LA MORT DE CHARLES IX
Par MM. le professeur Brouardel el le docieur Gilles de la Tourette.
Une cruelle hérédité morbide, aussi évidente que l'hérédité intellectuelle, a pesé sur toute la lignée du roi François P'.
Ce prince aima fort les femmes : il s'est même trouvé des historiens pour mettre sa paillardise au nombre de ses hauts faits. Il n'est pas moins vrai, que, s'il ne mourut pas précisément
à Rambouillel
De la V... qu'il avait
et qui fut toujours très mal traitée, la fistule vésico-périnéale, qu'il portait depuis longtemps et qui le conduisit au tombeau, était due presque certainement à ses excès antérieurs.
Avant sa mort, il avait vu disparaître deux de ses filles et ses deux fils aînés, emportés par des maladies ressortissant de très près à la tuberculose pulmonaire.
(1) Extrait des Grandes Scènes historiques du seizième siècle, par Alf. Fhanklin.
Henri II, qui lui succéda, et dont une des sœurs mourut également tuberculeuse, était tué le 30 juin 1559, dans un tournoi par le comte de Montgommery; il n'était âgé que de quarante et un ans. Peutêtre eut-il échappé à la tuberculose ! Dans tous les cas, l'influence néfaste de l'aïeul allait terriblement se faire sentir sur les petits-enfants.
Henri II, de son mariage avec Catherine de Médicis, avait eu dix rejetons : cinq filles, dont quatre moururent jeunes — seule la reine de Navarre, Marguerite, vécut jusqu'à soixante ans — et cinq garçons : François II, mort en 1560, à l'âge de dixsept ans, d'un abcès tuberculeux de l'oreille ; Louis d'Orléans, mort à deux ans et demi ; Charles IX^ dont nous allons parler; Henri III, qui fut assassiné par Jacques Clément à l'âge de trente-huit ans ; et François, duc d'Alençon, qui succomba à la phtisie pulmonaire^ en 158A, à l'âge de trente ans.
Charles IX avait donc des antécédents pathologiques désastreux. Son grand-père était syphilitique ; son père n'était guère moins débauché que son aïeul ; presque tous ses frères étaient ou allaient devenir poitrinaires. Devait-il, pouvait-il échapper à cette terrible affection, la tuberculose pulmonaire ?
Lorsque, dans une famille, les enfants naissent aussi malingres que dans celle de Henri II et de Catherine de Médicis, lorsque le fils aîné est chétif, que le second est mort deux ans après la naissance,
us LES MORTS MYSTÉRIEUSES
il devient au moins utile de veiller à la santé ultérieure du troisième, en lui épargnant dès son jeune âge toutes les causes de fatigue ou d'épuisement.
Charles IX eût pu, sous la direction de son précepteur Amyot et de son gouverneur M. de Sipierre, préluder à son futur règne par des études sérieuses ; mais gâté par sa mère, il préféra s'adonner de bonne heure, et avec une ardeur inconsidérée, à son penchant pour les exercices corporels. De bonne heure, il devint un excellent écuyer et, dès lors, il ressentit pour la chasse une véritable passion : passant les nuits presque sans sommeil, pour être le premier à l'aube sur la piste et chevauchant par tous les pays et par tous les temps.
Restait-il enfermé dans son palais, il battait le fer, forgeait des armures, et tirait l'épée sans relâche. En dehors de ces écarts fort nuisibles, il était assez sobre, buvait rarement du vin, n'était pas trop débauché, bien que Brantôme affirme qu'il avait contracté une maladie vénérienne.
11 estoit grand de taille, mais un peu voûté, avoit le visage pâle, les yeux jaunastres, bilieux et menaçants, le nez aquilin et le col un peu de travers... Le reste de son corps estoit assez bien proportionné, il avoit seulement les jambes un peu débiles ou moins grasses eu esgard au reste des proportions supérieures de son corps, à quoy aussi on doit sa valétudinaire indisposition, qui estoit si grande qu'à peine le voyait-on un seul mois sansôtre indisposé.
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Son caractère répondait assez bien à cet état physique, rendu vitifoureux par la volonté, mais toujours faible par constitution. Comme Catherine deMédicis,
11 ostoit, nous apprend de Thou, d'un tempérament colère et emporté et l'exercice continuel et violent du cheval joint à la fatigue des veilles fortifiait encore ce penchant : en sorte que, malgré sa dissimulation profonde, il se laissait quelquefois emporter à une sorte de fureur... De plus, il jurait et parjurait sans grand scrupule.
A l'exagération de ces exercices physiques, trop violents pour cette faible organisation, n'allaient pas tarder à s'ajouter les ennuis d'un règne qui passe à juste titre pour l'un des plus troublés et des plus néfastes.
Fourbe et dissimulé, mal conseillé de toutes parts, Charles IX commettait bientôt la Saint- Barthélémy (24 août 1572), qui n'eut son pendant qu'un siècle plus tard, à la révocation de l'Edit de Nantes (1685). Mais le meurtrier devait boire l'amertume de son attentat jusqu'à la lie : désormais il ne dormira plus ; son sommeil sera interrompu par d'atroces cauchemars, et le chant de ses pages ne parviendra pas à le rendormir.
A l'époque du massacre, il suivait un traitement sous les ordres d'Amboise Paré, qu'il sauva du carnage. Quelques jours plus tard, il faisait mander le grand chirurgien huguenot :
Ambroise, lui dit-il, je ne scay ce qui m'est survenu depuis deux ou trois jours; mais, je me trouve l'esprit et le corps grandement esmeus, voire tout ainsi que si javois la fièvre, me semblant à tout moment aussi bien veillant que dormant, que ces corps massacrés, se présentent à moy les faces hideuses et couvertes de sang; je voudrois que l'on n'y eust pas compris les imbéciles et les innocents.
Les regrets qu'il manifestait ainsi devaient être impuissants pour calmer ses nuits d'insomnie, pour sauver son existence déjà menacée : la toux à laquelle il était sujet revenait plus fréquente, l'amaigrissement faisait des progrès incessants.
L'année suivante (1573), sou frère, le duc d'Anjou, ayant été élu roi de Pologne, se disposa à quitter la France pour se rendre dans ses États, Charles voulut l'accompagner jusqu'à la frontière, mais il fut forcé, par les crachements de sang qui s'étaient déjà montrés autrefois, lorsqu'il avait trop sonné du cor, de s'arrêter à Vitry et de s'y aliter (octobre-novembre 1573).
Sa maladie était sérieuse : on la jugeait tout au moins telle, car « elle l'empescha d'aller plus avant et donna subjet à beaucoup de gens de vouloir divertir le roy de Pologne de poursuivre plus avant sou voyage ; luy remonstrans Testât incertain de la maladie du Pioy provenant du poulmon qui apportoit son vent des accidents périlleux. »
Peut-être eût-il la variole à cette époque, car il fut
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malade, dit Sorbin (1), « d'une ébullition de sang que d'aucuns estimoient petite vérole ». Toutefois, cela est peu probable, et cette ébullition du sang ressemble fort, dans la circonstance, à une violente hémoptysie.
De Vitry, Charles, toujours souffrant, fut transporté à Saint-Germain-en-Laye, où il ne se trouva guère en sûreté, car le duc d'Alençon tentait de le faire enlever avec sa mère, aux fêtes du carnaval de 157/i. Mais Catherine de Médicis veillait : le complot s'ébruita. Elle fit venir dans sa chambre le duc d'Alençon, qui eut peur, plia sous son ascendant, et nomma ses complices. Elle mit immédiatement la cour sur pied. Le départ eut lieu la nuit, sous la protection des Suisses ; le roi malade fut emporté dans une litière et l'on se retira en tumulte, avec précipitation, à Vincennes, dont le château était à l'abri d'un coup de main.
Toutefois, lennuy fut si grand au cueur du roy Charles le Débonnaire que finalement, après s'être retiré à Paris et de Paris au bois de Vincennes, la maladie quilavoit en ses poumons se rangregea, et, accorapaignée d'un foje altéré et mal attrempé, receut une inflammation si graode et véhémente que les elTets ont fait paroistre.
(i) Histoire contenant un abrégé de la Vie, mœurs et vertus du roy très chreslien et débonnaire, Charles IX', vrayment piteux propugnateur de la Foy catholique et amateur de bon esprit, par A. SoRBiN, dit DE Sainte-Foy. Paris, 1574, un vol. in-S» (A. C.)
Alors les consultations commencent. Jean Mazillo, son premier médecin, n'-unit ses confrères de la Faculté, et par
telle consultaliuQ fut advisé qu'il seroit purgé et saigné; ce que fut exécuté, mais eu vain, car ses forces dimînuoient à veuë d'œil, et le voyoit-on descroltre pressé d'une courte haleine qui la accompaigoé jusqu'à la mort.
A ces graves symptômes s'ajoutait, nous le savons, une insomnie constante, hantée de cauchemars épouvantables ; de plus, les médecins semblaient ignorer complètement la nature du mal.
Tant qu'ils y perdirent leur latin d'autant qu'ils ne peurent jamais bien coguoistre sa malladie, car il lui survint une fiebvre erratique qui tantost estoit quarte, tantost continue, et pensoit M. Mazille, son premier médecin, qu'il se porteroit de bien en mieux, ainsi que la fiebvre diniinueroit.
Cette ignorance de la vraie cause de la maladie était bien faite pour donner du corps aux bruits les plus absurdes qui circulaient à la Cour et dans le peuple, bruits qui prirent une forte consistance lorsqu'on apprit que
Aux extrêmes douleurs, il sortait du sang par les pores de la peau de ce jeune prince, presque en tous les endroits... De là plusieurs conjecturèrent qu'il y avoit du poison meslé à la maladie du roy, et à dire vray il y avoit argument de penser l'un des trois, ou poison, ou art diabolique ou intelligence avec ceux qui avoient eu le moyen de cognoistre la maladie du Roy et en donner quelque résolution.
Catherine de Médicis, Tltalienne superstitieuse, ne pouvait que prêter une oreille favorable à tous ces bruits; c'est alors que La Môle et Coconnas furent arrêtés, jugés et décapités (30 avriH57/i). Ils avaient bien comploté contre le roi, mais on les accusait surtout d'avoir, aidés du nécromancien Côrae Ruggieri, fabriqué plusieurs figures de cire enchantées, dans le but de faire mourir le monarque agonisant. Ce qui était certain, c'est que Charles IX allait de plus en plus mal.
Sur ces entrefaites eteomme le mal saugmentoit de plus en plus en la personne dudit seigneur roy, lui print appétit de boire. Ce qu'ayant fait, luy survint un grand vomissement de matière gluante, jausnatre et fort noire, puis entra en un grand frisson qui luy donna tel travail et peine quil n'y avoit celuy qui n'eust grande compassion de tant veoir endurer sou prince. Cela passé, Sa xMajesté demanda la royne sa mère et la royne sa femme... Lors il entra de rechef en ces accez de vomissements et frissons et de plus en plus se sentant abaisser et diminuer ses forces, pria qu'on ne lui parla plus que de prières et oraisons.
Catherine, en elFet, venait de lui annoncer la prise du comte de Montgomery, qui, comme on le sait, avait tué son père dans un tournoi, et s'était fort étonné de ce que la nouvelle de cette arrestation l'eût laissé tout à fait indifférent.
Et cependant, Charles IX, malgré ses souffrances et ses remords, se cramponnait à la vie en désespéré.
Le veiidredy dont il mourut, le dimanche ensuivant, sur les deux heures après-midi, ayant fait appeler Mazille, son premier médecin (1) et se plaignant des grandes douleurs qu'il souffroit, lui demanda s'il n'estoit pas possible que luy, et tant d'autres grands médecins qu'il y avoit en son royaume luy pussent donner quelque allégement en son mal, « car je suis, dit-il, horriblement et cruellement tourmenté. » A quoy Mazille répondit que tout ce qui dépendoit de leur art ils l'avaient fait, et que même, le jour de devant, tous ceux de leur Faculté s'étoient assemblés pour y donner remède; mais que pour en parler à la vérité, Dieu étoit le grand et souverain médecin en de telles maladies, auquel il falluit recourir. « Je crois, dit le roy, que ce que vous dites est vray, et n'y sçavez autre chose. Tirez-moy ma custode que j'essaye à reposer. » Et à l'instant « ^Mazille, étant sorti et ayant fait sortir tous ceux qui étoient dans la chambre, hormis trois, savoir : La Tour, Saint-Pris et sa nourrice que Sa Majesté aimoit beaucoup, encore qu'elle fut huguenote, comme elle se fut mise sur un coiïre et commcnçoit à sommeiller, ayant entendu le Roy se plaindre, pleurer cl
(1) Guy l'alin a prétendu que Calherine de Médicis voulut faire pendre Mazille, pour n'avoir pas fait voir le roi malade par les plus fameux médecins de Paris ; mais Patin doit se tromper, sciemment ou non, car, selon rEslolle,tous ceux de la Faculté s'étaient assemblés pour chercher un remède à la situalion du roi. On n'a, toutefois trouvé jusqu'ici aucune trace de celte délibération générale. Seul, Chomel (Essai historique sur la médecine) avance que' Simon Piètre et Nicolas Legrand, qui étaient alors deux des premiers médecins de Paris, furent appelés en consultation (Cf. Procès-verbaux authenliques de l'ouverture des corps des rois de France depuis Charles IX jusqu'à Louis XVIII, recueillis et publiés par Henri Dupuy, docteur en médecine ; Paris, 1829. (A. C.)
soupirer, s'approcha tout doucement du lit, et tirant sa custode, le Roy commença à luy dire, jettant un grand soupir et larmoyant si fort que les sanglots lui interrompaient la parole : « Ah ! ma nourrice, ma mie, ma nourrice, |que de sang et que de meurtres ! Ah, que j'ay suivi un méchant conseil 1 0 mon Dieu, pardonne-le moy, et 'me fais miséricorde, s'il te plaist ! Je ne sais où j'en suis tant ils me rendent perplexe et agité. Que deviendra tout cecy? que feray-je? je suis perdu, je le vois bien. » Alors la nourrice luy dit : « Sire, les meurtres soient sur ceux qui vous les ont fait faire ! Mais, de vous, sire, vous n'en pouvez mais ; et, puisque vous n'y prestez pas consentement et en avez regret, croyez que Dieu ne vous les imputera jamais et les couvrira du manteau de la justice de son fils, auquel seul faut qu'ayez votre recours. Mais, pour l'honneur de Dieu, que Votre Majesté cesse de larmoyer ! » Et sur cela, luy ayant été quérir un mouchoir pour ce que le sienétoit tout mouillé de larmes, après que Sa Majesté l'eût pris de sa main, luy fit signe qu'elle s'en allât et le laissât reposer.
Le lendemain samedi, il eut une de ces rémissions trompeuses, si fréquentes chez les phtisiques à la dernière période, au point qu'il se crut presque guéri.
Le dimanche 30 mai, jour de la Pentecôte, sur les trois heures de l'après-midi, Charles IX mourait, à l'âge de 23 ans, onze mois et deux jours, après avoir régné près de 13 ans et demi.
11 était très important, pour savoir quel degré de créance on devait accorder aux bruits malveillants qui circulaient, de faire l'autopsie du cadavre. Elle eut lieu le lendemain de sa mort, le 31 mai, en pré-
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sence de Mazille, le premier médecin qui présida à l'opération que les chirurgiens du roi exécutèrent sous ses ordres.
Guillemeau qui, pour la circonstance, assistait Ambroise Paré, Guillemeau (1) fait précéder de ces quelques lignes le procès-verbal, qui fut sans doute rédigé par lui :
Le Roy estant mort, son premiermédecin et son premier chirurgien, assistez des médecins et chirurgiens ordinaires de Sa Majesté, se trouvent à l'ouverture du corps, ensemble le grand chambellan, le premier gentilhomme de sa chambre et le niaistre de garderobe, accompagnez de ses premiers vallets de chambre et vallets de garderobe.
Le corps estant mis et posé sur une table, couvert d'un grand linceul, son premier médecin commande aux chirurgiens d'en faire ouverture, pour voir et cognoistre quelle peut estre la cause de sa mort, afin d'en faire un rapport à vray, et le signer tous ensemble.
Ce que tous ayant diligemment observé, tout après le corps est embaumé par lesdits chirurgiens.
Et d'autant que j'ay assisté à telles cérémonies plusieurs fois, et que cela peut servir à ceux qui ne l'ont veue observer, j'ay mis ici le rapport qui fut fait du corps du feu roy Charles neufviesme, pour l'ouverture et embaumement duquel je fus commandé par M. Mazille, son premier médecin, de l'ouvrir, en la place de feu monsieur Paré, son premier chirurgien, mon maistre, au logis duquel j estois pour lors demeurant.
(1) Nous ajoutons au procès-verbal ce préambule, qui ne figure pas dans l'étude de MM. les docteurs Brouardel et G. de la Tourette, et qui nous a paru le compléter.
RAPPORT DU CORPS MORT DU FEU ROI CHARLES IX, LEQUEL COMiME IL A ESTÉ FAIT EN LATIN, JE l'aY AINSI VOULU iMETTRE.
Anno Domini miles, quinquent. Septuag., quarto pridi kal. junii, hora a meridie quarta, fada est dissectio corporis Caroli IX, régis Galiiarura christ; assidentibus medicis tiic subsignatis, et cbirurgis qui eam administrarunt, in qua accuratè ha.'c observata et deprehensa sunt :
1. Hepatis totum parenchyina rarefactum, exsangue, et extremis lobis ad simas partes vergentibus nigricans.
2. Folliculus fellis a bile vacuus, in sese considens, subater.