‹ Les morts mystérieuses de l'histoire (volume 2)Chapitre 238 sur 277 · Mémoires de Barras^ cités par Provins, op, cit,, I · texte numérisé non relu

Mémoires de Barras^ cités par Provins, op, cit,, I

Une contradiction nous frappe dès l'abord : le procès-verbal d'autopsie mentionne bien une tumeur au poignet; mais le rédacteur du procèsverbal la dit placée à gauche, alors que Harmand semble a priori l'avoir vue à droite : car c'est bien la main droite que votre interlocuteur vous présente, lorsque vous vous placez à sa droite. Alors, ce n'est donc pas l'enfant qu'avait vu Harmand, l'enfant muet, rachitique au dernier degré, l'enfant substitué — qui aurait été autopsié ? La contradiction n'est qu'apparente et il n'est nul besoin d'imaginer que l'évasion — et la substitution aient été postérieures à la visite des Conventionnels pour l'expliquer.

Harmand a d'abord écrit sa relation vingt-deuxans après * sa visite : à cette distance d'un événement, il est permis de n'en avoir pas le souvenir très net. C'est ainsi que Harmand dit encore : que l'enfant à lui présenté avait des « grosseurs aux deux genoux sous le jarret» ; alors que le procèsverbal ne mentionne qu'une seule tumeur « au côté interne du genou droit ». Pourquoi n'a-t-on pas relevé cette autre contradiction ? La réponse est des plus aisées. 1^ tumeur a pu exister à certain moment, puis disparaître; l'abcès a pu se résoudre. L'enfant qu'a vu Harmand n'étaitcertainement pas le dauphin, parce que celui-ci se fût départi, ne fût-ce qu'un instant, de son mutisme obstiné; parce que le « substitué » était arrivé au dernier degré de la cachexie tuberculeuse; et que

I. D'après Lafont d'Aussonne, op. cit., p. 403. En réalité, Touvrage d'Harmand a paru en 1814, soit dix-neuf ans après.

rien, dans les antécédents du prince, ne laissait pressentir Texplosion subite d'une phtisie généralisée.

Ni Louis XVI, ni Marie-Antoinette n'ont présenté de symptômes de scrofule ou de tuberculose, et l'argument qu'on a voulu tirer de la mort prématurée du premier dauphin tombe du fait seul que sa nourrice lui avait inoculé la terrible maladie*.

L'enfant dont le corps fut fouillé par le scalpel des chirurgiens était arrivé au dernier degré de la cachexie tuberculeuse. On trouva la cavité abdominale et les intestins farcis « d'une grande quantité de tubercules de diverses grosseurs »; tous désordres qu'on crut devoir attribuer à un vice scrofuleux existant depuis longtemps » : ce n'était donc pas le dauphin, lequel, nous y insistons, avait toujours joui d'une parfaite santé, même après les prétendus sévices exercés sur lui par le ménage Simon, et sur lesquels tant d'âmes sensibles se sont apitoyées.

On a fait grief aux médecins qui ont rédigé le procès-verbal d'ouverture du corps de n'avoir pas insisté davantage sur l'identité du défunt. Nousmèmenous en étions autrefois étonné.

On atout lieu de prévoir, écrivions-nous naguère*, que les médecins seront très affirmatifs sur la personnalité de l'enfant dont ils ont le cadavre sous les yeux. Eh î bien,

1. V. aux Pièces justificatives la note J, très démonstrative à notre avis.

2. Jourtml de médecine de Paris, 1891, n* 59; 1895, n**22 et 35.

leurs doutesi leur indécision se trahissent manifestement dans cette phrase, suffisament significative :

« Nous avons trouvé dans un lit le corps mort d'un enfant... que les commissaires nous ont dit être celui du défunt Louis Capet, et que deux d'entre nous ont reconnu pour V enfant auqwl ils donnaient des soins depuis quelques jours, »

On se demande pourquoi deux des médecins seulement reconnaissent qu'ils ont sous les yeux le cadavre de l'enfant qu'ils soignaient, alors que les deux autres, si autorisés pour donner un avis éclairé en raison de leurs attaches avec la famille royale, laissent planer un doute, qui ne peut manquer d'être, un jour ou l'autre, mal interprété*.

Cette particularité n'avait pas échappé à la sagacité de Napoléon l*', qui écrit dans ses Mémoires * : « Je fus surpris de cette phrase : « On nous a présenté un corps qu*onfums a \ dit êtreceXux du fils Capet »; ce qui ne voulait pas dire posiiivemetit que c'était celui du dauphin. D'ailleurs aucune pièce PU constatait l'identité * ».

Aujourd'hui nous attachons moins d'importance à cet argument. « Qu'on nous a dit être » est la formule d'usage. Les médecins légistes n'ont pas

1. 11 y a lieu surtout de s'étonner qu'on n'ait pas invité à venir constater l'identité de l'enfant mort au Temple, les docteurs Thierry et Soupe, qui avaient donné des soins assidus au Dauphin et qui n'auraient pas manqué de reconnaître la supercherie.

2. T. 1, p. 311. Ceci n'a qu'une importance relative, les prétendus Mémoires de Napoléon étant probablement apocryphes.

3. Pourquoi les médecins n'ont-ils pas constaté l'identité du défunt? Pourquoi n'ont-ils pas formellement reconnu, dans le cadavre qui leur était soumis, le corps de Louis XVll ? Comme on l'a fort bien dit, « s'ils n'ont point tranché le problème, c'est parce qu'ils se trouvaient dans l'alternative ou de mentir ou de prononcer leur arrêt de mort. Le rédacteur du rapport a su tourner la difficulté avec esprit, en employant une tournure de phrase indécise qui ne compromettait personne et qui pouvait devenir un jour une indication précieuse pour l'histoire. » Journal de Médecine de Paris, loc. cit.

d'ailleurs à se prononcer sur l'identité : c'est affaire aux magistrats. Ils doivent se confiner exclusivement dans leur rôle, qui consiste à constater ce qu'ils voient.

Mais, dans le cas qui nous occupe, les médecins auraient encouru un reproche autrement grave que celui relatif à la non-identité : un certain nombre de stigmates, qui existaient, paraît-il, sur le corps du dauphin, n'ont pas été signalés par les rédacteurs du procès-verbal. Pourquoi? Apparemment parce qu'ils n'existaient pas sur le corps de l'enfant qui tenait sa place.

Le véritable Louis XVII portait sur son corps divers signes: les uns, provenant de dispositions naturelles, tels que : une sorte d'excroissance en forme de fraise sur le téton droit; à la cuisse, le signe du Saint-Esprit, formé par le jeu des veinules et représenté par une espèce de pigeon, les ailes éployées et la tête en bas, signe inimitable entre tous; les deux dents incisives de la mâchoire inférieure affectant la disposition connue sous le nom « de dents de lapin » et que Madame Royale possédait, elle, à la mâchoire supérieure; enfin, certains plis du cou, qui avaienttant frappé la berceuse de l'enfant royal, Mme de Rambaud, qu'elle s'était toujours plu à dire que ces plis formeraient pour elle un témoignage infaillible si jamais Louis XVll reparaissait.

L'enfant royal possédait encore d'autres signes, provenant d'opérations pratiquées ou d'accidents : telles, les trois marques d'inoculation disposées en triangle et la base tournée en bas, opération pratiquée au bras gauche, sous les yeux de la

reine, par le docteur Jouberton, inoculateur des enfants de France, accompagné des docteurs Brunier et Loustonneau * ; la cicatrice à Ja lèvre supérieure (en forme de chevron brisé), provenant de la morsure d'un petit lapin blanc, serré trop fébrilement dans ses bras d'enfant; la trace, près de l'œil, du coup de serviette donné par Simon ; et, sous le menton, une cicatrice correspondant au coin de la chaise sur laquelle, repoussé par son gardien, l'enfant s'était buté \

Un premier point nous semble donc acquis : V enfant autopsié par les médecins au Temple, le 21 prairial de Van III de la République n'était pas le Dauphin ^

1. « Le prince fut inoculé au château de Saint-Cloud, à l'âge de deux ans et quatre mois, en présence de la reine, par le docteur Jouberton, inoculateur des enfants de France et de la Faculté, et les docteurs Brunier et Loustonneau. L'inoculation eut lieu pendant son sommeil, entre dix et onze heures du soir, pour prévenir une irritation qui aurait pu donner à Fenfant des convulsions, ce qu^on craignait toujours. Témoin de cette inoculation, ^affirme aujourd'hui que ce sont les mêmes marques que j'ai retrouvées, auxquelles on donna la forme d'un croissant. » Le Cabinet noir^ loc. cit.

Le témoignage rapporté ici par le comte d'Hérisson est celui de Mme de Rambaud, berceuse du Dauphin. Mme de Rambaud a-t-elle dit croissant ou triangle^ la chose n'importe guère. (Cf. La Légitimité, 1896, p. 294.)

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