‹ Les morts vont viteChapitre 8 sur 13 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Dans l'étude qui précède, nous vous avons raconté, chers lecteurs, la vie et les œuvres de Béranger: sa vie jusqu'au dénoùment suprême, ses œuvres jusqu'au dernier vers alors connu.

Nous savions que le poëte laissait un recueil de quatrevingts chansons inédites, composées par lui de 1833 à 48ol.

Ce recueil vient d'être publié, et, pour compléter notre consciencieuse étude sur le chansonnier populaire, Qous allons, avec un soin pieux, mais aussi avec l'impartialité qu'on doit à cette grande renonmiée, examiner la valeur du legs qu'il a fait à la France.

Comme les enfants de chair de la vieillesse de l'homme

senties enfants bien-aimés de l'homnae, cet enfant de l'esprit des derniers jours du poëte est l'enfant pour lequel le poëte craint le plus. Il le sent venu faible et tout grelottant de l'hiver pendant lequel il est né; aussi, que de recommandations à son cher Perroîin, à son j3on éditeur, qui a gagné un million avec lui, et qui a bien voulu élever sa rente viagère de huit cents francs à douze cents 1

Jugez-en.

Yoici la lettre qui sert de préface à la préface de ce dernier-né, pauvre enfant posthume, orphelin du chansonnier, qui n'a plus que le Ubraire pour tuteur.

Il est vrai qu'il a la France pour mère adoptive, ce qui aurait pu, à la rigueur, lui suffire.

« Mon cher Perrotin,

» On ne saurait prendre trop de précautions : en vous Gédant tous mes droits sur mes chansons imprimées et publiées parvous, et je n'en reconnais pas d'autres que celles de l'édition in-lS; en vous cédant, dis-je, tous^xues droits sur mes chansons, aujourd'hui et à toujours, je vous ai également cédé la propriété des chansons que je pourrais faire jusqu'à l'époque: de ma mort, quel qu'en

pût être le nombre. Voilà déjà quelques années que, pour prix d'acquisition, vous me servez une rente de huit cents francs; cette rente viagère, vous avez voulu dernièrement la porter à douze cents francs : c'est le moins que moi, pour reconnaître tous vos bons procédés, je vous assure, par tous les moyens, la propriété, nonseulement des chansons publiées, mais encore des chansons que je fais encore de temps à autre.

» Sur le cahier où je les écris, j'ai eu soin de mettre : Ce cahier appartieiit à M. Perroitn, coiiformé^nent à l'acte sous seing privé entre lui et moi. Ainsi, à ma mort, vous n'aurez qu'à le réclamer pour que ces chansons vous soient remises, de même que le peu de notes que j'ai pu faire sur les anciens volumes, notes intercalées dans un exemplaire de mes publications in-12; mais, comme des papiers peuvent disparaître et se perdre, je veux, quant aux chansons manuscrites, prendre encore une autre précaution. Je vous remets donc une copie, faite par moi, de ces chansons nouvelles, et votis prie de le; déposer entre les mains du notaire qui a votre confiance j^i vous promets de vous envoyer celles que je pourrai faire par la suite, pour les ajouter à ce premier dépôt, afin qu'elles attendent là Tépoque de ma

mort, bien déterminé que je suis à n'en publier aucune désormais, ainsi que le porte la convention faite entre nous. Ayez donc bien soin, cher ami, de les tenir sous triple cachet^ afin que personne n*en puisse prendre connaissance ; s'il me vient des corrections à y faire, je les consignerai sur le cahier qui reste dans mes mains et les joindrai par errata aux envois subséquents que je vous adresserai... »

Ne vous semble-t-il pas voir une seconde édition de cette fameuse cassette en fer que M. Véron, afin de s'assurer les abonnés du Constitutionnel^ annonçait avoir achetée dans le but de renfermer le manuscrit du Juif errant de notre pauvre Eugène Sue, Juif errant qui n'avait échappé que par miracle au bris de la première armoire où il avait été enfermé ?

Béranger continue :

c Vous sentez que c'est dans votre seul intérêt et pour l'acquit de ma conscience que je prends tous ces soins, qui ne me sont pas ordinaires. Il est juste que je vous assure la propriété exclusive des chansons de ma vieillesse, qui n'auront peut-être d'autre mérite que de compléter les mémoires chantants de ma vie, mais qui auront au moins ce mérite... >

BÉRANGEB 28f

11 est vrai qu'il y a conscience de prendre tant de peines pour douze cents francs de rente viagère, quand Béranger, s'il n'eût pas fait le fameux sous seing privé dont il parle, pouvait vendre douze cents francs chacune de ses chansons !

« Vous concevez, poursuit le poëte, que, dans l'impression, il ne faudra point s'astreindre à l'ordre que j'établis ici; si cela m'est possible, j'indiquerai l'ordre dans lequel il faudra les publier. Ce que je vous demande, c'est que, dans le cas improbable où vous viendriez à mourir avant moi, le dépôt que vous ferez chez le notaire me soit remis sans rupture de cachet ; vous promettant, de mon côté, de prendre tous les arrangements nécessaires pour assurer à vos héritiers la propriété de ces chansons. Il suffit, je crois, pour cela, que vous laissiez un mot de votre main qui ordonne que la remise du dépôt me soit faite. Cette remise est nécessaire pour que la publication n ait pas lieu sans mon consentement, dans le cas où votre fortune tomberait entre les mains d'un mineur.

» Pardonnez-moi de penser ainsi à tout, même aux circonstances les plus pénibles; vous savez que cela est dans mon caractère^ vous en aurez la preuve à ma

mort ; car vous verrez que, dans mon testament, j'ai eu soin de faire mention de l'acte passé entre nous, qui vous donne la propriété de mes chansons imprimées ou manuscrites... »

Gomment M. Perrotin accorde-t-il ces deux phrases dans la même lettre et à quinze lignes de distance :

«Vous sentez quec'estdans a. Pardonnez-moi de pen-

votre seul intérêt et pour l'ac- ser ainsi à tout^ même aux

quit de ma conscience que je circonstances les plus pém-

prends tous ces soins, qui ne blés; vous savez que cela est

me sont pas ordinaires. » dans mon caractère. »

Ces deux phrases, nous l'avouerons, nous semblent quelque peu contradictoires ; mais notre pauvre Béranger devait tant à son éditeur, que, emporté parla reconnaissance, il a pu un instant oublier cette suprême logique qui est le trait distinctif, à notre avis , de sa conduite et de son talent.

Béranger continue toujours :

..« Comme je pense que vous garderez cette lettre, je suis bien aise de vous y donner un témoignage de ma gratitude pour yos procédés. Vous êtes venu à mon secoars dans un moment bien difficile, et je dois ajouter, pour ceux qui ont été surpris, que, si^jen'ai pas eu une

plus grande part dans vos bénéfices, c'est que je n'ai pas trouvé cela juste, sachant pour combien votre industrie a été dans le succès de la grande édition. J'ai été, du reste, bien récompensé de ma conduite par celle que vous avez tenue envers moi. Recevez-en mes remercîments et l'assurance de toute mon amitié.

» A vous de cœur,

» P.-J, DE BlÎRANGER,

» Tours, 5 septembre 1 838. »

Pourquoi diable M. Perrotin nous donne-t-il connaissance de cette lettre toute d'affaires, disons plus, toute de ménage, faite pour être gardée, comme le dit l'illustre défunt, mtiis faite pour être imprimée, non? ïHle nous donne la preuve de la grande amitié que le poëte portait à son éditeur. Nous la connaissions déjà , cette amitié, par l'affiche de M. le préfet de police, qui lui donnait un caractère tout officiel. Vous avez oublié cette affiche, chers lecteurs, ou vous ne la connaissez pas.

La voici :

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