LA MORT ET LES OBSÈQUES DE HENRI
Les Registres de la Ville contiennent la mention suivante, au sujet de ce grave événement :
Le lundi X° jour du d. moys, le ReCleur de l'Université et ses suppostz feirent une belle procession pour le Roy, des Mathurins en l'église Monsieur St-Jehan en Grève.
Ce jour, environ dix heures du matin, le noble roy Henri II" de ce nom mourut aux Tournelles, dont les habitants de la Ville de Paris menèrent si grand deuil que jamais fut Roy, parce qu'il avoit esté en son vivant autant débonnaire, gratieulx et béning qu'on en veist de cent ans (I).
M. le comte de Galembert a publié, d'après une copie, faite par M. André Salmon, d'un manuscrit appartenant à la collection Philippe, le Boole des parties et somme de deniers pour le faict des dits obsèques et pompes funèbres du roy Henri II {Paris, Fontaine, 1879), La dépense totale, ordonnée pnr le contrôleur d'écurie Sanson de Saccarlarre, s'éleva à Zi3163 livres 19 sols tournois, environ 122680 francs de notre monnaie. Les trois premières pages du
(1) Reg. H. 1785, fol. .38, cités par M. P. Robiquet, Hisluire municipale de Paris, pp. 486 et suiv.
HENHl 11 289
Roole indiquent les payements faits à François Clouet, dit Jeannel, paincire et vallet de chambre du feu roi, pour avoir exécuté l effigie de Henri II, « accoustré par deux Ibis le dit effigie au lict parade et sur le lict qui a été porté par la ville durant deux jours ; et pour avoir noircy le corps du chariot roues et cordagaiges d'icellui, dans lequel s'est porté le corps du dit delîunet roy. »
Clouet toucha en tout la somme de 288 livres 13 sols tournois pour son paiement et façon.
Mort, le lo décembre io60, de inéningo-encéphalile, consécutive à une olile snppurée.
Après neuf ans d'union stérile (1), Catherine de Médicis mettait au monde, le 20 janvier \^hh, celui qui devait occuper le trône sous le nom de François II.
Une pièce satirique (2), publiée à l'époque de la naissance de l'enfant royal, nous fait connaître un détail intéressant : le nouveau-né, en venant au monde, présentait une procidence du bras droit (3).
Dès les premières armées de sa vie, s'étaient manifestés, chez François 11, les symptômes du mal auquel il devait succomber. Une lettre du roi Henri,
;i} Sur la stérilité de Catherine de Médicis, v. le ch. II du Cabinet secret de VlUsloire, l""" série, dernière édition, Paris,
(2) L'Aigle qui fait la Poulie devant le coq.
(3) Cf. Les Curiosités historiques sur les accouchcmenls, par le docteur Witkowski, pp. 27-28.
292 LES MORTS MYSTERIEUSKS
qu'on n'a pas assez remarquée (1), est à ce point de vue des plus explicites.
Cette lettre est écrite avec la sollicitude d'un père qui, lorsqu'il s'agit de la santé de son enfant, ne rougit }>as de descendre^aux plus infimes détails ; elle signale chez le jeune prince, alors âgé de six ans, précisément le germe de la maladie qui devait l'emporter à l'âge de seize ans (2).
Un historien contemporain, qui n'appartient pns à notre corporation, mais qui n'en est pas moins un bon observateur (3), a, en quelques lignes, formulé la symptomatologie, aussi claire qu'on la puisse souhaiter, de l'affection à laquelle devait succomber le roi François IL
Le fils de Catherine de Médicis, écrit d'Aubigué, était de teux qu'on appelle mal-nez, ne se purgeant ni par le nez, ni par la bouche, laquelle il porloil ouverte pour prendre son venl, dont se forma un abcès à l'oreille...
D'où provenait cet abcès ; quel en était le point de départ; à quelle affection ancienne était-il lié, c'est ce qu'il nous sera facile d'établir, en prenant l'avis d'un spécialiste, très versé en ces matières,
(1) Celte lettre est reproduite par nous aux Pièces justificatives (note A), qui terminent le cha'pitre.
(2) Il avait exactement seize ans, dix mois et dix-sept jours. /Cf. Le Cabinet fiistorique, par L. Paris, t. II, pp. 56-77.)
(3) A. d'AuBiGNÉ, Histoire universelle.
qui a fait du cas qui nous occupe une étude des plus consciencieuses, des plus approfondies (1).
Notre confrère ne s'est pas contenté de reproduire des documents qui remontent à plus de trois siècles; c'est un travail de reconstitution à la Cuvier que le docteur Potiquet a entrepris et il y a, disons-le de suite, réussi à merveille.
Il relève, tout d'abord, une phrase de Régnier de la Planche, confident du connétable de Montmorency, appelé à la cour vers 1560 par Catherine de Médicis. Durant son séjour, Régnier de la Planche a eu tout loisir d'examiner le rejeton princier. En quelques traits, il burine le portrait de son héros, et l'esquisse n'a nul besoin de retouche.
Ce prince malsain, écrit-il, et qui, dès son enfance, avait montré de grandes indisposilions pour n'avoir ni craché, ni mouché, avait un visage blaffarl et bouffi... comme aussi se formait une corruption en Vune de ses aureilles, qui faisait roffice du nez, lequel il avait fort camus.
De Thou, d'Aubigné (2), qui écrivent presque à la même époque, sont moins précis.
(1) Docteur Potiquet, la Mort de François II (1893).
(2) De Thou et d'Aul)igné se trompent, quand ils pensent que la maladie du roi venait de ce que Catherine n'avait été sujette que fort tard aux... incommodités périodiques qui assaillent les femmes. « La Reyne avoit eu des menstrues, si lard, écrit d'Aubigné, que son fils estoit de ceux que l'on appelle
2;t4 LKS MORTS mysti:rii;usi;s
Pierre Mathieu, historiographe de France sous Henri IV, complète le tableau, en faisant observer que, chez François II, « l'obstruction du crible du cerveau le faisait parler du nez ».
Enfin, s'il faut un dernier témoignage, on n'a qu'à consulter l'émail de Léonard Limosin au musée du Louvre : le roi, qui est à l'âge de l'adolescence, a une physionomie presque enfantine. A ce jeune homme de seize ans on serait tenté de donner un cerceau et des billes. Les épaules, d'assez forte carrure, soutiennent une tète « poupine ». Un coup d'œil exercé ne s'y trompe pas. Pâleur du visage, béance de la bouche, arrêt de développement du nez, et physionomie restée infantine ; difficulté d'évacuer par le nez et lu bouche les mucosités accumulées, voix nasonnée, inflammation de l'oreille moyenne, dureté de l'ouïe, ces signes ne sont-ils point ceux dont nous regardons le groupement comme caractéristique de la présence des végétations adénoïdes dans le pharynx nasal, et comment ne pas reconnaître là le faciès adénoïdien ?
D'Aubigné signale, il est vrai, la punrteur de l'haleine, le visage boutonneux ; mais la punaisie et
mal nez... » Il n'est pas besoin de dire qu'il n'existe aucune relation entre les menstrues tardives de la mère et les végétations adénoïdes de son enfanl ; mais, comme l'observe judicieusement l'auteur de la Psycholoyie des derniers Valois, le docteur DusoLiEH (infrà cit.), cette perturbation génitale est un stigmate connu de dégénérescence.
FKANgOIS II 295
l'eczéma, sans être inséparables de l'amygdale pharyngienne, sont loin d'être raros dans cette affection, dont l'histoire date d'hier.
Un des plus compétents parmi les auristes étrangers, lo professeur W. Meyer (de Copenhague), a mis en doute le diagnostic du docteur Potiquet, et voici les arguments qu'il donne à l'appui de son opinion.
Il est possible que François II ait été atteint de tumeurs adénoïdes ; cependant le cas est discutable.
Une olorrhée peut exister sans tumeurs adénoïdes.
La puanteur de V haleine est plutôt rare en cas de tumeurs adénoïdes. Les mémoires du temps racontent que le roi ne se mouchait ni ne crachait : or. cela est en contradiction avec ce qu'on observe d'habitude chez les adénoïdiens qui nettoient presque continuellement leur pharynx.
Mais ce qui vient surtout à rencontre de l'opinion soutenue par Potiquet, ce sont les portraits du personnage.
Il y a, dans la collection royale de gravures de Copenhague, un bon portrait de François II en armes, de van lioulsen, et l'opuscule de Potiquet contient quatre phototypies de portraits de François IL vu de profil, empruntés à la Bibliothèque nationale de Paris. Tous représentent le roi la bouche fermée. Peut-être ce trait de physionomie doit être rapporté au désir de plaire des portraitistes de la cour. En tout cas, le bout du nez gros n'indique nullement une atrophie par inactivité des ailes du nez. Une des phototypies qui montre le nez, le bout et les ailes renflées, éveille plutôt ridée de polypes du ne:, et leur existence ne se trouverait pas en contradiction avec les symptômes énumérés plus haut. Cependant, comme les polypes du nez
296 LES MORTS MYRTÉniEUSRS
sont extrêmement rares chez les enfants, et que, dès l'âge de six ans et demi, François II était forcé de respirer par la bouche, on ne peut guère se rattacher à cette hypothèse. Si donc l'opinion qui consiste à admettre l'existence de végélalions adénoïdes chez François II est assez bien fondée, on ne peut cependant se défendre encore de quelques doutes à cet égard (i).
Certes, en matière de diagnostic rétrospectif, il convient de faire des réserves, puisqu'on n'a pas le sujet sous les yeux, mais faut-il renoncer pour cela à ce mode d'investigation médico-psychologique ?
Pour ce qui est de François II, on ne saurait, selon nous, tirer une conclusion quelconque de ses portraits. Comme le dit W. Meyer lui-même, sinon expresschnent au moins en substance, les portraitistes de la cour connaissaient leur métier de courtisan et se seraient bien gardés de déplaire au souverain. Il suffit de regarder avec quelque attention les médaillons reproduits par le docteur Potiquet, pour constater que le jeune roi avait ce que nous appelons aujourd'hui le faciès adénoïdien.
Le faciès dit adénoïdien permet-il de conclure avec certitude à la présence de tumeurs adénoïdes dans l'arrière-nez ? Non, répond le docteur Potiquet. Ce faciès fournit une présomption, non une certitude. La gêne apportée à la respiration nasale, gêne qu'ex-
(1) Chronique médicale, l" décembre 1898.
prime la béance de la bouche, peut être due à une cause tout autre, comme l'étroitesse anormale des fosses nasales et du pharynx supérieur, une déviation excessive de la cloison nasale, un coryza liypertrophique, des polypes des fosses nasales, etc.
De même, le coryza et la dureté de l'ouïe, qui s'associent assez fréquemment à rhypertrophie de l'amygdale pharyngienne, ne l'impliquent point forcément. Môme réunis sur un même sujet, ces trois signes, béance de la bouche, coryza, dureté del'ouïo, ne donnent qu'une présomption, présomption que l'examen avec le miroir rhinoscopique ou l'exploration du cavum pharyngé avec le doigt pourra mettre à néant. En dépit de la similitude des qualificatifs, faciès adénoïdien et tumeurs adénoïdes ne forment nullement les deux termes d'une équation, car, suivant l'heureuse formule de M. Castex, de même qu'on peut être adénoïdien sans le paraître, on peut paraître adénoïdien sans l'être (1).
Il est un autre point que relève avec raison le docteur Potiquet, et qui, en dépit de ses apparences frivoles, mérite d'être pris en sérieuse considération. Le 2û avril 1558, on célébrait le mariage de François II avec la reine d'Ecosse, plus âgée que son époux de quelques semaines, « très avancée pour son âge, grande et belle )>, assure Mignet dans son His-
(1) Chronique médicale, 1" janvier 1899.
2'.»- LES MORTS MySTKHli;L:si;S
ioire de Marie Sluarl {\). Le mari avait à peine quinze ans et n'était pas encore pubère, alors qu'il était fiancé avec « la fort jolie petite fille » qui devait être sa femme.
Il avait poussé le flirt jusqu'aux extrêmes limites, mais ses manières restaient d'une adorable gaucherie, et sa nature molle et timide ne le poussait pas à prendre l'offensive. Il était taciturne, peu enjoué, morose, d'une gravité que son âge ne comportait pas. Quelques vers rimes par un huguenot, peu de jours après la mort du roi, nous renseignent sur ce trait de caractère. C'est François II qui parle :
Quant à mes mœurs, je fus froid de nature, Morne, hautain, parlant peu, triste et quoy, Non point enfant à ce que j'entendoy, Ny mal croissant de taille et de stature. Sobre de vins, de Vénus et de vice, D'oiseaux, de chiens, j aimay fort l'exercice.
Tout cela est assez concluant. L'adénoïdien niestil pas, comme chacun sait, un enfant en retard, aussi bien au physique qu'au moral ?
Mais, dira-t-on, on ne voit pas bien jusqu'ici la
(1) Il mourut de Marie Stuart, dit le duc d'Albe. Sans doute le mariage et aussi les fatigues du pouvoir, la chasse dont il abusait, etc., furent pour quelque chose dans sa mort prématurée, mais c'est surtout son mal, le poison lent qui le consumait, qui hâta sa fin.
FHAN(;OIS 11 2!t9
relation de tous ces symptômes avec cet abcès profond auquel succombera le jeune roi ? Pouvons-nous raisonnablement demander aux médecins de François II et, à plus forte raison, à-ses historiens patentés, d'être plus affirmatifs qu'on ne l'aurait été trois cents ans plus tard ? Les végétations adénoïdiennes ont ét('' décrites il y a quelques années à peine, ne l'oublions pas; nous n'avons donc pas le droit d'être trop exigeants à l'égard des contemporains de François II.
Si, aujourd'hui, nous jugeons avec indulgence ce pauvre roitelet, débile de corps et d'esprit, c'est parce que cette débilité ne nous apparaît que comme « la conséquence logique d'un mal qui, en raison de sa situation particulièrement abrité-e, devait pendant longtemps encore échapper aux investigations de l'art médical ». La raillerie doit faire place à la pitié ; l'historien doit lâcher prise : François II relève de notre domaine.
Songez que, dès Tàge de trois ans et demi, au témoignage de l'ambassadeur vénitien Dandolo, l'enfant ressent les premières atteintes du mal qui doit abréger ses jours.
Un an plus tard, il a la variole, dont il ne se remet ([ue très lentement.
A dix ans et demi, il présente un des signes les moins trompeurs de la présence de tumeurs adénoïdes dans le pharynx supérieur, à savoir la difficulté de
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se moucher ou Timpossibilitr d'expulser par le nez toutes les mucosités que recèle l'arrière-nez.
Depuis, le temps a marché, mais les signes objectifs delà maladie restent les mêmes. Encore de nos jours, la négligence des parents, leur ignorance n'entretiennent-elles pas, comme à plaisir, une affection qui, mieux dépistée, s'éteindrait progressivement ou tout au moins perdrait de sa fréquence et de sa gravité ?
L'exemple de François II est suffisamment probant. II atteste assez qu'une maladie, bénigne au début, peut, faute de soins, amener les plus périlleuses complications. La mort était le dénouement prévu, inévitable, de cet état asphyxique permanent, dont avait souffert, toute sa vie durant, le jeune monarque...
Vers la fin d'octobre lôog, la cour venait d'arriver à Blois, le bruit court que François II, dont le visage est couvert d'efflorescences de mauvais aspect est atteint... de la lèpre. On déclare qu'il n'}'^ a qu'un moyen de le guérir, c'est de « le baigner au sang des petits enfants» . Cette lèpre, est-il besoin de le dire, était un vulgaire eczéma.
Quelques mois plus tard, en février 1560, la cour se transporte de nouveau à Blois, puis à Amboise et d'Amboise elle se rend successivement à Chenonceaux, Loches et Romorantin. Elle passe ensuite
toute la saison d'été à Fontainebleau, une bonne partie de l'automne à Saint-Germain-en Lave, pour, en novembre, venir s'installer à Orléans, où sont réunis les Etats Généraux (1).
Le dimanche 15 novembre (1560), le roi, qui assistait aux vêpres à l'église des Jacobins, est tombé subitement en syncope. On l'a emporté en toute iiâte dans ses appartements. Revenu à lui, il se plaint d'une violente douleur dans l'oreille gauche. Les jours suivants, la fièvre redouble et la céphalalgie persiste.
Une accalmie survient, mais de peu de durée. Le mal s'aggravant, un conseil de médecins et de chirurgiens discute l'opportunité du trépan. Mais cette opération semblant sans doute beaucoup trop hardie, on n'ose la tenter. Le 1 5 décembre, l'état du roi est désespéré : il meurt, étouffé, entre 10 et 1 J heures du matin,
(1) Médecins et chirurgiens consultés ordonnèrent le grand air, c'est ce qui explique qu'un règne cependant si court se passa tout entier en voyages. Tout d'abord, c'est à Saint-Gerniain-en-Laye, à Nanteuil-le-IIaudouin chez les ducs de Guise ; à Villers-Cotterets, que le roi se rend. Après le sacre, il part en Lorraine, à Bar-le-Duc, puis à Fontainebleau. Les médecins conseillent ensuite au prince de passer l'hiver à Blois. Le' séjour dans cette ville semble lui réussir. « Cependant, le roy, promené çà et là... commença à un instant de croistre à vue d'œil.., » écrit Régnier de la Planche. Mais la maladie s'aggrava et le climat aussi bien que les médecins restèrent impuissants. (Cf. Psychologie des derniers Valois, par le docteur L. DuseLiER, Lyon, 1890.)
302 LES MORTS MYSTEHIEUSKS
Des écrivains, inspirés par la passion plus que par l'amour de la vérité, ont cherché à accréditer une version d'empoisonnement qui ne supporte pas l'examen (1).
Un catholique ardent, précepteur du duc de Lorraine, s'est fait l'écho complaisant de ce racontar. Il est même allé jusqu'à affirmer qu'Ambroise Paré, le chirurgien impeccable, aurait été le principal fauteur de ce crime monstrueux. Point n'est besoin d'aller chercher si loin une explication qui s'offre d'ellemême, quand on a lu attentivement l'étude du docteur Potiquet : François II non seulement mourut, mais vécut empoisonné. Les produits septiques, ne trouvant pas issue au dehors, devaient naturellement s'écouler au dedans. Sa mort était l'épilogue attendu
(1) La mort si rapide de François II fut regardée par le.s catiioliques comme Tœuvre des Huguenots. On sait, en effet, qu'au moment de sa fin, le prince de Condé était prisonnier d'état à Orléans et sous le coup d'un arrêt de mort, par suite du complot d'Amboise. « Un valet de chambre, huguenot déguisé, empoisonna la coifle de son bonnet de nuit, à l'endroit qui répondoit à son oreille, en le luy mettant sur la teste, ce qui auroit enflammé celte fistule et provoqué par ce moyen un abcès dans le cerveau de ce prince. »
Cette imputation des catholiques est tout aussi fondée, tout aussi ingénieuse que celle des huguenots accusant la cour de la mort de Jeanne d'Albret. A cette époque de passions haineuses, les partis s'accusaient volontiers des crimes les plus odieux, sinon les plus invraisemblables. (Cf. Le Cabinet hislol'ique, loc. cit.)
de cette suppuration livrée à elle-même et que nul n'avait essayé d'enrayer.
« Quelques-uns ont écrit que ce Roi (François II) étoit mort empoisonné, se fondant sur des bruits populaires et frivoles. On a toujours dit, surtout en des temps de confusion et de trouble, que la mort des princes et des grands hommes avait été avancée par le poison. Les sentiments furent divers là-dessus, suivant le penchant ou la haine qu'on avoit pour le roi de Navarre. Mais la faible santé du Roi dès son enfance et sa mauvaise constitution prouvent certainement que sa mort fut naturelle. » De Tiiou, Hist., 1. XXVI, t. III, p. 575 ; cité par A. Desjardins, Les Sentiments moraux au seizième siècle , p. 128, note.
Nous avons nommé, au cours de cette étude, la lésion morbide qui fut le point de départ des accidents dont la mort devait être l'aboutissant fatal : ce sont les végétations adénoïdes du pharynx qui ont produit tous les désordres.
L'amygdale hypertrophiée empêche, en effet, la respiration par le nez ; et avec la respiration par la bouche, surviennent les angines à répétition, la laryngo-trachéite, la bronchite. Les fosses nasales n'étant plus balayées par un courant d'air salutaire, des mucosités vont s'accumuler sur cette amygdale ; elles ne pourront être chassées, elles vont alors glisser peu à peu et silencieusement dans le pharynx.
30i LES MOUTS MYSTÉRIEUSES
Or, les enfants ne crachent pas : voici bientôt les mucosités dans l'estomac. Cette morve, toute grouillante (le microbes, quelle admirable cause d'auto-intoxication ! Et voici expliqués l'odeur mauvaise de l'haleine du pauvre sire, ces flux de ventre dont se plaignait amèrement François II; expliquées aussi les vilaines rougeurs qui maculaient le visage de François, rougeurs si fréquentes dans les mauvais états gastriques symptomatiques d'une intoxication intestinale.
Les angines vont hypertrophier les ganglions du cou; la voix sera nasonnée, par obstruction du nez; l'ouïe deviendra dure, soit par obstruction mécanique, soit par propagation de l'inflammation à la trompe d'Eustache. Et le malade aura des douleurs d'oreille, percevra des bruits insupportables; puis, pour clore une si triste évolution, viendront la sup})uration, la méningite, l'encéphalite et enfin la mort (1).
Ce diagnostic de végétalions adénoïdes comporte assurément quelques réserves, mais nous persistons à croire, malgré les remarques (2) des
(1) Docteur Dusoliek, Th. cit.
(2) W. Meyer, tout en soulevant de nombreuses objections, veut bien reconnaître que l'opinion de Potiquet, sur François II, qui, du resté, n'est pas si éloigné que cela d'être d'accord avec son contradicteur, ainsi que Potiquet le reconnaît lui-même, dans un écrit ultérieur dont nous donnons l'essentiel, est assez bien fondée {ziemlich wohl begriindel):
« W. Meyer me flatte, écrit le docteur Potiquet, au delà de
docteurs Potiquet et W. Meyer, qu'il est celui qui se rapproche le plus de la vraisemblance.
S'agirait-11, par exemple, de syphilis, comme l'ont avancé maints liistoriens ? Un de nos confrères a résolu la question de telle façon qu'il n'y a pas à y revenir.
La maladie, de François II n'est pas une manifestation
toute mesure, sans s'en* douter. Car, que François II fut adénoïdien, j'en suis, à cette heure, un peu moins persuadé qu'autrefois. Four parler net, Bonivard aurait dit sur lui le mot vrai: c'«Hait un punais. « Son nez fort camus, écrit Chanlonnay, dont j'ignorais en 1893 ce témoignage, son nez fort camus distille une humeur fort puante... Son haleine semble aigrie par une corruption intéiieure... Dès son enfance, il ne s'est pas accoutumé à purger parles narines, et lorsqu'il le fait par hasard, il sort une matière noire comme de l'encre. » Si Chantonnay avait dit : une matière verte comme pré, le tableau aurait été dune précision achevée, et le plus novice en rhinologie eût crié vite : haro sur le punais ! Cependant, noire comme de l'enôre ou verte comme pré, cela peut s'arranger. Ce n'est pas un des moindres charmes de l'étude de la médecine que linlinie diversité des signes par lesquels s'exprime une même maladie, y compris la variété de coloris des sécrétions qu'on y observe. Si, dans l'ozène ou punaisie, la matière, comme dit encore le populaire en parlant de ces sécrétions, est le plus souvent verdAtre ou grisâtre, elle s'y montre parfois noirâtre, par suite du suintement sanguin qui accompagne le détachement des sécrétions concrètes. Et puis Chantonnay, en homme du monde causant médecine, n'aurait-il pas poussé les choses au noir ? Donc, Bonivard avait prol)ab!ement raison contre moi. J'ai douté un moment de sa véracité. Que ses mânes me le pardonnent 1 » Cf. létude du docteur Potiquet, parue dans la Chronique médicale, du 1" janvier 1899.
hérédo-syphilitiqiie, écrit le docteur Dusolier (1). Les comtemporains savaient bien que Franços l""" avait pris la vérole et peut-être ont-ils pensé à l'influence de cette vérole de l'aïeul sur le petit-fils, quand ils parlent de «sang corrompu en toute masse (2)» ; mais Micbeletdit beaucoup en écrivant des fils de Catherine de Médicis : « Dans leur enfance la bouffissure béréditaire se surenflait d'bumeurs mauvaises, trop visiblement béritées des deux grands-pères : François P"", malade dès seize ans ; Laurent, qui meurt à vingt ans, consumé jusqu'aux os. Ce mal é))Ouvantable sautait parfois une génération. Indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb sur les pelits-liis, qu'il mina sous diverses formes; il nous délivra des Valois (3).
Michelet visiblement exagère : ni François 1'', ni Henri II ne pouvaient donner ce qu'ils n'avaient pas, au moment où ils concevaient leurs enfants : la syphilis des pères était postérieure à la naissance de ces derniers. Cette affection se révèle par de tels signes qu'ils n'auraient pu passer inaperçus.
S'il ne s'agissait pas de syphilis, il ne saurait davantage être question d'une rAinZ/e fétide.
Le malade avait-il des polypes nasaux"^ Mais, outre que les polypes du nez auraient à la longue sailli à l'extérieur, il est rare de les rencontrer chez l'enfant. Les végétations adénoïdes, au contraire,
(1) Dusolier, Psychologie des Valois, p. 8.
(2) Agrippa d'AuBiONÉ, Œuvres complètes, par Eugène Iîéaumé. Paris, F. de Caussade, 1873.
(3) MiciiELET, Histoire de France au seizième siècle. Paris, 1855.
sont des plus fréquentes dans la première et mémo dans la seconde enfance.
Il y a donc toutes probabilités — à trois siècles et demi de distance on ne saurait affirmer avec certitude — que François II est mort d'une méningocncéphaliie, consécutive à une inflammation suppurée de Voreille gauche^ liée ù des végétations adénoïdiennes.
Cette maladie peut- elle avoir exercé une influence sur l'état intellectuel du roi ? Sans aucun doute, il existe une relation entre une affection qui tient constamment celui qui en souffre dans un état voisin de la demi-asphyxie et le développement des facultés du cerveau. Certains sens, notamment Touïe, Todorat, sont atteints par propagation du mal de son point de départ aux régions du voisinage.
Des documents de l'époque nous apprennent que c'était l'oreille gauche qui suppurait ; cet écoulement, joint à l'obstruction de l'arrière-cavité des fosses nasales, devait apporter une entrave sérieuse à l'audition : le roi, en effet, était dur d'oreille (1). On sait encore que François II parlait du nez (2).
(1) Agrippa cI'Aubigné, Œuvres complètes, loc. cil.
(2) Son frère, Henri III, était atteint de la même infirmité, qu'il exagérait à plaisir. Cette infirmité, que ne tardèrent pas à imiter les courtisans, surtout les mignons de Henri III, devint bientôt une façon de parler distinguée et de haut goût.
H08 LES MORTS MYSTÉRIKUSlvS
Or, nos sens sont éducateurs . Et s'il est vrai que : Nihil esl in intelleciu, qiiod prias non fuerii in sensu, nisi inlellectiis ipse quelles immenses lacunes dans ce cerveau royal (1) !
' Il était sournois, triste, méfiant, hypocondriaque : un malade dur d'oreille ne s'imagine-t-il pas, en effet, quand il voit l'entourage rire, que c'est à ses dépens ? N'en arrive-t-il pas à se suggestionner insensiblement et à se persuader qu'une vaste conspiration s'organise contre lui : d'où parfois un délire des persécutions, qui ne reconnaît pas d'autre cause... qu'une amygdale végétante !
Mais n'y a-t-il, chez le roi François 11, autre chose pour expliquer son infantilisme prolongé, c'est-à-dire l'arrêt de développement que nous avons signalé? Ce jeune prince appai-tient à cette branche des \''alois-Orléans-Angouléme où l'on ne compte ])lus les dégénérés, tant ils sont nombreux. Et ici, nous nous rallions pleinement aux conclusions du docteur Dusolier quand il écrit : que les Valois ont dispai'u accablés sous le poids de leur hérédité, non pas de l'hérédité syphilitique — comme d'aucuns Tont à tort pensé (2), — mais de l'hérédité nerveuse et psychopathique, gi'andie et accumulée en eux par tous leurs ancêtres.
(1) Dusolier, Ih. cil.
(2) Michelet, par exemple.
François II, « ce roy sans vices et sans vertus », nous apparaît maintenant sous son vrai jour : c'était un héréditaire dégénéré, atteint, par surcroît, d'une maladie qui le déprima, enraya son développement, le mina et linit par le conduire prématurément au tombeau.
PIEGES JUSTIFICATIVES A