lui dit (page 169) : « Si tes joues ne sont pas humectées de larmes, en lisant cet article ; si ton cœur n^st pas froissé par le repentir... tu n'es pas un homme... Alors, n'écoutant qu'une juste indignation, je découvrirai l'affreux tableau du passé ; je dirai en quel lieu, à quelle heure et par quels monstres fut préparé ce breuvage mortel, et comment expira cette innocente victime du Temple I... » Manuel des Assemblées primaires et électorales de France, Hambourg et Paris, ///-12, sans date.
bruits sans consistance pour nous en émouvoir plus que de raison.
La Commune et les comités en furent néanmoins très impressionnés et c'est pour répondre à ces bruits autant que pour dégager leur responsabilité que fut ordonnée Tautopsie de l'enfant mort au Temple.
L'opération fut faite par les médecins et chirurgiens Pelletan, Dumangin, Lassus et N. Jeanroy. Tous ces noms faisaient autorité dansla science de répoque. Pelletan et Dumangin étaient médecins des hôpitaux. Lassus avait appartenu au service de santé de Mesdames de France, tantes de Louis XVI. Jeanroy avait été attaché à la maison de Lorraine.
On a dit que ces deux derniers avaient été choisis à dessein parla Convention parce qu'ils avaient connu le dauphin dans sa première enfance. Lassus n'en a, que nous sachions, jamais témoigné. Jeanroy a fait l'aveu* « qu'il ne l'avait vu que rarement ». Comme on lui montrait le portrait du jeune prince, il se serait écrié : « On ne peut s'y méprendre, dit-il, fondant en larmes, c'est lui-^ même et on ne peut le méconnaître ! » Or, de l'aveu même de madame Royale, l'enfant était devenu tellement bouffi l'année qui aurait précédé sa mort, qu'il en était méconnaissable. Un an plus tard, il était ou plutôt l'enfant qu'on lui avait substitué était arrivé à un degré d'amaigrissement tel
I . Cf. Mémoires de Madame la duchesse de TourzeL d î»> et suiv. ^ yy-y-^
qu'on ne pouvait reconnaître dans ce squelette décharné le joli dauphin qu'avait pu entrevoir Jeanroy. Il nous paraît évident que l'exclamation qu'on prête au brave médecin, « vieillard de plus de quatre-vingts ans », est quelque peu imaginée pour les besoins de la cause.
PourPelletan nous ferons la même observation; la mise en scène sent vraiment trop l'apprêt. Qu'on en juge plutôt :
Ce témoignage, — c'est la duchesse de Tourzel qui raconte, — fut encore fortifié par celui de Pelletan, qui, appelé chez moi en consultation quelques années après la mort de Jeanroi, fut frappé de la ressemblance d'un buste qu'il trouva sur ma cheminée avec celle de ce cher petit prince, et quoiqu'il n'eût aucun signe qui pût le faire reconnaître, il s'écria en le voyant : « C'est le Dauphin ; ah! qu'il est ressemblant I » et il répéta le propos de Jeanroi : « Les ombres de la mort n'avaient point altéré la beauté de ses traits. » 11 ajouta qu'iV ne V avait vuque bien peu, qu'il était mourant, insensible à tout, excepté aux soins qu'on lui rendait, dont il était encore touché.
11 m'était impossible déformer le plus léger doute sur le témoignage de deux personnes aussi recommandables. 11 ne me restait plus qu'à pleurer la mort de mon cher petit prince ^
La conduite de Pelletan est assez ambiguës Nous le verrons dérober le cœur de l'enfant dont il avait pratiqué l'autopsie, ce qui laisserait croire qu'il était convaincu que c'était le dauphin ; et par contre, il se fera donner sur les doigts par Napoléon ' pour parler indiscrètement de l'évasion de