LE DEUIL A LA COUR DE FRANCE
Selon les anciennes coutumes, le roi de France ne
portait jamais le deuil. Monstrelet s'exprime ainsi, en parlant du deuil de Charles VII :
Par l'ordonnance de son conseil, le roy fut vestu de noir pour la première journée, et le lendemain, à la messe, fut vestu d'une robe de vermeil.
Le même écrivain donne une idée plus positive de cet usage, en parlant de l'avènement de Louis XIL
Le service faict, dit-il, tout incontinent le roy se vestit de pourpre, qui est la coustume de France, pour ce que si tost que le roy est mort, son flls plus prochain se vestit de pourpre, et se nomme roy ; car le royaume n'est jamais sans roy (1).
Le deuil du nouveau roi est en violet. Celui de la reine, autrefois en blanc (2), fut porté en noir par Anne de Bretagne, pour prouver la douleur qu'elle ressentait depuis la mort de Charles VIII. C'étaient, disent les auteurs du seizième siècle, d'une couleur tannée.
(1) D'après les Funérailles des Rois de France, par m. a. b. g., pp. 21 et suiv.
(2) Les reines portaient le deuil en couleur tannée et en blanc, et. les rois en rouge. Faute d'avoir connu cet usage de lancienne étiquette, on a fait un crime à Louis XI d'avoir vêtu l'habit d'écarlate à la nouvelle de la mort de son père, comme s'il avait pris cette couleur pour marquer sa joie. « Cependant, « assure la comtesse de Furnes, un roi de France ne porte jamais « noir en deuil, quand serait de son père ; mais son deuil est « (l'être habillé tout en rouge, et manteau et robe et chape- « ron. » Legrand d'AussV, op. cit., p. 418.
CHAHÎ.ES VII 179
Le deuil d'Anne d'Autriche fut porté en brun, et depuis cette époque, aucune reine n'a été appelée à revêtir, à la mort de son époux, ce costume de la douleur. Il résulterait d'une explication ingénieuse que le roi ne portait le deuil en violet, couleur mixte, que pour lui rappeler que, quelque fût sa douleur, il en devait assez être le maître, pour ne pas oublier que, chargé du gouvernement d'un grand peuple, il lui fallait trouver, au milieu de sa tristesse, des forces suffisantes pour vaquer aux devoirs de la royauté.
Une chronique juive dit que David, pénitent, ayant les cheveux couverts de cendre, arrosant son lit de pleurs^ ne cessa jamais de rendre la justice. Cette obligation s'étend sur tous les magistrats. Le chancelier de France ne porte jamais le deuil. Le Parlement^ les cours souveraines, n'ajoutent aucune marque de deuil aux costumes qui les distinguent, parce que la justipe est éternelle (l).
(1) Berthevin, Recherches historiques sur les derniers jours des rois de France, pp. 236-237.
Mort, le 30 août 1483, d'hémorragie cérébrale.
De l'union de Charles VII avec Marie d'Anjou (1), fille du roi de Naplcs Louis II d' Anjou. {'i), naquirent huit filles et quatre fils.
L'aîné des fils, Louis XI, succéda à son père en 1/|61 (22 juillet).
Pour expliquer l'état mental de Louis XI, on a recherché ses antécédents héréditaires, ce qui est justifiable, mais on a eu le tort de remonter jusqu'au bisaïeul (du côté paternel), Charles V, qui, dit-on
(1) Sur les goûts singuliers et l'absence de sens moral de Marie d'Anjou, v. aux pièces justificatives du chapitre, la note A.
(2) Louis d'Anjou soufTril longtemps d'une incontinence d'urine (V. Religieux de Sainl-Denis, Xf, p. 78); il succomiîa, le 2!) avril 1417, à peine âgé de quarante ans, à une hydropisie. (Cf. Chronique bourguignonne anonyme, dans Monstrelet, IV, p. 2i2, éd. Doiiet d'Arcq.) Cette Chronique parle du mal Saint-Quentin ; c, le mal Saint-Quentin, c'est l'hydropisie.
sans autres preuves (1), « avait été empoisonné dans sa jeunesse et depuis lors était resté valétudinaire ».
Nous n'avons pas à revenir sur une question déjà traitée (v. le chapitre sur Charles V) ; nous ferons seulement observer que le poison ou, pour mieux dire, certains poisons, attaquant les centres nerveux, peuvent bien provoquer un abâtardissement de la descendance, une dégénérescence de la race, mais de là à une folie maniaque caractérisée il y a un abîme, que les aliénistes, par suite d'un grossissement, d'une déformation assez ordinaire chez les professionnels, sont trop enclins à franchir.
Combien plus avisés se montrent-ils quand ils nous rappellent que le grand-père de Louis Xï, Charles VI, fut atteint d'une manie périodique, qui ne dura pas moins de vingt-neuf ans ; et que Charles VU, son père, comme nous l'avons établi, fît preuve, au moins sur la fîn de sa vie, d'un dérangement d'esprit marqué.
Nous serions assez d'accord avec ceux qui, judicieusement, estiment que le mal héréditaire, en se transmettant, pourrait avoir subi chez Louis XI une certaine transformation. C'est à cela, sans doute, que ce prince a dû de n'avoir pas été aliéné,
(1) Cf. MoREAU (de Tours), Psychologie morbide, pp. 556 et suiv.
comme l'avait été son aïeul, et d'être resté dans cette espèce d'état mixte qu'on nomme la demi-folie (1). Les antécédents collatéraux de Louis XI ne nous fournissent que de vagues indications (2).
(1) C'est la thèse que soutient Jacoby (op. cit., pp. 391-392), et la page vaut d'être citée, sans mutilations, qui la rendraient moins intelligible.
« Louis XI (m. 1483), roi de France, présente un exemple frappant de cet état intermédiaire entre la norme et la folie, que l'on trouve si fréquemment dans les familles frappées du vice phrénopatlîique. La prédisposition héréditaire à la folie, acquise dans le courant des temps par la race royale des Valois, et le vice phrénopathique, né et développé sous l'influence dissolvante de la haute position sociale de cette maison, avaient abouti chez Louis XI, non à la folie caractérisée comme chçz son aïeul, non au caractère impétueux, violent et débauché comme chez son grand-oncle; non à la faiblesse morale comme chez son père, mais à un état, que nous avons signalé bien des fois, de mélange singulier de bon sens et de folie, des qualités et des défauts les plus contradictoires. Lâche et courageux, rusé et imprudent, dévot jusqu'à la superstition la plus absurde et combattant le clergé, il fut toute sa vie malheureux, sombre, défiant ; il vivait dans un isolement absolu, se laissant dominer complètement les dernières années de sa vie par son médecin. Fourbe, cruel, libertin, capricieux, tremblant devant la mort, abandonné aux superstitions les plus grossières, il est le spécimen le plus complet du névropathisme héréditaire. »
(2) Un des frères de Louis XI, Charles de France, duc de Berry, de Normandie et de Guyenne, né le 28 décembre 144(>, meurt, en mai 1472, de paludisme (il avait fréquemment des accès de fièvre quarte), et non empoisonné par son aumônier, comme des historiens l'ont prétendu. (Cf. Peignot, op. cil., p. 125 ; Vaesen, Lellres de Louis XI, t. IV, pp. 325-32r), etc.) Une
Ses antécédents physiologiques ne nous apportent guère plus de lumière.
Une phrase de Comynes (1) nous autorise à reconnaître chez Louis XI les signes manifestes de la manie ambulatoire :
Le roy, depuis qu'il est venu à la couronne, a mis toute la peine qui luy a esté possible de mectre (à) garder et entre tenir son royaume en paix... et y a, grasçe à notre seigneur pené et travaillé, en uisilanl les parïies de son roijainne plus que ne fisl oncques roy de France en si peu de temps, depuis Charlemagne jusques à présent...
Si, après la motilité, nous examinons les fonctions de nutrition, nous devrons noter un détail qui nous servira à expliquer certains troubles pathologiques : le roi mangeait gloutonnement (2) ; aussi ne sommesnous pas surpris qu'en coTicédant aux moines de Saint-Claude des vignobles du domaine royal, ce goinfre couronné, que l'on nous représente comme ayant réduit les dépenses de bouche de son prédécesseur (3), ait stipulé, dans les lettres patentes de donation à cette abbaye, que « les religieux
sœur de Louis XI, Yolande de Savoie, était une érotomane (Dépêche de l'Ambassadeur milanais, du 30 juin 1476, in Brachet, t. III, p. 245).
(1) T. II, p. 445 (éd. Lenglet-Dufresnoy).
(2) Monum. hisl. pair., t. I, p. 664, cité par Brachet, t. III, p. 262.
(3) Seyssel, cité par Brachet, lac. cit., p. 263.
gieux... seront teniiz prier Dieu, Notre Dame... pour notre estât, prospérité et santé... et mesmement pour la bonne disposition de no.stre estomac, pour que vin ne aultres viandes ne nous y puissent nuyre et que l'ayons toujours bien disposé... (1). »
La légende de la continence du roi a fait également son temps. En dépit du serment que le roi avait lait de « jamais ne toucher à femme que à la royne sa femme » (2), il ne Refaisait aucun scrupule, quand
(1) Bulletin du Comllé de la langue et de l'hisf. de France, 1853-5.-, t. II, p. 369.
(2) « Des dames, il ne s'en est point meslé, du temps que j'ay esté avec luy ; car à l'heure de mon arrivée, luy mourut ung fils dont il eut grand dueil ; et fit lors vœu à Dieu en ma présence, de jamais ne loucher ù femme que à la royne sa ; et combien ([u'ainsi le dcbvoit faire selon l'ordonnance de l'Kglise, si fut ce grant chose à en avoir tant en son commandement, de persévérer en celle promesse ; veu encore que la royne n'estoit point de celles où on debvoit prendre grant plaisir; mais au demourant fort bonne dame. » Comynes, éd. Dupont, t. II, p. 271. — Seyssel (Ed. Comin., Godefr., II, 303) : « Envers sa femme aussi la Reine Charlotte de Savoye, il ne fut pas plus humain, ni plus courtois que envers les autres ; car outre que par un bien longtemps et tant qu'il fut en aage vigoureux, il luy tint bien mauvaise loïauté de sa personne, il la tint toujours petitement accompagnée, et accoutrée la plupart du temps en quelque château où il l'alloil voir quelquefois, plus pour désir d'avoir lignée que pour plaisir qu'il prit avec elle, et pour la crainte qu'elle avoit de lui et pour autres rudesses qu'il lui faisoit souvent, est bien à croire qu'elle n'avoil pas grandes voluptés ni grands passeteraps en sa compagnie. -> Bracmet, 111, p. 265.
l'occasion s'en présentait, de prendre des privautés avec des « filles » (1). Ces privautés allaient-elles bien loin ? sans doute pas au delà de l'intention (2) ; ce n'en était pas moins péché mortel, et le dévot (3) monarque ne l'ignorait.
Il est de notoriété que Louis XI faisait mauvais ménage avec sa femme Charlotte de Savoie et l'on est allé jusqu'à prétendre que le commerce des deux époux étant devenu impossible, le dauphin Charles (le futur Charles YIII) serait né d'une autre femme que la reine.
Est-ce une calomnie ? A d'autres le soin de le rechercher (/d).
Le type morbide que représente Louis XI est rela-
(1) Chastelain, t. III, p. 116 ; Comptes de l'Argenterie (Arch. Nat. K. K., 60 et 61) ; Chronique scandaleuse, éd. Buchon ; Kervyn DE Lettenhove, op. cit., etc.
(2) Il dut recourir parfois aux aphrodisiaques.
(3) Une des plus bizarres superstitions de ce roi, qui en eut tant, est l'investiture historique, faite à la Vierge Marie par Louis XI, en 1478, du comté de Boulonnais, pour obtenir sa protection. Les lettres patentes de cette inféodgtion stipulaient que le roi et ses successeurs en tiendraient la possession delà suzeraineté directe de leur haute protectrice, et que chacun d'eux lui ferait hommage d'un cœur d'or, en entrant en jouissance de ce fief. Louis XI comptait bien, par cette générosité forcer le cœur compatissant de la Vierge à appeler à elle son grand vassal à l'article de la mort. (Ant. Méray, la Vie au temps des Libres Prêcheurs, t. I, pp. 17.5-176.)
(4) V. à cet égard l'Abrégé chronologique de l'Histoire de France, du président Hénault, 1761, in-8, 1" partie, p. 392.
tivement aisé à déterminer. Ce roi monomaniaque, pantophobique, est un de ces artliritiques-herpétiques, que notre clier maître le professeur Lancçreaux réclamerait à bon droit pour son justiciable (1).
Une dépêche d'ambassadeur, datée du 26 mai 4/i67 (2), nous permet de fixer la première étape morbide du royal patient : une « fièvre continue », sans caractère bien précis, mais dont la courte durée exclut toute idée de fièvre typhoïde, ou d'une maladie infectieuse de symptômes à peu près analogues.
Les maux les plus habituels dont souffrait le roi étaient des maux d'estomac et des douleurs dans la région du foie et de la vésicule biliaire ; au moins peut-on l'inférer de la nature des médicaments (3) qui lui furent administrés.
Le nombre des drogues que ses médecins (4) in-
(1) Nous avons repris l'étude pathologique de Louis XI dans nos Indiscrétions de l'hisloire, t. VI (éd. de 1909). Notre texte et nos conclusions ne diffèrent que sur quelques points de détail de celles du présent travail.
(2) Brachet, t. IV, p. 284.
(3) Il prit surtout des tisanes de fumeterre, de houblon, qui avaient alors la vertu de guérir la jaunisse, etc. On lui appliquait, en outre, des pièces d'écarlate et de velours noir au devant de reslomac.
(4) Outre ses médecins ordinaires, Louis XI avait à son service des médecins astrologues (cf. Archives historiques, artistiques et littéraires, 1. 1, pp. 362-364) etdes chirurgiens, dont un, au moins, nous est connu. (V. les Anciennes Corporations des médecins, chirurgiens et apothicaires de Mural, par E. Cheylud, pp. 22-23.)
fligèrcut à leur précieux client fut vraiment considérable : pour en donner une idée, il fut payé à ses apothicaires, dans un seul trimestre, celui de novembre-décembre l/ji79 et janvier l/i80, la somme de 651 livres \!i sols 8 deniers, c'est-à-dire environ 20.000 francs (1).
Le registre du comptable qui a écrit cet article mentionne encore la dépense suivante :
A Guillaume Bertrand, poislier, demeurant à Amboyse, la somme de trente deux sols, six deniers tournoys, qui deue luy estoit pour une poêle d'airain, tenant environ deux seiUées et une chare percée (chaise percée) pris et achepté de luy, au dict mois de febvrier, et livré à Jehan Moussignac, varlet de fourrière du roy, nostre Seigneur, pour servir à estuver ledit Seigneur par dessoubs durant sa maladie.
Une matrone, Guillemette Duluys, fut aussi employée par Louis XI en qualité do siriirgienne, pour coopérer à la guérison de ses iniirniités (2).
Celles-ci étaient nombreuses ; })armi celles qui le tourmentèrent le plus, nous ne devons pas omettre de mentionner les hémorroïdes. Elles ont joué un si grand rôle dans la vie de notre sujet — les rois ne deviennent-ils pas nos sujets après leur mort ? — que nous les indiquons en passant, sauf à y revenir plus longuement (3).
(1) Docteur Chereau, Jacques Coictier, p. 19.
(2) Chereau, op. cil.
[i) V. aux Pièces juslijicalives la note B.
Avec l'estomac, l'intestin était une des parties faibles chez notre monarque, qui avait autant de mal à commander à son sphincter et à ses flatuosités qu'à l'armée la plus indisciplinée. Aussi tenta-t-il vainement de combattre ces dernières, à grand renfort d'anis, de cumin, de baies de genièvre, « des plus rouges » qu'on put trouver (1). Le genièvre était alors employé contre l'anurie (2) ; il entre, d'ailleurs, dans la composition de préparations diurétiques (3) qui jouissent, encore à l'heure actuelle, d'une vogue méritée.
Nous avons parlé, au début, d'herpétisme : est-ce autre chose, cette dermatose qui fait croire aux médecins *et à l'entourage que le roi est atteint de la lèpre (4), et qui nécessite des bains multipliés, tantôt dans des « cuves à baigner (5) », tantôt dans des « estuves de boys (6) ou de cuivre ? ».
N'est-ce pas pour une dermatose analogue à celle qu'on décrit aujourd'hui sous le nom de gale, que le roi fait rechercher certain fromage (7), qu'on assure souverain contre cette affection prurigineuse ?
(1) Bibl. Nat., f. f"", 6987, fo 11, cité par Brachet, IV, 295.
(2) Platearius, De siniplici medicina, f" 187.
(3) Le Vin diurétique de Trousseau, pour ne citer que celui-là.
(4) L. Delisle, Fragments de Thomas Basin, p. 20.
(5) Archives nationales, K. K., 64.
(6) British Muséum, Mss Egerlon 883, f»» 41, 56, 66, 79, 85, 86.
(7) Pharmacopea medico-chimica, 1657, Paris, p. 618; Mss Egerlon 883, fo 15.
Est-ce par coquetterie ou par nécessité qu'il emploie de la (( farine de pois lupins », excellente pour blanchir le teint et adoucir la peau (4); ou qu'il fait acheter des serpents par son écuyer de cuisine, probablement des vipères, dont le bouillon et la gelée servaient à réparer les pertes et mortifications causées par les ulcères malins (2) ?
Le lait d'ânesse, la limaille d'or, l'or potable (3), entrent aussi dans la confection du breuvage qu'on administre au roi malade ; toutes choses, produits naturels ou médicaments, qui à l'époque font partie de l'arsenal thérapeutique destiné à combattre les affections cutanées.
Toutes ces drogues se montrant peu efficaces, l'infortuné souverain ne tarde pas à recourir aux empiriques.
En ililS, on annonce l'arrivée, à Lyon, d'un charlatan qui portait un nom prédestiné : Jean Mercure. On en donne avis à Louis XI, qui prescrit à ses plus habiles archiâtres d'examiner les drogues dont se sert le médicastre.
Sur le rapport qui est fait au roi que la science de cet homme était « plus qu'humaine », le prince demande à le voir. Le charlatan répondit sans embarras à toutes ses questions, et, en quittant le roi, il lui
(1) Bibl. de VÉcole des Charles, 1894, p. 722.
(2) Archives nat., K. K., 64, f*> 66; Pharmacopée royale, etc., de Charas, 1753, t. II, p. 615.
(3) Bibliothèque nationale, fonds français, 2896, f° 98.
remit deux présents, deux talismans : une épée très riche, qui renfermait « cent quatre-vingts petits glaives ou couteaux », et un « bouclier, orné d'un miroir, qu'il disait contenir beaucoup de vertus secrètes ». Cet homme était si désintéressé, écrit un de ses biographes (1), qu'il distribua aux pauvres tout l'argent qu'il avait reçu du roi. Il ne demeura que quelques mois .dans Lyon et disparut tout d'un coup sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. Tout cela sentait l'imposteur, d'autant plus qu'il se vantait d'avoir découvert la pierre philosophale et de transmuer les métaux.
De guerre lasse, le roi commanda six gros cierges 'de cire, pour être brûlés dans l'église de « Monseigneur Saint-Antoine de Yiennoys ». Mais pas plus les cierges que l'anneau de saint Zanobi (2), que Louis XI avait prié Laurent de Médicis de lui envoyer, ne parvinrent à le préserver de ce que ses médecins prirent pour le morbus sacer, le sacré mal devrait-on dire, plutôt que mal sacré — ou, pour s'exprimer plus clairement, Vépilepsie.
On a émis quelques doutes sur l'existence du haut mal chez le fils de Charles VII. C'est en 1480 que Louis XI aurait subi la première attaque du
(1) Dict. hist., de Chaudon et Delandine, article Mercure.
(2) Charavay, Rapport au minislre sur les archives d'Italie, 1881 . Desjardins, Négociations avec la Toscane, t. I.
mal comilial ('\). Après tout, il n'est pas extraordinaire, étant donné l'état de la science médicale à cette époque, que les médecins du roi n'aient pas vu clair dans son cas. Et quel singulier et horrible traitement lui infligèrent-ils ! Ceux qui avaient le soin de sa santé, écrit un chroniqueur (), employèrent pour le guérir « de terribles et merveilleuses médecines... ».
Quelle était donc cette médication dont on ne parlait qu'en se signant ? « Tous les jours de plus en plus estoytLoys mallade et ne lui proffitoient les médecines prises en merveilleuses manières. Car véhément espe" royt acquérir santé par le sang humain qu'il beut et huma de quelques enfans (3) ». On choisissait pour cette opération, qui devait se faire de préférence au mois de mai, des « jeunes hommes bien sains, et dont les cheveux ne soient pas roux (li) » ; mais, faute de jeunes gens, on prenait des adultes (5).
Ce n'était pas encore le remède souverain, puisque le roi, au même moment, commandait de quérir en tous lieux des élans, dont « l'ongle du pied sert à guérir la maladie d'Hercule (6) »; du gui de
(1) Robert Gaguin, op. cit., p. 279.
(2) Chronique scandaleuse, édition Buchon, p. 3.54, col. 2. (B) Robert Gaguin, f° 202, verso.
(4) Pharmacopée de Charas, 1753, t. II, p. 612.
(5) Mss Egerton, 883, fû (J2.
(6) J. DE Renou, Œuvres pharmaceutiques, 1627, p. 14; Pomet, Histoire des drogues, etc.
chêne, spécifique certain contre l'épilepsie, selon les pharmacopées du temps, etc.
Il n'y a que la raclure de crâne humain^ que les médecins du roi ne paraissent pas avoir tenté d'expérimenter ; il suflisait d'en aspirer dans le nez, ou d'en appliquer sur les tempes ou au niveau des sutures du crâne, pour voir les attaques cesser.
La singularité du remède n'était pas pour arrêter les archiatres, puisqu'ils allaient jusqu'à conseiller au roi de s'exposer à contracter la fièvre quarte (1), pour être guéri du mal caduc — une maladie chassant l'autre ! — Et nos modernes médecins se llattent d'avoir découvert l'antagonisme des maladies (2) !
« On a conservé, dit Voltaire, une de ses lettres (de Louis XI) à je ne sais quel prieur de Notre-Dame de Salles, par laquelle il demande à cette Notre-Dame de lui accorder la fièvre quarte : attendu, dit-il, que les médecins l'assurent qu'il n'y a que la fièvre quarte qui soit bonne pour sa santé. L'impudent charlatanisme des médecins était donc aussi grand que rimbécillité de Louis XI, et son imbécillité égale à sa tyrannie (3)... »
(1) DiiCLOS, Ilisl. de Louis Xf, 1740, l. III, p. 474. (2, V. la Uièse d'agrégation de Conslanlia Paul qui porte ce titre.
(3) Essai sur les mœurs, édition Bcuchot.
Sur la tyrannie de Louis XI (1) on pourrait épiloguer (2) ; quant à défendre ses médecins, nous n'entreprendrons pas une aussi grosse tâche ; nous dirons seulement, à leur décharge, qu'ils ne taisaient que refléter la science très conjecturale de leur temps, et cette justification en vaut une autre.
Nous ne saurions non plus leur en trop vouloir de n'avoir pas réussi à diagnostiquer la maladie du roi ; c'est la faute du siècle plutôt que la leur. L'anatomie pathologique des alîections du cerveau ne remonte pas déjà si loin. Les médecins de Louis XI étaient donc fort excusables d'avoir pris des icius apoplectiques pour des ictus épilepliques.
Nous avons mentionné la première de ces attaques, nous n'y revenons que pour en préciser quelques détails. C'est au mois de mars I/48O que l'accident survint. «Il perdit de tous poincts la parolle, et toute cognoissance et mémoire », narre Gomynes (3). Survient alors Monseigneur de Vienne, « pour lors son médecin », qui lui l'ait « bailler ung clystèré, et ouvrir les fenestres et bailler l'air. » Aussitôt « quelque peu de
(1) V. YEspril dans VHistoire, d'Edouard Fournier, 4:" édition, 1882, pp. 130-132.
(2) Œuvres d'Abr. de la Framboisière, médecin du Roy, Paris, 1631, in-f", p. 303; Sciiacht, Instiluliones medicse, Amsterdam, 17C7, p. 117; LuDwiG, Instituliones medicinœ clinicœ, Leipzig, 1778, p. 310, etc.
(3) Édition de Mlle Dupont, t. II, p. 21.
luy revint, et du sens : puis monte à cheval et retourne aux Forges... »
Il ne pouvait s'exprimer que par signes, il arrivait néanmoins à se faire comprendre. « Il entendoit peu de ce qu'on luy disoit ; mais de douleur, il n'en sentoit point... il ne forraoit guère de motz... Au bout de deux ou trois jours, la paroUe luy commencea à revenir et le sens. »
Ses défiances lui reviennent en même temps ; le délire des persécutions le reprend ; il s'imagine qu'on veut lui faire subir le même sort que jadis il infligea à son père. Dans cette crainte, il chasse surle-champ tous ceux de ses serviteurs quîil soupçonne tramer contre sa personne un complot. 11 exige qu'on lui communique toutes les lettres qui lui sont adressées; mais, ajoute Gomynes, dont le récit équivaut à une véritable observation clinique supérieurement prise et rédigée, « l'on luy monstroit les principales... Il faisoit semblant de les entendre., et les prenoiten sa main, et faisoit semblant de les lire, combien qu'il n'eût nulle cognoissance,, et disoit quelque mot, ou faisoit signe des responces qu'il vouloit qui fussent faictes... Cette maladie lui dura bien environ quinze jours, et revint, quant au sens et à la parolle, en son premier estât j mais il demoura très faible, et en grand suspection de retourner en cest inconvénient : car naturellement il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil des médecins. »
N'était-il pas payé pour avoir perdu en eux toute coniiance ?
Le roi pourtant, se rétablit ; il passe une revue de six mille Suisses, qu'on avait fait venir de Normandie, et reprend le chemin de Tours, où il est saisi par une nouvelle attaque. De nouveau // perd la parole et reste étendu pendant des heures sur une paillasse, dans une galerie, sans mouvement, au point qu'on le croit mort.
En désespoir de cause^ on le voue à Monseigneur Saint- Claude, le grand patron des épileptiques et, incontinent, « la parolle lui revint, et sur l'heure alla pfir la maison... » Cette seconde attaque le surprit en I/18I.
Il tomba de nouveau malade à Argenton, puis à Thouars. Il entreprend alors le pèlerinage de Saint- Claude : une accalmie se produit, qu'il ne manque pas d'attribuer au saint.
Le roi revient à Tours, c'est-à-dire à Plessis-les- Tours, qui lui semblait le seul asile où les conspirateurs ne pussent l'atteindre. Nul n'approchait, en ell'et, du Plessis, pas même les princes du sang, à moins qu'ils ne fussent expressément mandés. Quatre cents archers veillaient continuellement autour de cette sombre demeure. Dix-huit mille chaussetrapes (1) en éloignaient toute cavalerie. De fortes
(1) Enfermé comme une béte fauve dans le château de Plessisdu-Parc, près de Tours, ce Tibère malade « fit faire, tout à
chaînes dans les cours intérieures, attachées à des boulets, que le peuple, pour les désigner comme les instruments de ses jeux terribles, appelait gaiement les fillettes du roi ; des potences plantées en avenues, tels étaient les multiples moyens que Louis XI avait imaginés, pour se mettre à l'abri d'une conjuration, fantôme dont s'épouvantaient ses esprits (2). Dans son délire, il se figurait que son corps puait ; et, pour chasser la mauvaise odeur, il faisait un usage immodéré de parfums, de poudres odoriférantes et surtout de poudre de violettes, pour laquelle il avait une préférence marquée (3).
l'environ de la Place duclit Plessis, un treillis de gros barreaux de fer, et planter dedans sa muraille des broches ayant plusieurs pointes comme à l'étrée par où l'on eût pu pénétrer aux fossés dudit Plessis. Aussi fit-il faire 4 moyneaux, tous de fer bien espays, en lieu par où l'on pouvoil bien tirer à son ayse et estoit chose bien triomphante, et cousta plus de vingt-mille livres : et à la fin y mist quarante arbalestriers qui jour et nuict estoient en ces fossés, avec commission de tirer à tout homme qui en approcheroit, jusques à ce que la porte fust ouverte le matin. » Comynes, cité par Chf.reau, /. Coiclier, p. 17.
(2) Cf. Berthevin, op. cil., pp. 39, 40.
(3) Compte d'Alexandre Sexle, argentier du Roi : « A Jean Hurle, appothicaire, la somme de 55 sols tournois, qui deue luy estoit pour une livre pouldre de violette, prise et achetée de luy le dixième jour de mars et livrée à Pierre Direy, vallct de chambre du Roi, pour mectre entre les robes et aultres habillements du dit Seigneur. ». Arch. Nat., K. K., 6o. Comme les rois, dans les questions d'étiquette et dans les habitudes ordinaires de la vie, se sont plu à imiter leurs prédécesseurs, cette préférence de Louis XI pour la violette se transmit aux règnes
Pour Tégayer et l'empêcher de dormir, on faisait souvent de la musique, et comme il avait fort aimé la chasse (1) et qu'il ne pouvait plus se livrer à cet exercice, on prit des rats et des souris que l'on faisait chasser par des chiens dans ses appartements (2).
Rien ne parvenait à dissiper l'ennui qui l'envahissait de plus en plus (3) : ni « les joueurs de bas et
suivants, et la charmante fleur eut la mission de parfumer la garde-robe et la literie des rois de France. (A. Chereau, loc. cil.) Les coffres de la reine (Anne de Bretagne), dans lesquels on conservait son linge, ses rubans, ses coiffures, enfin ces menus objets de toilette que les femmes de tous les temps ont possédés, étaient remplis de sachets, dans lesquels on mettait, soit des roses de Provins, soit de la poudre de violette musquée, soit d'autres senteurs. La poudre de violette était employée plus ordinairement : cinq livres de cette poudre avaient été fournies d'une seule fois pour remplir vingt-quatre sachets. (Cf. Le Roux DE Lincy, Vie de la reine Anne de Bretagne.)
(1). « Pour tout plaisir il aymoit la chasse, et les oyseaulx en leurs saisons ; mais il n'y prenoit point tant de plaisir comme aux chiens. Encores, en ceste chasse, avoit presque autant d'ennuy que de plaisir : car il prenoit de grans peines, il couroit les cerfz à force, et se levoit fort matin, et alloit aucunes fois loing, et ne laissoit pour nul temps qu'il feist ; et ainsi s'en retournoit aucunes fois bien las, et presque toujours courroucé à quelcuh, car c'est mestier qui ne se conduit pas tousjours au plaisir de ceulx qui le conduisent. Toutes fois il s'y congnoissoit mieux que nul homme qui ait régné de son temps, selon l'oppinion de chascun. » Comynes, éd. Dupont, t. II, p. 271.
(2) Thomas Basin^ édit. Quicherat, liv. VII, chap. IX.
(3; Son fou lui-même n'arrivait pas à le distraire. (Cf. Brantôme, Œuvres, t. I, pp. 205, n. 3 et 206 ; t. Il, pp. 332-3.33.)
LOUIS \l ]<»!)
doux instrumens... ni les bergers de Poitiers... ni les bigots, bigottes et gens de dévotion... occupés sans cesse à prier Dieu qu'il permit qu'il ne mourût points et qu'il le laissât vivre (1) ».
La Sainte i\mpoule est apportée de Reims en grande pompe et sert à l'oindre une deuxième fois ; les moines de Cologne et d'Aix-la-Chapelle lui transmettent les débris des saints dont ils ont la garde ; l'empereur des Turcs lui oiïre de lui envoyer toutes les reliques trouvées en Grèce. A l'heure où il ne peut plus visiter les églises les plus renommées pour leurs miracles, il leur envoie des donations à profusion, ajoutant devant ses familiers ce mot qui peint bien sa rapacité : « Ah ! si je ne meurs point, je casserai les actes, car ils me ruineraient ! »
Ce n'est que sur ses instances multipliées que l'ermite François de Paule consent à se rendre auprès du roi. Le saint avait autant besoin du roi de France en la circonstance, que Louis XI pouvait avoir besoin de l'ermite : François de Paule était malade des écrouelles, que Louis XI guérissait par privilège royal ; c'était entre eux un échange de vertus curatives. Ni l'un ni l'autre ne s'en trouva mieux, du reste.
On conte que François de Paule, lors de sa première entrevue avec le roi, lui dit : « Sire, je
(1) Berthevin, p. 41, n. 1.
200 LES MORTS MYSTKRlEUSliS
vais prier Dieu pour le repos de Votre Majesté. » — « Oh ! priez seulement pour le corps, aurait répliqué Louis XI ; il ne faut pas demander tant de choses à la fois. » Encore un de ces mots apocryphes dont l'histoire fourmille (1). Louis XI était trop superstitieux pour faire bravade d'impiété.
Le même mot aurait été dit par le roi à son chapelain, qui invoquait un jour sainte Eutrope, pour la santé de rame et du corps. « N'en demandez pas tant, interrompit Louis ; vous troubleriez le saint. Ne priez que pour la santé du corps (2). »
Au mois de février l/i83 (3), le roi écrit à tous les Etats de Paris, pour qu'ils se transportent à l'abbaye de Saint-Denis, et qu'ils veuillent intercéder auprès de « nostre Sauveur Jésus-Christ, qu'il vouloit (veuille) permettre que le vent de bise ne courust point, pour ce que par le rapport de tous médecins avoient esté d'oppinion que ledit vent de bise, quant il venteroit, ferait moult de maulx à la santé des corps humains... et par l'ordonnance du roy, furent tous lesdit estatz de Paris à divers jours audit lieu de Saint-Denis faire procession et chanter les dictes messes. »
Le samedi 8 février, le Parlement se rendait pro-
(1) et. VEsprit dans rriisloire, d'Eo. Fournier.
(2) Cette version est donnée par Berthevin, op. cil.
(3) Journal de Jean de Roije, t. II, p. 129 (Coll. de la Société de l'Hist. de France).
LOUIS XI 2(ll
cessioiinellement à Saint-Denis... et l'histoire ne dit pas si le vent de bise cessa. Le veni de bise ou vent d'est est comme le mistral du nord. Il a, paraît-il, une influence désastreuse sur les personnes atteintes de coliques hépatiques (1).
Quoiqu'il en soit, l'état du roi ne semble pas s'être amélioré à la suite de cette manifestation nouvelle de sa foi. La verge de Moïse, voire colle d'Aarou, inestimables trésors conservés à la Sainte-Chapelle (2), restèrent ])aroillemcnt sans effet. Il fallut qu'il « passât par où les autres ont passé », selon l'expression d'un chroniqueur.
La pensée de la mort lui était si pénible que, même dans les derniers jours de sa maladie, il avait défendu d'en prononcer le nom devant lui : « Quand je serai, disait-il, bien en danger, dites-moi : parlez peu, je saurai ce que cela veut dire (3). »
L'instinct de la dissimulation ne le quitta qu'à son dernier souffle. Olivier le Daim ou Coictier (/j), l'un ou l'autre, lui dit brusquement : « Sire, il faut que nous vous quittions. N'ayez plus d'espérance en ce saint homme (François de Paule), ni en autre
(1) Article du docteur Fournif.r dans le Bullelin médical des Vosges, vers 1897 ou 1898.
(2) Chronique de Jean de Troyes, éd. Michaud, t. IV, p. 350.
(3) BEnTHEVIN, p. 4C).
(4) Cf. sur Coictier le Cabinet secret de l'Histoire, l. IV.
chose (1) ; car sûrement il est fait de vous. Et pour ce, pensez à votre conscience, car il n'y a nul remède. » — « J'ai l'espérance, répondit le roi, que Dieu m'aidera ; car, par aventure, ye ne suis pas si malade que vous le pensez. » Le malicieux vieillard aurait trompé la mort même,s'il en avait eu le pouvoir. Enfin il mourut, dit Philippe de Comines, « après de longues et de dures incommoditez de corps et d'esprit » ; c'est-à-dire, pour donner à ces paroles leur vrai sens, en proie à toutes les anxiétés, à toutes les défiances, à toutes les terreurs, qui caractérisent un état morbide que la science de nos jours désigne sous le nom depanophobie (2).
Au résumé, le roi Louis XI eut une série d'attaques d'hémorragie cérébrale, qui ont provoqué de l'hémiplégie droite avec aphasie, et finalement la mort. Il était âgé de soixante ans.
Gomme Ta dit Taliéniste Moreau (de Tours), à qui nous emprunterons nos conclusions, on ne saurait nier que Louis XI n'appartienne, pour ainsi dire, corps et âme à la médecine. Qui parviendrait jamais sans cela à comprendre ce singulier personnage qui, comme on l'a dit, se rendit autanl considérable en ses vices comme en ses verlus, s'eslanl
(1) V. CoMYNES, éd. Dupont, t. II, chap. ,VII, IX et XI, pour les « choses » auxquelles il avait eu recours pour se guérir.
(2) Moreau (de Tours), Psychologie morbide, loc. cil.
en l'un et en faulre point attaché aux extrémités (1) ?
Qui peut espérer de voir clair dans cette individualité bizarre, étrange, autant par les grandes choses qu'elle a accomplies que par les excentricités dont elle est pleine ; dans cet inextricable mélange des qualités les plus opposées, d'actes décelant tantôt une sorte d'ineptie, tantôt une intelligence de premier ordre, s'il ne s'' aide du flambeau de la psychologie morbide ? Ses sombres et ridicules défiances, ses ruses, ses fourberies, son libertinage, ses superstitions, ses caprices, ses originalités, son excessive pusillanimité, ses terreurs continuelles, sa lâcheté d'enfant en face de la mort, etc., tout cela estil autre chose que le reflet de la maladie ?
Et partant, est-il possible de croire qu'une pareille situation mentale ait été sans influence aucune sur une foule d'événements mémorables, qui ont marqué le règne de ce prince (2) ?
(1) Pasquier, Lellres, livre III.
(2) MoREAU (de Tours), op. cit. Cf. notre chapitre sur Louis XI, dans les Indiscrétions de iHisloire, t. VI.
204 LES MORTS MYSTKRIEUSES
PIECES JUSTIFICATIVES
LA ZOOPHILIE DE MARIE d'aNJOU (1)
En 1/|5/|, Marie d'Anjou se fixe au château tie Chinon, qu'elle prend plaisir à embellii'. Là, elle mène une existence fastueuse. Elle aune maison nombreuse : dames et filles d'honneur, maîtres d'hôtels, valets de chambre, etc. ; elle a douze chapelains, y compris son premier aumônier, Jean Barbedienne ; elle a son médecin, son astrologue, son peintre, sans parler de plusieurs fous, d'un « folet », le Pelit- Cadel^ et d'une folle, nommée Michon. Elle est entourée de bêtes de toute espèce ; c'est une vraie ménagerie, où figurent des chiens, des cerfs et des biches, une chèvre saiîvage, deux levreaux, un étourneau, un perroquet, etc.
On connaît les goûts (2) de la reine, et, de très
(1) Extrait de Vllisloirc de Charles VJ[,i. VI, par Fresne de Beaucourt, pp. 17 et 28.
(2) « Certains individus, écrit Féré (Palhologie des émotions, p. 515), qui manifestent une tendresse extraordinaire pour les animaux, se soucient p.eu de leurs semblables, même lorsque ce sont leurs entants. Ce sont, en général, des héréditaires, qui offrent ou oITriront d'autres troubles physiques ou psychiques.»
LA ZOOPlHLIli DE MAHIE D ANJOU 205
loin, il lui arrive, tantôt deux outardes, tantôt un marsoin. Son frère René, qui est venu la voir à Chinon au mois d'octobre \!iôli, lui envoie une hure de sanglier.
Marie d'Anjou n'oublie persor -e : elle distribue des « fleurs de Marie » d'argent et des « deniys seins » d'or (ceintures d'orfèvrerie) à tout le personnel féminin; elle donne à Mme du Monteil six beaux hanaps et une aiguière ; chose inouïe, elle envoie même des élrennes à la favorite en titre, à Antoinette de Maignelais ! On ne le croirait pas, si on ne lisait dans le compte de l'argenterie la mention suivante : « Pour la garniture d'or d'une fontaine de cristal bien richement ouvrée tout à l'entour de menuz ouvrages à feuillages en façon de coronne, et à l'entour de ladicte fontaine à quatre gargjules d'or bien gentement faites, d'où sault l'eaue de la dicte fontaine ; et dessus le couvercle garny des mesmes ledit ouvrage, et au-dessus dupié delà fontaine gainy à feuillage comme dessus ; au dessoulz dudit pié y a quatre leons d'or bien genteniens faix qui soutiennent ladicte fontaine, donné ledit Jour en eslraisnes à Mademoiselle de Ville- (jLiier... »
La reine montrait, sous ce rapport, une singulière tolérance ; en voici une nouvelle preuve. On lit dans les mêmes comptes : « A elle comptant en ses mains, le XXVP jour d'icellui mois (juin 1455), qu'elle
voult semblableraent avoir et bailler manuellement à son frère Jehan Rousseau pour le restituer de semblable somme qu'il avoit preste comptant à icelle dame le premier jour de may dernier de passé, pour bailler aux filles joyeuses qui suivent le court, lesquelles vindrent devers ladicte dame demander le may, en trois escus d'or. »