‹ Les morts mystérieuses de l'histoire;Chapitre 49 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

Ce billet a paru dans Mes voyages aux environs de Paris, par Delort, pp. 227-228.

(1) De Lagrèze, Henri IV; Germain, Deux lettres inédites de Henri IV, concernant l'École de Montpellier, etc. (V. aux Pièces justificatives la note A.)

croyait à la vertu des eaux thermales — voire même à l'efficacité des bains de mer (1 ) !

Il avait été blessé à Aumale (2), et se ressentit assez longtemps de cette blessure. Mais il se préoccupait moins des suites de cet accident, auquel il se savait exposé, que de sa gravelle ou de sa goutte. Encore mettait-il une certaine coquetterie à ne pas laisser paraître au dehors que cette dernière affection pût le rendre perclus et impotent (3).

On ne saurait donc prétendre que Henri IV jouissait d'une santé excellente, quand le poignard de Ravaillac vint brusquement interrompre le cours de sa vie.

On a pu reconstituer de façon très précise le drame dans ses moindres péripéties (4).

Au coucher du soleil d'une des premières journées du mois de mai 1610, ayant vainement cherché un gîte dans la ville, toute obstruée alors parla foule des étrangers qu'attiraient les fêtes du sacre de la reine, Ravaillac arrivait vers la porte Saint- Honoré, à la hauteur du numéro 163 actuel.

(1) V. aux Pièces la note A.

(2) Inlerméd. des Ch. et Curieux, 1864, col. 149.

(3) V. aux Pièces jusliftcalives la note C

(4) Nous empruntons le récit de l'assassinat à M. Edmond Beaurepaire, qui sest montré en la circonstance historien très scrupuleux et très exact, ainsi que nous avons pu nous en assurer en puisant aux sources. L'article de M. Beaurepaire a paru dans le Pelil Bleu, du 8 juin 1899.

Un peu avant les Quinze-Vingts, notre rue de Rohan actuelle, il s'arrêta et, tentant un dernier effort, il entra dans une hôtellerie, où Ton ne put le recevoir encore. Un couteau à lame large et pointue était sur une table; il s'en saisit, au moment où la servante qui venait de lui parler se retournait, et il sortit.

Alors, pressant sous son vêtement l'arme dérobée, il franchit la porte et s'engagea dans le faubourg, tout peuplé de tavernes et de guinguettes s'accrochant au flanc de la butte Saint-Roch, que l'ouverture de l'avenue de l'Opéra a fait disparaître.

11 n'alla pas loin ; sur l'emplacement du numéro 197, faisant face à l'hôtel Gaillon, que le portail de l'église Saint-Roch a remplacé, se trouvait un cabaret, d'apparence plutôt modeste : les Trois- Pigeons. Ravaillac y heurta et l'hôtelier le reçut.

Le 14 mai au matin, il en sortait, et, à quatre heures un quart, rue de la Ferronnerie, exactement en face le numéro 8, il frappait mortellement le vainqueur d'Arqués et de Vitry (1).

Ravaillac s'était glissé près du carrosse sans être

(l) Bizarre coïncidence ! On sait que ce fut à la faveur d'un embarras de voitures, causé par l'étroitesse de la rue, que le fanatique put approcher du carrosse du roi. Or, le 14 mai 15.54, cinquante-six ans avant, le même mois et le même jour, Henri II avait signé des lettres patentes ordonnant l'élargissement de la rue de la Ferronnerie ! Ce n'est pas à dire, assurément, que Ravaillac n'eût point fait son coup ailleurs, si la rue eût été élargie; et cependant... (jui sait?(Edm. B.)

392 LES MORTS MYSTÉHIEUSES

VU (1 ) ot avait frappé le roi de deux coups de couteau (2; .

Le premier coup, porté entre la deuxième et la troisième côte, n'avait pas pénétre. Dans le second, l'arme, passant obliquement entre la cinquième et la septième côte, avait traversé le poumon gauche et coupé « le tronc de l'artère véneuse à y mettre le petit doigt un peu au-dessous de l'oreille (oreillette) gauche du cœur (3) ».

L'assassin était âgé de trente ou trente-deux ans. 11 n'était pas marié. Il avait été successivement clerc et valet de chambre d'un conseiller nommé Rosière, et devint ensuite praticien^ solliciiatenr de procès et maître d'école (4).

Comme Clément, c'était un halluciné (5), qui prétendait avoir des visions (6). 11 ne paraît pas avoir obéi à des suggestions étrangères : c'était, comme nous dirions aujourd'hui, un solitaire.

(1) « Chose surpienante, dit Lestoile, nul des seigneurs qui étaient dans le carrosse n'a vu frapper le roi et si ce monstre d'enfer eut jeté son couteau, on n'eut su à qui s'en prendre; mais il s'est tenu là comme pour se faire voir et pour se glorifier du plus grand des crimes. »

(2) Cf. dans la Chronique médicale, 1" juin 1900, notre article sur les Poignards historiques.

(3) V. aux Pièces justificatives le rapport de l'ouverture du corps de Henri IV (note B).

(4) Procès de liavaillac (1610), brochure de notre recueil factice précité.

(5) Cf. dans les Archives curieuses, etc., de Cimber et Dan.iou, t. XV, V Histoire de la mort déplorable de Henri IV. par P. Mathieu.

(6) Idem, pp. 115-116 et 12«.

Il y avait plusieurs jours déjà qu'il cherchait à se mettre sur le passage du roi pour l'assassiner; il a lallu un embarras de voitures, et un momçnt d'inattention du roi et des g(>ntilshommos qui l'accompagnaient — le roi était en cet instant penché du côté du duc d'Epornon, lo dos tourné à l'assassin — pour qu'il ait pu réussir son coup.

Henri IV pouvait s'attendre à succomber sous le poignard d'un assassin : il avait été l'objet de pas moins de dix-iiuit tentatives d'assassinat (1), sans compter les complots (2).

(1) Lo roi était prévenu qu'on en voulait, à sa vie. Voici ce que nous trouvons rapporté dans les Pièces inléresnantes et peu connues, de La Place (t. III, pp. 34-35) :

« M. Jean Duret était médecin du cardinal de Vendôme, qui avait pour secrétaire le frère du même Dure/ qui depuis a été le président de Chevernij. Duret le médecin dit un jour chez ce cardinal, en parlant de Henri IV, qu'il falloit lui faire avaler des Pillules Césariennes, c'esl-à-dire 23 coups de poignards, ainsi qu'autrefois César dans le Sénat. Ce qu'étant su et rapporté par du Perron, le roi depuis l'a fort haï, sans pourtant jamais lui faire de mal.

« Ce médecin voyoit quelquefois la Reine Marie de Médicis, quand elle étoit malade, laquelle se fioit fort en lui, à cause qu'il avoit grande réputation, et ayant fait, par ce moyen, prier le roi de lui donner la place de premier médecin, après la mort de M. de la Rivière, le roi répondit à ceux qui lui en parlèrent : « Dites à Duret, qu'il se contente que je le laisse vivre, et que je sais bien le mal qu'il a voulu me faire, il y a longtemps. )>

(2) Le docteur Régis a reconstitué la liste complète des assassins de Henri IV. [Op. cit., p. 76, n.)

a!)4 LES MORTS MYSTERIEUSES

On a voulu attribuer à Ravaillac une foule de complices : la maison d'Autriche, le duc d'Epernon, la marquise de Verneuil, Marie de Médicis, etc. La lecture des pièces du temps nous a permis de corroborer l'opinion que nous avons formulée quelques lignes plus haut, à savoir : que Ravaillac fut un fanatique, un mystique, sujet à des hallucinations, qui avait un projet peut-être généreux et logique, mais qui se transforma, par suite d'une auto-suggestion, en une obsession morbide, en manie homicide et impulsive.

Tel est, d'ailleurs, l'avis d'un historien qui a fait du règne de Henri IV une étude approfondie. « Ravaillac, écrit M. Poirson, est le seul auteur de l'assassinat du roi; il a seul conçu le forfait qu'il exécuta. Il appartient à cette race d'hommes, d'un esprit à la fois étroit et passionné, d'une raison malade, d'une âme atroce, chez lesquels la religion, la philosophie, la liberté se changent en poison, l'Etat et les lois, deviennent le principe de crimes capables de ruiner, de déshonorer leur pays et leur siècle. »

« On ne comprend Ravaillac, écrit de son côté J. Loiseleur, que si on le laisse dans sa sombre solitude, dans l'ardeur de son exaltation personnelle, en tête à tête avec ses visions, avec ses hallucinations, avec la trompette de guerre qu'il croyait sentir à sa bouche et les hosties qu'il voyait des deux côtés de sa face. De tels criminels n'ont ni guides ni

H EMU IV 3!i5

confidents ; on ne les dirige pas par l'intériH ; on ne lespresse qu'en exaltant leur aveugle fanatisme (1). » 11 s'est trouvé, néanmoins, des historiens pour déclarer que Ravaillac, en assassinant Henri IV, avait voulu venger l'Iionneur de sa sœur, que le roi avait « trompée et déshonorée ». C'est la thèse qu'a soutenue M. Marc Dufraisse (2).

Je ne suis pas, dit-il, de l'école historique où l'on assigne les moindres origines aux plus grands événements... Toutefois, je ne puis m'empècherde reconnaître que la guerre eut souvent de tristes causes. J'ai vu, disait Mirabeau, l'Europe incendiée pour le gant d'une duchesse trop tard ramassé. Si l'on en croit l'abbé de Saint-Pierre, la rivalité de Colbertet de Seignelay, son fils, contre les frères Louvois et Le Tellier, alluma la guerre de Hollande, en 1671. Tout le monde sait également que Henri IV, dans sa verte et galante vieillesse, tomba violemment amoureux de Henriette de Montmorency, et que, pour l'avoir à sa main, il maria la jeune personne, à la Cour, au prince deCondé. On sait que l'époux malappris résolut d'emmener sa femme hors de France. On sait encore que la fugitive fut longtemps poursuivie ou plutôt précédée sur la route, de relai en relai, par Henri le Grand, déguisé en postillon, avec un emplâtre sur loeil gauche; et qu'enfin sous prétexte de Julie de Clèves, les régiments de France partaient déjà pour la conquête de la dame, quand le vieux satyre, ayant trompé et déshonoré une sœur de Ravaillac, cet exécrable vengeur de la sainteté de la famille arrêta d'un coup de couteau F exécution d'un grand dessein...

(1) Poirson et Loiseleur, cités par Régis, op. cit., pp. 86-87.

(2) Cf. le Collaborateur de.'i Érudils et des Curieux, 15 janvier, 1896.

;î96 les morts MYSTERIEUSES

Malheureusement, M. Dufraisse ne nous indique pas ses références, et nous ne saurions faire état d'une simple assertion, lîne hypothèse que rion ne justifie ne saurait ébranler la conviction que nous avons exprimée et qui nous est commune avec M^I. Régis et Loiseleur, dont le sens critique et le solide jugement nous servent de garants.

Le corps de Henri IV avait été, par les soins des gentilshommes de sa chambre, enfermé dans un cercueil de plomb, recouvert d'un autre cercueil en bois. Il resta dix-huit jours dans la chambre du Louvre ; après quoi, il fut descendu et porté dans la grande salle du Palais, et « mis dedans un châlit sous son effigie (1) ».

L'effigie resta exposée onze jours. Il en fut fait deux autres, qui furent vendues à de riches particuliers. Le musée Carnavalet s'est rendu possesseur de Tune d'elles, en 1899. L'autre se trouve au musée de Chantilly (2).

Le corps du roi et son effigie (8) furent transportés à Saint-Denis; et la nuit qui suivit, l'effigie fut ôtce de dessus le cercueil.

Le 17 octobre 1793, les membres composant la

{!) Funérailles de Henri /V'(1610) ; extrait du Mercure français, 1. 1.

(2) Cf. r Éclair (de Paris), .5 juin 1899 et le Pelit Bleu (de Paris), 8 juin 18D9.

(3) Gilbert, Description de Sainl-Denis. (V. aux Pièces justificalives, la note E.)

HE.NUl IV ;V.»7

municipalité de Franciade, aliàs Saint-Denis, ayant donné Tordre d'exhumer les corps des rois et autres personnages qui avaient été inhumés dans l'abbaye, pour en extraire les plombs, les ouvriers mirent tout d'abord à découvert le corps de Turenne et aussitôt après, celui de Henri IV, tous deux en parlait état de conservation. Les traits du visage du roi étaient si peu altérés qu'il fut facile de mouler sur nature le plâtre, d'après lequel on a fait depuis tant de moulages (1).

Le corps de Henri IV fut ti-ansporté de là dans le cimetière dit des Valois, puis jeté dans une grande fosse, sur un lit de chaux.

Le cadavre avait le crâne scié et contenait, à la place de la cervelle qui en avait été ôtée, de Tétoupe enduite d'une liqueur extraite d'aromates, qui répandait une odeur encore tellement forte qu'il était presque impossible de la supporter. Un soldat, qui était présent, mù par un subit enthousiasme, se précipita sur le cadavre, et après l'avoir longuement contemplé, coupa avec son sabre une longue mèche de la barbe et se l'appliqua sur la lèvre supérieure en s'écriant : « Maintenant, je suis sur de vaincre les ennemis de la France, et je marche à la victoire !... (2). »

(1) Mercure français, loc. cit.

(2) D'après l'ouvrage de M. de Lagrkze, Henri I\\ pp. 183 et suiv.

Cette moustache a sa légende, mais ce n'est pas le lieu de la rééditer (1). Disons seulement que, depuis l'exhumation de 1793, elle s'est à ce point développée, qu'on compte aujourd'hui presque autant de moustaches du roi Henri que de cannes de Voltaire, ou de mâchoires inférieures de Molière (2).

PIEGES JUSTIFICATIVES

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