PHILIPPE 111, DIT LE HARDI
Mort, le o octobre 1285, de paludisme.
Les historiens ont noté la nullité intellectuelle du fils de saint Louis, l'absence chez ce prince de tout sens politique, de toute suite dans les idées (1). Les cliniciens doivent relever de leur côté chez ce souverain certaines tares psychiques, qui compléteront son portrait psycho-pathologique.
C'est d'abord un infantilisme prolongé : du vivant même de saint Louis, et à son insu, la reine Marguerite de Provence fît secrètement signer à son fds Philippe, alors âgé de dix-huit ans, l'engagement écrit de rester sous sa tutelle et de ne rien décider par lui-mémeyMS^a'à l'âge de trente ans. Il ne fallut rien moins qu'une bulle papale pour relever le jeune prince de ses imprudents engagements (2).
(1) Cf. Ch.-V. Langlois, Philippe III; Pfister, Revue critique, 1887, etc.
(2] Laxglois, op. cit., et Revue des questions historiques, 1867, l. III.
Môme parvenu à l'âge d'homme, Philippe fit preuve d'une émotivité excessive : à la mort de son père, et un peu plus tard à celle de sa femme, il tomba dans un abattement qui fit craindre pour ses jours. « Il manqua de perdre l'esprit », selon l'expression d'un chroniqueur, à la nouvelle de la défaite de sa flotte (1).
Ce qui nous autoriserait, si la preuve en était faite, à le ranger dans les anormaux, ou, pour mieux dire, dansles dégénérés, c'est soninversion sexuelle. Mais, sur ce point, nous n'avons qu'un seul témoignage (2), etcelane saurait suffire. Nous pouvons toutefois remarquer, à ce propos, qu'il observa jusqu'à sa mort une continence tout à fait singulière, chez un homme de son âge et de son rang (3).
En 1285, Philippe III succombait aux atteintes du mal qui avait emporté saint Louis.
Au mois d'août 1270, devant Tunis, il avait été attaqué de fièvre quarte et de dysenterie, en même temps que le roi son père {!}). Une épidémie, qui fut très meurtrière, sévissait sur le camp des Croisés (5).
(1) Lecoy de la Marche, le Royaume de Majorque, t. I.
(2) Langlois, op. cil., p. 8, in Brachet, t. II, p. 47.
(3) Grandes Chroniques de Sainl-Denis, édit. Paulin, Paris, V, 31.
(4) JomviLLE, édit. Wailly, p. 262; Chronique de Primat (H. F. t. XXII, p. 51).
'5) Guillaume de Nangis, Gesla S. Ludovici (H. F., t. XX, p. 4.57).
PHILIPPE m, DIT LE HARDI 101
Quinze ans plus tard, pendant la retraite d'Aragon, les fièvres paludéennes enlèvent la moitié de Tarmée. Philippe est pris à son tour, et ne pouvant plus se tenir à cheval, est contraint de se faire transporter en litière (1). Poursuivi par l'ennemi, il arrive jusqu'à Perpignan, assez à temps pour dicter ses dernières volontés. Peu après, il cessait de vivre.
Il était âgé de quarante ans seulement.
L'abattement moi*al qui avait succédé à ses défaites hâta certainement le dénouement, que laissait prévoir le dépérissement physique, consécutif à des accès répétés de paludisme.
(1) G. DE Nangis, II. F., XX, 537.
Mort, Ie29 novembre 1314, dune maladie indéterminée.
Au mois de novembre 1314, dans la résidence royale de Fontainebleau, gisait sur son lit de mort Philippe IV, dit le Bel, ayant à peine atteint sa quarante-sixième année.
Que s'était-il donc passé pour que, dans la force de l'âge et lorsque de longs jours paraissaient lui être encore réservés, il lui fallut abandonner le pouvoir souverain dont il s'était montré si jaloux ? Succombait-il à une de ces affections graves que la science médicale n'avait pu jusqu'alors combattre par des remèdes efficaces ? Hélas ! non : le pouls était bon et sans fièvre ; aucun mal visible ne se manifestait dans l'état du monarque, et cependant ses forces avaient insensiblement disparu et il touchait à la dernière heure.
Une morne stupeur régnait parmi les médecins et tous les témoins de cette scène extraordinaire. Aussi
ne faut-il pas s'étonner qu'à défaut de cause apparente, on cherchât à expliquer par toutes sortes de conjectures un événement si inattendu (1). »
Ces quelques lignes posent très nettement le problème.
Philippe le Bel, dont la santé avait toujours été florissante, dont la vigueur physique faisait l'admiration de ses sujets (2), tombe subitement malade le lundi /i novembre 131 4 : le roi se plaint d'une douleur gastrique aiguë, suivie de vomissements et de diarrhée. Surviennent consécutivement de la sécheresse de la bouche, de l'anorexie et une soif que rien ne pouvait apaiser (3).
(1) Bibl. de VÉc. des Chartes, 1841-42, t. III, p. 1.
(2) Philippe le Bel était de grande stature et blond roux, écrit M. Funck-Brentano, qui l'a étudié à fond dans des publications successives. « Ce Philippe... est le plus bel homme qu'on puisse voir », disait Bernard Saisset, un contemporain qui n'est pourtant rien moins que tendre dans ses appréciations sur le roi « sombre et muet ».
(3) H. F., t. XXI, p. 205 (Chronique de Guillaume l'Écossais). M. Léop. Delisle a signalé, dans un article du Correspondant (25 juillet 1855), l'importance de la chroni(iue du moine de Saint-Denis : « Guillaume l'Écossais, dit M. Delisle, moine de Saint-Denis, a dès à présent sa place marquée parmi les historiens de Philippe le Bel dont le témoignage doit être pris en considération... il assiste aux derniers moments du roi et le tableau qu'il en a tracé mérite d'être connu. » M. Funck-Brentano a produit, de son côté, un grand nombre d arguments à l'appui de la véracité du narrateur et de l'authenticité de ses récits. {V. la Mort de Philippe le Bel, Paris, 1884, pp. 7 et suivantes; et Revue du Câlinais, 1884, pp. 89 et suiv.)
La maladie dura quatre semaines. Les médecins du roi n'y entendaient goutte, mais ils ne le voyaient pas néanmoins en danger de mort, car // n'existait pas de fleure (le pouls et l'urine étant normaux) (1).
Cette maladie avait-elle eu des prodromes?
Si l'on s'en rapporte au témoignage du frère du roi, la mort de Philippe le Bel avait été précédée d'une période de dépression mélancolique, dont la durée est restée indéterminée. Charles de Valois allait même jusqu'à faire retomber la responsabilité de la mort de son frère sur Enguerrand de Marigny, dont les malversations avaient causé à Philippe un si profond chagrin. C'est en se basant sur la déclaration de Charles à son neveu, Louis le Hutin, précisant cette accusation, que certains historiens contemporains, entre autres Lacabane (2), ont cru pouvoir affirmer que ta mort de Philippe le Bel devait être attribuée au chagrin.
Nous ne nous arrêterons pas à un argument plus politique que scientifique et nous aborderons une autre version, qui semble jouir d'une plus grande créance, bien que sa base soit presque aussi fragile.
On enseigne encore aujourd'hui, dans nombre d'histoires officielles (3), que Philippe le Bel aurait
(1) Continuateur de Nangis, édition Géraud, t. I, p. 413.
(2) Bib. de l'Éc. des Chartes, loc. cil.
v3) La VISSE et Rambaud, Histoire générale, t. III.
éié victime cVun accident de chasse. Le roi était, en effet, grand chasseur devant rÉternel (1). On apprend qu'il est tombé malade au cours d'une de ses chasses, et aussitôt la légende de s'établir qu'il a été blessé par un sanglier (2) ; d'autres disent qu'il s'est fracturé la jambe en tombant de cheval (3).
Même incertitude sur le lieu où se serait passé l'événement. Le roi chassait en forêt près de Pont- Sainte-Maxence, chef-lieu de canton de l'Oise, arrondissement de Senlis, probablement dans la forêt d'Halatte, — à moins que ce ne fût dans la forêt de Bière [!i) (Fontainebleau), ou encore à Gorbeil (5), d'où il aurait été transporté à Fontainebleau.
(1) Philippe le Bel était très passionné pour la chasse. Il entretenait à Fontainebleau une meute de quarante-cinq lévriers. (Bibliot. Nat., fonds français, 2325(), fol. 38, cité dans la Chronof/raphia regum francorum, t. I, 218, note.)
(2) De Sismondi, Hist. des Français, t. VI; Guizot, Ilisl. de France, t. I et note B, aux Pièces justificatives.
(3) Biographie Didol; H. Martin, Hisl. de France, t. IV, etc.
(4) Chronique normande, p. 30. « Après avint en ce temps, au mois de septembre, que le beau roy Philippe ala chacé en la forest de Bière et eurent sa gent eslevé un sanglier grant et merveilleux, le roi le chaça tant que il passa ses gens par force de cheval, etc. »
(5) Selon Jean de Nouelles, ce serait la forêt de Fontainebleau (de Byère), mais cela ne peut s'accorder aveclesmots vers Senlilz, ni avec les vers suivants (V. note suivante) où il est dit que le roi se fit transporter par eau à Paris. Jean de Saint-Victor dit, avec plus de probabilité, que Philippe le Bel tomba malade à Pontoise {Rec. des Hisl. de Fr., t. XXII, p. 151, note 4).
Geffroi, GeofFroi ou Godefroi de Paris est le seul, parmi les historiens français contemporains, qui ait fait allusion à cet accident de chasse ; encore ne semble-t-il être que l'écho (1) des bruits qui circulèrent alors dans le public (2).
S'il faut en croire M. Funck-Brentano, on ne saurait accorder qu'une confiance médiocre à la chronique rimée de Godefroi de Paris. Voici ce qu'il nous en dit, dans une des érudites annotations de son opuscule sur la Morl de Philippe le Bel :
Elle cette chronique) est, à vrai dire, bourrée d'erreurs
(1) El daulre part fa raconté
Que le roy en chaçant, monté Esloit sur un corcier cheval; Si couroit amont et aval, Et en courant à fort brancha, Que le roi jus en trébucha, Et en sa jambe fut quassé, Gù il avoit, grant temps passé, Grant mal eu et maladie, Qui lors fu com recommande.
Et i ot plus mal que devant.
Ses gens qui l'aloient suiant.
De là où il sestoit blécié.
L'ont ensemble pris et drécié, A nostre roi, à nostre chief Avint vers Senliz cest meschicf En une forest renommée Qui est... * appelée.
Le nom est, parait-il, resté en blanc dans le manuscrit (2) Cf. la note A aux Pièces justificatives.
(jrossières ; elle traduit, dans le langage d'un bourgeois de l'époque, bonhomme et gouailleur, les racontars qui couraient la ville sur les événements du jour.
« Godefroi de Paris, dit de son côté Léon Lacabane, qui fait cependant grand cas de ce chroniqueur, est, je crois, le seul (1) de nos historiens français contemporains qui ait parlé de cet accident. Mais on s'aperçoit aisément que cest un simple brait quil lient à constater , plutôt qu'un fait quit ait V intention de garantir (2). »
M. Lacabane opine que l'on fit courir le bruit d'un
(1) Ce n'est pas, à vrai dire, le seul qui ait signalé le fait, mais il n'en est pas un, de tous ceux qui en ont parlé, qui soit plul digne de foi que Geffroi.
« Outre Geffroi de Paris, Ferreti de Vicence, la chronique de Flandre, la chronique normande du quatorzième siècle, et Jean de Noyai, font mourir Philippe d'un accident de chasse. Leurs récits se contredisent entre eux. Aucune, mais aucune de ces quatre chroniques n'a quelque autorité sur les événements de France à cette date. Elles sont rédigées vers le milieu ou la fin du quatorzième siècle, à l'étranger, ou à l'extrême nord de la France. Les auteurs rapportent ce qu'on racontait de leur temps, dans leur pays, sur la mort de Philippe, ou puisent à des sources troublées. Leurs narrations, d'autant plus longues, d'autant plus détaillées, qu'elles sont de meilleure imagination, ne peuvent un seul instant être placées en regard du récit simple et naturel du moine Guillaume, assistant Philippe dans ses derniers moments, et tenant du confesseur du roi les circonstances de la maladie. » Funck-Brentano, op. c//.,'pp. 39-40 et notes.
(2) Disserlalions sur VHisloire de France au quatorzième siècle, in Bibliothèque de l'École des Charles, t. III, p. G.
accident de chasse dont aurait été victime Philippe le Bel, dans le but d'atténuer, surtout à l'étranger, la mauvaise impression qu'aurait produite l'annonce d'une fin causée par les remords et le chagrin. Il remarque, à cet effet, que les chroniques françaises les plus sûres (1) ne tiennent pas compte de cette rumeur ; alors que celle-ci était facilement acceptée par les historiens italiens (2) à la solde ou à la dévotion de la papauté.
Sans nous embarrasser d'une explication pour le moins superflue, au point de vue spécial où nous nous plaçons, nous pouvons conclure, sans trop de présomption, que ce nest pas à un accident de chasse qu'il faut attribuer la mort de Philippe le Bel.
Nous avons fait justice, peut-être un peu sommairement, de l'opinion qui attribue la fin du roi au chagrin (3). Nousy revenons pour dire que l'état de
(1) Les Chroniques de Saint-Denis, les Continuateurs de Nangis, J. de Saint- Victor, etc., ne parlent pas de la prétendue chute de cheval de Philippe le Bel.
(2) Tels que Villani et d'autres.
(3) « Dans ce temps de crédulité et de superstition, sa terreur n'aurait eu rien de surprenant, surtout au moment où le pape Clément, compris dans le même anathème, venait de succomber à une maladie de langueur, dont les médecins n'avaient pu reconnaître la cause. Philippe ne dut-il pas croire qu'un semblable sort lui était réservé et cette crainte, jointe à tous ses autres sujets de douleur, n'a-t-elle pas contribué à le conduire au tombeau? » Lacabane, art. cit., p. 2.
dépression très réelle qui a précédé l'explosion du mal a bien pu être une cause occasionnelle de celuici : les travaux des neurologues modernes sont tous concordants sur l'importance qu'il convient d'attribuer aux traumatismes émotionnels (1).
Mais ce mal qui aurait provoqué la mort du roi, quel est-il ? Nous comprenons l'embarras des médecins de Philippe, et nous sommes loin d'avoir l'assurance de ceux qui tranchent d'autant plus dogmatiquement les problèmes les plus controversés de la pathologie historique, qu'ils sont moins compétents pour en décider (2).
Quels symptômes objectifs avons-nous, qui nous permettent de poser un diagnostic plausible ? Aucun. Et comme signes subjectifs ? de l'anorexie et de la polydipsie.
Par contre, nous apprenons, d'une source qu'on
(1) Cf. notamment la Palhologie des éinolions, de Féré.
(2) « Les chroniqueurs français contemporains de Philippe IV, autres que Guillaume l'Écossais, se contentent d'enregistrer la mort du roi de France, sans ajouter le moindre mot : ce qui est très naturel si Philippe mourut de maladie et ne l'est pas s'il périt de mort violente. Seul, le continuateur de Guillaume de Nangis ajoute que les médecins ne comprirent rien à la maladie du roi. « Ce fut pour eux matière d'étonnement et de " stupeur ». Continuateur de Guillaume de Nangis, tranquillisezvous : les médecins de Philippe le Bel ne furent ni les premiers ni les derniers qui ne virent goutte à l'état de leur malade. » (Funck-Brentano, la Mort de Philippe le Bel, p. 41.) La critique est aisée...
ne suspectera pas (1), que le royal patient n'a pas éprouvé la moindre sensation douloureuse, ni à la tète, ni au cœur, ni aux poumons, ni dans les lianes, ni aucune autre part (2). Au reste, il ne s'alite que trois jours avant sa mort ; et il meurt dans la plénitude de sa connaissance.
Deux jours auparavant, il avait mandé auprès de lui son fils, « qu'il entretint en tête-à-tête pendant longtemps (3) : » ce qui exclut définitivement l'hypothèse d'une aphasie consécutive à un traumatisme crânien, à la suite d'une chute do cheval. Pour qui connaît la taciturnité habituelle du roi, un mutisme (4) durant quelques jours n'a rien, au surplus, qui doive surprendre.
Que conclure maintenant ?
Philippe le Bel n'est certainement pas mort empoisonné (5) ; il n"a pas davantage succombé à un accident de chasse : il est mort d'une maladie qui reste à déterminer.
« La maladie qui tua Philippe le Bel, écrit M. Funck-Brentano, semble être la fièvre typhoïde. » Et il ajoute aussitôt, pour se couvrir : « Tel a, du
(1) Chronique de Guillaume l'Écossais (H. F., XXI, 205).
(2) « Licet, ut ipse dicebat, nuUum in capite, corde, visceribus, lateribus, dolorem senliret, vel alla parte sui,., » Chronique citée, noie 1.
(3) Bibliolh. de l'Ec. des Charles, janvier 1897.
(4) Cf. Revue du Câlinais, 1884, p. 99 et notes.
(5) H. F., t. XXI, p. 537.
moins, été le sentiment d(3s personnes compétentes que nous avons consultées à ce sujet. »
Ces conclusions sont discutables. Nous ne constatons, en efîet, chez Philippe le Bel, ni céphalalgie, ni douleur iliaque, ni troubles urinairos, ni élévation de température.
« Au quatorzième siècle, dit encore M. F. Brentano, la médecine ne connaissait pas encore le typhus ; elle ne le connaissait pas davantage au dixseptième. »
Sans doute, il faut attendre jusqu'au médecin Louis, pour que la fièvre typhoïde ait sa place reconnue dans le cadre nosologique ; mais, au moyen âge et peut-être même bien avant l'époque médiévale, on connaissait les symptômes des « fièvres continues », qu'on désignait sous différents noms. Dans son traité de médecine, classique au temps de Philippe le Bel, le Lilium medicinœ^ Bernard de Gordon notait déjà... le gargouillement iliaque! Il lui donnait, il est vrai, une valeur pronostique que nous ne lui reconnaissons plus (1).
Si ce n'est pas de fièvre typhoïde que Philippe le Bel était atteint, ce n'est pas davantage d'une pyre^fie infectieuse, quelle qu'elle soit, puisque, pendant tout son cours, sa maladie est restée apyrétique,
(1) « Si in ventre audialur sonu*, sicut tonitruum, niorleni significaf. <>
Alors ? Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'avec les renseignements imparfaits que nous possédons, nous entendons parler des renseignements d'ordre médical, tel, par exemple, qu'une observation clinique bien prise, il nous est impossible d'étiqueter l'affection à laquelle a succombé le roi Philippe IV. Et nous serions bien près d'être d'accord avec M. Funck-Brentano(l), quand il écrit que « le texte de Guillaume l'.Ecossais (2) — le seul sérieux, en l'espèce — montre clairement que Philippe le Bel ne mourut ni de consomption^ ni de langueur, ni de remords, ni de chagrin,] comme le veulent ceux de riios historiens qui ne le font pas mourir d'un accident de chasse (3).
(1) Revue historique, t. XXVI, p. 456; Revue du Gâtinais, 1884, et la Morl de Philippe le Bel, précitée.
(2) Ceux qui votidront se référer à ce texte, le trouveront, en latin, dans Brachet, Pathologie mentale des rois de France, t. II, pp. 55-58 ; en français, dans Funck-Brentano' [Revue du Gâtinais, toc. cit., pp. 100-114).
(3) M. Ch. Baudon de Mouy a publié, dans la Bibliothèque de VÉcole des Charles (janvier 1897), une lettre missive (provenant des archives d'Aragon), qui n'est autre que le récit circonstancié de la mort et des funérailles de Philippe le Bel, récit fait à Guillaume de Canet, lieutenant de Majorque, par un personnage du nom de G. Baldrich. Celui-ci avait été probablement chargé d'une mission auprès de Philippe IV. Sa relation, concordant avec le texte des meilleurs annalistes, et ayant été écrite sous l'impression même des événements, sufQt à en garantir l'authenticité. Il est dit dans ce récit que, le 3 décembre, on plaça le monarque à Saint-Denis, à
11 ne nous paraît pas possible d'arriver à plus de précision dans l'état actuel de nos connaissances historiques.
Le problème reste à l'étude.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
Dans une Chronique anonyme, mXiinXée Ancienne Chronique de Flandre, nous trouvons confirmé le récit de Geoffroide Paris, ce qui nous ferait accorder à celui-ci tout de même une certaine créance (bien que l'annotateur de ces Chroniques déclare que « le récit se retrouve dans d'autres chroniques, notamment dans celle de GeoJïroi de Paris », mais « (ju'il n'est pas suffisamment justifié). »
Quoi qu'il en soit, voici la version du chroniqueur de Flandre, extraite du Recueil des historiens de la France, t. XXII, p. ZiOl :
côté de son aïeul saint Louis. Les entrailles et le cœur furent déposés (-1 décembre) au monastère des sœurs de Poissy, ainsi que le roi l'avait expressément recommandé. G. Baldrich donne à ce sujet ce détail: au dire de témoins oculaires, le cœur de Philippe IV était de si petite dimension qu'on pouvait le comparer à celui d'un enfant nouveau-né ou bien à celui d'un oiseau. » Cf. le Père A.nselme, Hist. généalogique de la maison de France, t. 1, p. 90.
Après ce que le roy Phelippe, a la prière de l'evesque d'Albaiiye, cardinal et légat du Saint-Père, eust accordé les trefves aux Flamens, luy estant à Corbueil, ung jour lui prinst voulenté de aler chacier le chieri; et en ce point qu'il avoit levé ung grand cerf, ainsi que il vey venir acourant le cerf vers luy, il tira son espée et fery son cheval des espérons très aigrement. Il cuida tantost férir le cherf de son espée, mais son cheval ainsi point priut le frain à bons dens et s'eslancha, et porta le roy encontre un gros arbre par si grant randon que le noble roy, en luy delïaillant sens et povoir, se laissa verser jus du cheval par terre, et fut moult durement bléchié jusques au cœur. Ses gens y accoururent, qu'y moult doucement le priudrent et le relevèrent, et sur une littière, qu'ilz envoièrent hastivement quérir, le portùrenl souefvement droit à Corbueil. 11 eut plusieurs bons médechins et chirurgiens, mais en la fin ce fut pour néant ; car sa douleur agravoit de jour en jour, et enfin fut de tous médichins habandonné. Et quand il fut fort affoibli et il congneu que la mort l'approchoit, il fist ses ordonnances et prist ces derniers sacremens; si voulu mourir à Fontainebliaut. Dieu en aist l'arae. Si tost que le roy Phelippe le Bel fut trespassé, son corps fut richement embalsmé, et puis fut porté à Paris en l'église Saint-Bernard. Et illeg fut fait ung moult riche lit où il fut couchié dessus, tout vestu de roiaulz vestemens, une moult riche couronne sur le chief et le ceptre en la main ; et ainsi fut porté en leglise Notre- Dame. Si partirent l'endemain toutes les pourcessions de Paris, et fut porté le corps moult honnourablement parmi la grant rue Saint-Denys; et les plus grands bourgeois de Paris tenoient chascun une torche en leurs mains, jusques au nombre de quatre cens et plus.
Ainsi fut porté le corps ensevelir moult dévotement en l'abbaie de Saint-Denis emprès Paris.
Ils Lès morts MVSTÉRiEUSÈS
Après avint en ce temps, au mois de septembre, que ie beau roy Phelippeala chacieren la lorest de Bière, et eurent sa gent eslevé un sanglier grant et merveilleux, le roy chaça tant que il passa ses gens par lorce de cheval. Quand le sanglier fut eschauflez, il retourna et courut sur le roy, et le roy le failli périr de lespie. Le sanglier le ferie de ses dens en la jambe du cheval, dont il se desroia pour la bleceure et geta le roy à terre et demoura un de ses piez en l'estrier, si que le cheval traina moult longuement le roy par les bois, si que il fut moult mehaignez. Et sa gent qui le trouvèrent le portèrent à la Fontaine Bliaut et mourut en Tan de grâce mil CCC et XIV, et fut enterrez en l'abbaie de Barbel, et fut le cinquantiesme roy en France (1).
(1) Chronique normande, éd. Molinier, p. 30.
CHARLES LE BEL Mort, le 1" février 1328, d'un mal de nature inconnue.
On n'a aucun renseignement sur la nature de la maladie à laquelle succomba Charles le Bel (1), troisième fils de Philippe le Bel. Tout ce que les annalistes nous apprennent, c'est qu'il s'alita le jour de Noël, et que le dénouement fatal se produisit le 1''' février suivant.
Le jour de Noël environ minuit accoucha au lit malade le roy Charles, et la veille de la Chandeleur mourut au bois de Vincennes. Si fu son corps enterré emprès son frère à Saint-Denis, et son cuer (cœur) aux frères prescheurs à Paris. Et ainsi toute la lignée du roy Phelippe le Bel en moins de
(1) Après une discussion très serrée, l'auteur de l'opuscule que nous avons déjà cité, sur saint Louis, Charles VI, Fernel, place la naissance de Charles le Bel en .129i, au mois de juin. Le lieu de naissance du roi Charles n'est désormais plus contestable : c'est Creil, et non Clermonl-de-rOise 'comme d'aucuns l'ont à tort prétendu.
treize ans fu defiaillie et' amortie, dont ce fut très grand domage (l).
Des sept enfants issus du mariage de Jeanne de Navarre avec Philippe le Bel, trois seulement méritent d'être signalés au point de vue pathologique :
1" Louis X, le Hulin (1289-1316), mort à vingtsept ans, probablement d'une affection aiguë des voies respiratoires, contractée à la suite d'un refroidissement, bien que le bruit ait couru qu'il avait été empoisonné. Après s'être fort échauffé au jeu de paume, il descendit dans une cave et eut Timprudence d'y boire du vin très frais :
Il avoit
Joué à un jeu qu'il savoit, A la paume. Si s'eschauffa.
Et son conseil, qui le biffa, L'en là mené en une cave.
Il eut donc, vraisemblablement, une fluxion de
(l) Chronique de Sainl-Denis (éd. Paulin Paris), t. V, p. 303. Le même fait est relaté en ces termes dans le Conlinaaleur de Nangis (éd. Géraud, II, 82) : « Hoc eodem anno, in die natalis Domini, circa mediam noctem, regem Franciœ Karolum gravis aîgritudo arripuit. Qua diu laborans, in vigilia Purificationis beatfe Maria? apud nemus Vicenarum propre Parisius exspiravit, relirla regina uxore sua desolata, vidua et pregnante. Cujus corpus, juxta Philippum fratrem suuni, more patrum suorum, sepulcris regum Franciœ apud sanctum Dionysium honorifice sepelitur. » Cf. la Chron. paris, anon., éd. Hellot, p. 112, et Chronog raphia regum francorum, éd. Moranvillé, I, 291.