C'est du D»" Tillos qu'il s'agit
Tillos, Jean-Henry, docteur en médecine, marié à Paris le 29 janvier i8io,avec Marie-Angélique-Bernardine Guidon, exerça la profession de médecin, à Paris; il y est mort de phtisie pulmonaire, le 15 septembre 1813.
En 1814, Guidon, père de la veuve de Tillos, déclara au D' Pelletan que son gendre lui avait dit, en mourant, qu'il avait soustrait chez lui le cœur de Louis XVII, renfermé dans une bourse. Pelletan le reconnut facilement, à cause de son état exceptionnel ; il en donna, le 23 avril 1814, un reçu conçu dans ces termes :
«Je reconnais avoir reçu des mains de Mme la veuve Tillos, le cœur du dauphin dernier, mort dans les tours du Temple, ayant donné des soins à ce précieux enfant pendant les vingt derniers jours de sa vie, et ayant été chargé de faire l'ouverture de son corps, j'en avais extrait le cœur, soit comme objet de mes respects, soit dans l'espérance de le représenter un jour, et M. Tillos, étant alors mon élève
j'accordais toute ma confiance, j*eus l'imprudence de lui révéler mon secret.
« Ouvrant sans cesse mon tiroir, j*avais souvent l'occasion de jeter les yeux sur ce cœur que rien n'enveloppait, lorsqu'un jour je m'aperçus qu'il manquait parmi les pièces anatomiques ; je ne pus douter qu'il ne m'eût été soustrait par mon élève qui, seul, possédait mon secret, et qui, seul, avait l'entrée libre de mon cabinet.
« Cet élève m'avait quitté depuis peu pour se marier, et je continuais à le recevoir chez moi : néanmoins je n'osai réclamer de lui une restitution, dans la persuasion où j'étais qu'il nierait le fait, et même que, poussé à bout, il anéan> tirait l'objet de ma réclamation.
« Au moment que tout annonçait le retour de nos Rois, mon élève succomba à la phtisie pulmonaire qui le consumait depuis longtemps. Alors le père de sa veuve se présenta chez moi ; il m'avoua que son gendre lui avait déclaré en mourant, et plein de repentir, la soustraction qu'il avait faite chez moi du cœur de Louis XVll : il m'annonça que sa fille étant dans l'intention de me le restituer, elle me l'apporterait le lendemain. ,
« A peine ce monsieur fut-il sorti de chez moi, que je me transportai chez lui, où je trouvai la veuve de mon élève au milieu de sa famille. Cette dame me remit à l'instant le cœur renfermé dans une bourse; je le reconnus parfaitement, rayant touché et examiné avec attention plus de mille fois.
« Ainsi je possède le cœur de Louis XVll. »
M. Pelletan, ajoutait Eckard, a déposé ce cœur et le conserve dans un vase de cristal, sur lequel sont gravées les lettres L, C, monogramme de Louis-Cbarles ; dix-sept
intérieur, s'est trouvé chargé de surveiller la conservation de cet objet précieux.
Le procès-verbal de l'ouverture et autres pièces qui y sont relatives fourniront la preuve de ces faits.
Signé : Pelletan Membre de l'Institut, I" chirurgien de l'Hôtel-Dieu.
(Cf. Ittlerm. des Cbercbturs, etc.. Nouvelles, 1895, t. 11, p. 20-31).
«toiles, aussi gravées sur le couvercle, forment une couronne surmontée d'une fleur de lis dorée.
Donc, Pelletan non seulement se faisait gloire de son larcin, mais ne craignait pas d'affirmer tout haut quM'I s^étaH joué de ses confrères. Dumangin, plus particulièrement mis en cause, ne Tentendit pas de cette oreille et se fâcha tout rouge.
« Vous avez cru, Monsieur, lui répliqua-t-il, pouvoir accuser sans inconvénient de distraction moi et MM. Jeanroy et Lassus, dans le moment où vous dites avoir soustrait une partie précieuse du jeune roi. Qu'aviez- vous donc à redouter de ma part et de celle de nos confrères? Rien. Vous m'aviez, à la vérité, proposé d'autres adjoints ; et, sur mon observation que, d'après les qualités personnelles et les rapports qu'avaient eus M. Lassus avec Mesdames de France, et M. Jeanroy dans la maison de Lorraine, leurs signatures seraient d'un tout autre poids, vous aviez agréé ce choix. Ce qui vous aurait pu déterminer n'était-iLpas plutôt l'œil des gardiens, retirés dans un coin de la chambre > Votre conduite, en elle-même louable, vous rend coupable, j'ose le dire, de la faute grave d'avoir négligé des témoignages qui laissent exister un doute sur un point de fait de cette importance. »
Et Pelletan de riposter :
« Nous procédâmes tous quatre à l'ouverture du corps, dont je fis seul l'opération, je n'ai certainement pas voulu vous inculper ou vous accuser de distraction en disant que, m'occupant seul de réparer le corps, vous vous retirâtes dans l'embrasure d'une fenêtre, et que je profitai du moment pour m'emparer de quelques restes précieux.
« Vous ne vous aperçûtes pas de mon larcin, parce que je le cachai bien à tous. Vous savez qu'il pouvait y aller de ma vie, s'il eût été découvert. Vous me demandez cependant si je ne pouvais pas me fier à vous ? Non, monsieur, à personne. J'en fis part seulement à M. Lassus, mon ami depuis vingt-cinq ans, et qui avait accompagné Mesdames en Italie; nul autre ne l'a su. Voilà, monsieur, ce que vous dites qui me rend coupable * ».
I. V. De Beauchesne, Louis Xl^ll, sa vie, son agonit, etc., t. 11, p. 533-
Cette querelle, quelque peu scandaleuse, à propos d'un viscère ne manqua pas d'amuser la galerie. Mats ce qui fut le plus divertissant, c'est que Louis XVllI finit par refuser la prétendue relique qu'il avait eu tout d'abord le désir de posséder * .
11 n'est pas exact de dire que Louis XVlll, « en homme prudent et habile, rendu sceptique par l'expérience dés gens et des choses, n'accepta ni ne refusa l'offre de Pelletan *. » 11 est faux de prétendre, « qu'il craignait, sinon une
1. Le 4 septembre 1817, le marquis de Dreux-Brézé, grandmaître des cérémonies de France, écrivait au ministre de l'intérieur, pour lui accuser <c la réception des pièces constatant que le cœur de S. M. Louis XVll a été réellement conservé et existe encore aujourd'hui », ainsi que le procèsverbal de l'audition des témoins, « d*où il résulte que le coeur conservé chez le sieur Pellctan est effectivement le cœur de S. M. Louis XVll. »
On a tenté d'expliquer la conduite de Louis XVllI par ce fait qu'un des gardiens du Temple, Lasne, avait assuré n'avoir pas quitté des yeux les médecins pendant la funèbre opération et qu'il avait juré sur son âme et conscience qu'aucune soustraction n'avait eu lieu en sa présence. N'est-il pas plus vraisemblable d'admettre que ni le roi, ni son entourage n'auraient hésité à accompagner en grande pompe la relique à Saint-Denis, s'ils n'avaient eu des doutes sur la mort même de Louis XVll?
2. La famille Tillos désirait très vivement que ce cœur fût remis à la famille royale, et elle avait chargé M. Tourret, avocat, d*être son intermédiaire pour arriver à ce résultat.
En conséquence, M. .Tourret, qui était en relations personnelles avec M. le duc Decazes, ministre de la police générale, lui adressa cette lettre, le I7 février 1818 :
Monseigneur/
Au moment, où quelques esprits toujours avides de nouvelles agitations, accordent une misérable confiance au roman absurde d'un aventurier, permettez-moi de demander à votre Excellence ce qu'elle veut que je fasse de plusieurs papiers dont je suis possesseur et constatant l'existence à Paris, dans le cabinet d'un chirurgien de la capitale, du cœur de S. M. Louis XVll. J'aurai l'honneur de donner à
mystification, au moins une erreur peut-être involontaire sur la nature et l'authenticité de ce cœur qui avait subi quelques pérégrinations* ». 11 résulte, au contraire, de pièces officielles*, que le doute supposé n'existait en aucune façon.
C'est ici que commence la « narration simple et vraie * » des démarches tentées par Pelletan pour faire accepter son dépôt par le roi ou l'un des membres de la famille royale.
On avait annoncé la prochaine arrivée à Parisde la duchesse d'Angoulême: nous sommes à l'époque du retour des bourbons. La princesse pétait précédée par le comte d'Escars, pair de France et lieutenant général. Pelletan lui rend visite et lui fait part de ses intentions. M. d'Escars lui conseille de s'adresser plutôt à sa Majesté elle-même, qui doit faire son entrée aux Tuileries le lendemain. Mais on n'arrive pas au Roi sans intermédiaire. 11 faut d'abord passer par le grandmaître de la garde-robe. Le comte de Blacas, qui occupe cette charge, accueille d'abord Pelletan « convenablement ». Mais, sans doute importuné par ses visites réitérées, il lui fait répondre par la suite qu'il est absent. Ces visites infructueuses ne découragent pas notre homme, qui s'adresse tout à tour : au premier médecin du roi, M. Lefèvre, à Mme la marquise de Courtebonne, dont le mari était attaché au prince de Condé, puis au vicomte de Montmorency*.
votre Excellence tous les renseignements propres à établir l'authenticité de ces pièces, j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de votre, etc., etc.
TOURRET. »
(Intermédiaire, 1895,1. 11, loc.cit,).