AVANT-PROPOS DE LA PREMIÈRE ÉDITION
L'ouvrage que nous avons entrepris est en réalité de plus vaste compréhension que ne le comporte son titre.
Et d'abord ce titre demande à être expliqué.
Les Morts mystérieuses de l'histoire, qu'est-ce à dire ? Ce sont, évidemment, celles qui comportent une part de mystère. Mais alors ce sont les morts d'à peu près tous les personnages qui ont joué un rôle dans l'histoire ? Assurément, si nous interprétons les mots dans leur sens le plus large, il n'est guère, en effet, d'hommes illustres ou notoires dont la fin n'ait donné prise à quelques soupçons.
Le peuple est toujours porté, quand disparaît un homme qui a tenu en mains le pouvoir, ou dont la part d'influence a été plus ou moins considérable, à attribuer sa mort à une puissance occulte, quand il ne va pas jusqu'à évoquer un de ces poisons d'autant
plus subtils qu'ils échappent aux plus délicates analyses.
« Lorsqu'il s'agit d'un personnage princier, d'une notabilité politique, écrit le professeur Brouardel (1), l'imagination est portée à exagérer les choses et à trouver extraordi naire ce qui eût été naturel chez un bourgeois. Parcourez l'histoire de France : vous serez souvent arrêtés par des faits pareils, et bon nombre de princes et de princesses, qu'on a cru empoisonnés, sont morts d'affections fort naturelles. » Rien n'est plus juste, et l'homme de science f^ se trouve — alliance inattendue ! — d'accord avec le poète sur ce point : « Il y a deux choses, a dit Alfred de Vigny, que l'on conteste bien souvent aux rois : leur naissance et leur mort. On ne veut pas que l'une soit légitime, ni l'autre naturelle. »
Le temps n'est plus où l'on considérait les rois comme d'essence divine ; où l'on matérialisait, pour ainsi dire, leur immortalité, en assignant à leur existence l'éternité de leur gloire. La science détruit brutalement les légeudes et si les amateurs de merveilleux y perdent, les amis de la vérité n'ont qu'à y gagner.
Est-il bien opportun, nous objectera-t-on peut-être, de surprendre les grandes figures en posture vulgaire et quasi grotesque ? En nous révélant leurs infirmités, en écartant les rideaux de l'alcôve où ils
(1) La Mort el la Mort subite, par P. Brouardel. Paris, 1895.
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agonisent, ne craignez-vous pas de nous les montrer sous leur aspect le plus répugnant ? L'objection est de peu de poids, les prétendus inconvénients qui pourraient résulter de nos investigations posthumes étant bien légers, en regard des avantages que l'histoire ne saurait manquer d'en retirer.
C'est un préjugé encore trop répandu que l'autopsie constitue un outrage à la dignité humaine. L'examen des viscères passe, à tort, pour être une marque d'irrespect, qui blesse les croyants dans leur foi et dans leurs sentiments les plus intimes. A cet égard, les rois nous ont donné un exemple que de-, vrait bien méditer le vulgaire.
C'était une règle à laquelle il n'était presque jamais dérogé, de soumettre leurs corps à un examen pos/ mortem, afin de préserver leur descendance des maladies qui la menaçaient. Quelle source précieuse d'informations ne posséderions-nous pas, si ces prescriptions avaient été introduites dans le protocole des cours dès les premiers âges de la monarchie ; si, surtout, chaque monarque avait eu le soin de faire tenir une sorte de compte-courant de ses moindres indispositions, à l'exemple du journal que nous a légué HÉROARD sur l'enfance de Louis XïII, ou du Journal de la Santé du grand Roi, rédigé par ses archiâtres !
Si nous déplorons cette lacune, ce n'est pas que nous ayions eu jamais le dessein d'asservir à l'état
physique des personnages leurs déterminations morales ; ni de tirer des inductions à longue portée des défaillances passagères de leur organisation physiologique. Mais on ne saurait donner une explication vraiment scientifique de la mort d'un sujet quelconque, qu'il habite un palais ou une chaumière, qu'après avoir étudié les phases de l'évolution morbide qui aboutit à sa déchéance finale. Même dans le cas où cette déchéance ne s'est pas manifestée pendant la vie par des signes révélateurs, la nécropsie nous fournit presque toujours des indications qui nous permettent de formuler des conclusions plus ou moins précises.
Ces conclusions ne vont pas, en effet, sans comporter parfois des réserves, et ceux-là seuls pourraient nous reprocher nos hésitations qui se croient en possession d'une méthode sûre, infaillible.
C'est l'éternel conflit de la science et de la philosophie, et comme l'a dit M. Brunetière, ce désaccord n'est pas moins nuisible au crédit de la philosophie qu'à la légitime autorité de la science (1).
Pourquoi, ne pas rester chacun dans son domaine propre ? Pourquoi ne pas nous contenter de poser les problèmes, d'apporter au besoin des éléments de discussion qui peuvent hâter leur solution, laissant aux sociologues et aux historiens la
(1) La Revue politique et littéraire, 7 avril 1877.