SUR FEU M" LE DAUPHIN
(Inédii)
Un honnête Bourgeois de St. Etienne en forez, fit solliciter pour sa femme en 1781 la place de nourrice de Mgr le dauphin. L*ab. (L'abbé) du terray (Terrai) aumônier et directeur de madame Louise de France lui remit une lettre de Recommandation pour M. de Lassone, premier médecin du Roi et de la Reine. Celui-ci accueillit favorablement Phabitant de St- Etienne, et le présenta lui-même à M. Bruiiyer^ médecin des enfans de France, qui après avoir vu et examiné sa femme, se trouva très décidé à la proposer et donna les plus grandes espérances mais peu de jours après il fît recevoir Mme Poitrine, et pour consoler la protégée de Mme Louise et de l'ab. du Terray, il fut convenu qu'elle nourriroit Tenfant de Mme Poitrine, et partageroit avec elle, les gages et les présens. — la femme de St. Etienne ne fut pas longtemps à s'appercevoir que le fils de Mme poitrine étoit attaqué d'humeurs froides, et à s'assurer que ses autres enfans étoient sujets à la même maladie. Son mari en parla à l'ab. du Terray qui voulut l'engager à le faire savoir au roi. Mais il n'osa jamais, intimidé par le médecin qui avoit exigé de lui qu'il garderoit le silence le plus absolu sur l'infirmité de l'enfant de Mme Poitrine. 11 craignoit d'ailleurs de perdre la fortune qu*on lui avoit promise et qu'il regardoit comme assurée. Le malheureux se tut. Sa femme ne reçut aucun don,
I. Ce curieux document, que nous avons tout lieu de croire inédit, est d'une écriture du temps et porte la date de 1789. Nous en devons communication à l'obligeance très empressée d'un érudit et collectionneur de haut goût, M. Paul Fromageot, Nous en avons respecté l'orthographe et la ponctuation.
jamais il ne fut question de partage : et la nourriture de Tenfant de Mme poitrine fut payée si mesquinement que le pauvre nourricier se trouva avoir perdu cinq à six mille livres, parce qu'il n'avoit rien épargné dans Tespérance d'être amplement dédommagé de ses avances — L'abbé du terray lui obtint, par le canal, de madame Louise un petit emploi de 1500 livres de revenu dans les chantiers, où ilétoit en 1786.
Mme poitrine, fille d'un jardinier de Paris, en entrant dans la salle où setrouvoient réunies les femmes prétendantes à la place qu'elle emporta, parut pressant une de ses ma. melles et arrosant de son lait toute l'assemblée, en jurant très énergiquement selon son usage.
Son ton poissard réussit à Versailles où elle eut le bonheur d'amuser fréquemment la Reine et les Dames de sa cour. Enfin c'est elle qui mit en vogue la chanson de Malbrough. Tout le monde sait que le dauphin attaqué par les humeurs froides dont l'inoculation a doublé la maligne influence, a fmi par succomber aux suites de cette maladie.
Louis Joseph Xavier François, Dauphin de France, né à Versailles le 23 octobre 1781, est mort au château deMeudon, le 4 juin 1789. Ce prince qui donnoit les plus belles espérances, a emporté les regrets de tous les Français.
K l'odyssée posthume d'un cœur pseudo-royal
Ahl les pérégrinations de ce cœur^ quel joli thème à développement pour un Chrysostome ou un Bossuet !... On le voit courant le monde sous un nom d'emprunt, cahoté^ ballotté dans tous les sens, implorant vainement un asile en un coin de cette terre de France qui a oublié, l'ingrate, de lui dresser de son vivant des autels!
Comment le précieux viscère n'a-t-il pas eu les honneurs de la sépulture dans le caveau de nos rois à Tabbaye royale de Saint-Denis ? C'est une histoire qui, bien connue aujourd'hui dans tous ses détails, mérite d'être contée.
En 1817, une commission avait été nommée par Louis XVlll pour «rechercher les personnes encore existantes» qui avaient fait preuve de dévouement à l'égard du Dauphin défunt ou lui avaient donné des soins tout particuliers. La commission s'était naturellement mise en rapport avec les médecins survivants qui avaient pratiqué l'autopsie de l'enfant royal, à savoir Pelletan et Dumangin.
Il y avait une autre raison à cette démarche : Pelletan était connu pour posséder le cœur authentique du défunt Louis XVU, qu'il avait dérobé, mis prestement dans sa poche, et qu'il avait ensuite patiemment conservé, en attendant des jours meilleurs. Lors du retour en France de Louis XVlll, il avait eu la délicate pensée de lui offrir le débris anatomique qu'il avait en sa possession. A son grand étonnement^ le monarque avait mis quelques façons à accepter le cadeau. 11 hésitait sur l'authenticité de cette relique qui avait subi tant de vicissitudes.
Le roi avait dépêché auprès du chevalier Pelletan un de ses fidèles afin de demander au chirurgien les renseigne ments les plus circonstanciés sur l'état civil du cœur de
Louis XVII. L'avocat Eckard, chargé de cette mission, rapporte en ces termes le récit de Pelletan * :
«Je fus chargé spécialement, dit Pelletan, des opérations de l'ouverture et de la dissection, ainsi que de celle de restaurer le corps. Tandis que je m'occupais de ce dernier soin, mes confrères, le commissaire civil et l'un des gardiens de la Tour, quiavaientété présents à l'ouverture, s'éloignèrent de la table, et se retirèrent dans l'embrasure de la croisée pour causer entre eux. Je conçus alors le dessein de m'em parer du cœur de l'enfant; j'entourai de son ce viscère, je l'enveloppai de linge et je le mis dans ma poche sans être aperçu. Rien ne me donnait lieu de craindre d'être fouillé en sortant de la prison.
« Rentré chez moi, je mis ce cœur dans un bocal rempli d'esprit de vin, et je le cachai derrière le rayon le plus élevé de ma bibliothèque. Dix ans s'écoulèrent pendant lesquels l'esprit de vin renouvelé plusieurs fois, s'évapora entièrement. Le cœur étant desséché et susceptible d'être conservé sans aucune précaution, je le plaçai dans un tiroir de mon secrétaire, avec d'autres pièces anatomiques.
« Longtemps après, montrant ce cœur et les autres pièces à M.., mon élève particulier-, demeurant chez moi et à qui
1. Eckard, Mémoires historiques sur Louis XyjL Paris, 1818, p. 309 et suiv.