‹ Les morts vont viteChapitre 9 sur 13 · AVIS OBSÈQUES DE BÉRANGER · texte numérisé non relu

AVIS OBSÈQUES DE BÉRANGER

a La France vient de perdre son poëte naliona

» Le gouvernement de l'empereur a voulu que les honneurs publics fussent rendus à la mémoire de Béranger. Ce Dieux hommage était dû au poëte dont les chants, consacrés aQ culte de la patrie, ont aidé à perpétuer dans le cœur du peuple le souvenir des gloires impériales.

)) J'apprends que des hommes de parli ne voient dans cette triste solennité qu'une occasion de renouveler des désordres qui, dans d'autres temps, ont signalé de semblables cérémonies.

» Le gouvernement ne souffrira pas qu'une manifestation tumultueuse se substitue au deuil respectueux et patriotique qdi doit présider aux funérailles de Béranger.

» D'un autre côté, la volonté du défunt s'est manifestée par oes touchantes paroles :

« Quant à mes obsèques, si vous pouvez éviter le bruit pu- » blic, faites-le, je vous prie, mon cher Perrotin; j'ai hor- » reur, pour les amis que je perds, du bruit de la foule et des » discours à leur enterrement. Si le mien peut se faire sans » bruit, ce sera un de mes vœux accompli. »

» 11 a donc été résolu, d'accord avec l'exécuteur testamentaire, que le cortège funèbre se composera exclusivement des députâiions officielles et des personnes munies de lettres de convocation.

» J'invite la population à se conformer à ces prescriptions. Des mesures sont prises pour que la volonté du gouver nement et celle du défunt soient rigoureusement et religieusement respectées.

» Paris, 16 juillet 1857.

» Le sénateur, préfet de police,

» PlETRI. »

Oui, monsieur Perrotin, c'est une chose dite, c'est une chose sue, une chose convenue môme, vous étiez l'ami, le bon ami , le cher ami de Béranger ; vous lui avez rendu de grands, d'énormes services ; sans vous, notre poëte national serait mort de faim comme Malfilâtre, ou à l'hôpital comme Gilbert, nous le savons, Paris le sait, la France va le savoir, l'Europe le saura.

Vous aurez la croix, que n'a pas eue Béranger I tous serez de l'Académie, dont il n'a pas voulu être !

Maintenant, assez de commerce comme cela ; passons à la chose d'art, c'est-à-dire à la préface.

Tout le monde a su, tout le monde a dit, tout le monde a répété, depuis vingt ans, que Béranger avait lait, ou plutôt faisait des Mémoires.

Ces Mémoires ont tourné en biographie.

La biographie a tourné en préface.

Mais, là, il faut reconnaître, comme toujours, le suprême bon sens, l'incomparable esprit de conduite de Béranger, l'homme qui a mis autant de talent dans ss vie, autant de génie dans sa mort, qu'il en a mis dans ses œuvres ; l'homme qui est arrivé à être su par cœur àe Lamartine, qui n'avait pas lu de Musset.

Lisez avec moi ces quelques lignes ; je vous ai cité, dans mon étude sur le poëte, bien des chefs-d'œuvre en vers ; voici un chef-d'œuvre en prose :

« J'avais promis d'écrire des notices sur quelquesuns de mes contemporains morts ou vivants ; j'ai fait plus : j'ai essayé ce travail, et plusieurs biographies ont été à peu près achevées.

i Mais bientôt, frappé de l'impossibilité d'être toujours suffisamment instruit et, par conséquent, toujours juste pour les hommes des différentes opinions, soit à raison du pêle-mêle des documents, soit à raison des retours possibles dans les existences non achevées, soit enfin par la faiblesse qu'inspire au peintre son allachementpour quelques-uns de ses modèles, j'ai renoncé à cette tâche pénible et détruit mes premières ébauches.

S'il est doux de casser des arrêts injustes en rectifiant des accusations erronées et trop sévères, combien n'y a-t-il pas à souffrir quand, pour être vrai, il faut diminuer le lustre d'une belle vie que la vertu ou une haute intelligence n'a pu préserver de toute faute, surtout si l'on est convaincu, comme je le suis, que décrire sans nécessité, et au jour le jour, les admirations du peuple, c'est travailler à sa démoralisation !... »

Grande et sublime vérité, ô poëte 1

Tout peuple enthousiaste peut être encore un grand peuple; tout peuple sceptique est un peuple perdu! Aristophane, en attaquant Socrate, a plus démorahsé les Athéniens qu'Alcibiade en coupant la queue à son chien, et que Périclès en entretenant Àspasie.

C'est que Béranger avait très-bien compris une chose; car nul homme, sous une modestie apparente ou réelle, ne se rendait mieux compte que lui de la place considérable qu'il occupait, non-seulement dans l'affection, mais encore dans l'estime publique ; et ce qui prouve notre supériorité morale sur les Athéniens, qui proscrivirent Aristide au bout de dix ans, c'est que, au bout de quarante ans, nous ne nous sommes pas lassés d'entendre appeler Béranger le Juste,

Béranger avait donc très-bien compris que ses biographies, à lui, ne seraient pas confondues avec ces opuscules scandaleux qui vivent un jour pour faire vivre leur auteur une semaine; il savait que tout ce qui sortait de sa plume avait son poids plutôt exagéré qu'amoindri dans le plateau de la balance sociale ; il craignait que, là où il mettrait la justice, le public, lui, ne mît la sévérité»

Mais Béranger s'est bien gardé d'avouer, avant sa mort, cette renonciation à son travail biographique.

Béranger, ayant horreur du bruit, et surtout du bruit qui discute, ne craignait rien tant que d'être discuté poétiquement ou politiquement pendant sa vie : il s'est toujours fait humble pour échapper à la critique; hysope, pour échapper au tonnerre ; bon enfant à la manière de l'abeille, qui bâtit sa cellule et qui y distille son miel, il n'était point fâché qu'on dît de lui comme de l'abeille: € Ne l'irritez pas, il a un aiguillon! »

Cet aiguillon avec lequel Béranger pouvait rendre au centuple le mal, non pas qu'on lui eût faU, Béranger était invulnérable, mais qu'on eût voulu lui faire, c'étaient ses biographies, faisceau d'épées qu'il laissa suspendu sur la tête de ses contemporains jusqu'au jour où il s'est moqué du 'oruit que l'on pouvait faire autour de

lui, réfugié qu'il était dans l'asile à la porte duquel tout bruit s'éteint.

Voici comment Déranger parle lui-même de ce bruit qu'il craignait tant :

« De bonne heure, je me suis défendu du ijrcit, b. contraire à mon humeur et à mes goûts; certes, je n'aurais pas quitté tout à coup la carrière des lettres, s'il était donné à l'écrivain de faire deux parts de sa vie • au public, ses ouvrages, à lui, sa personne. J'aurais voulu dire presque comme Sosie : Un moi se promène dans la rue, où on le chante et où on l'applaudit, et l'autre moi le voit et l'entend de sa fenêtre sans être reconnu ni salué des passants; mais cela n'est guère possible quand on se fait le champion des intérêts populaires, à une époque où la politique passe chaque jour en revue ses bataillons et donne le besoin de se taire connaître aux soldats comme aux chefs. »

Vous le voyez, ce n'est pas le bruit, ce n'est pas la renommée qui se fait autour de l'œuvre que redoute Béranger; non, de ce bruit, de cette renommée, il a toujours été assez friand, au contraire, le délicat gastronome qu'il était; non, ce qu'il craint, c'est le dérangement que le bruit et la renommée delà poésie causent i. 17

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au poëte ; ce sont les cinquante lettres qu'il reçoit chaque matin et auxquelles il est obligé de répondre; ce sont les mille services qu'on lui demande et pour lesquels il lui faudrait, en supposant qu'il voulût les rendre, la richesse de Lucullus et la longévité du Juif errant ; ce sont les ennemis que ce bruit et cette renommée vous font, de ceux à qui on n'a pas pu rendre service, et surtout de ceux à qui on l'a rendu.

Il voudrait, Béranger vous le dit naïvement luimême, il voudrait, d'une fenêtre, invisible derrière le rideau, se voir passer, s'entendre chanter et applaudir.

Je le crois bien î ce serait tout simplement le paradis du poëte si cela pouvait être, s'il y avait un paradis sur la terre.

Mais ce désir de se voir passer, de s'entendre chanter et applaudir, n'a-t-il point, sans qu'il s'en doutât, entraîné le poëte un peu loin? Lui qui n'a voulu être ni le courtisan de l'empereur, c'est-à-diredugénie, ni le courtisan des Bourbons de la branche aînée, c'est-à-dire de la légitimité, ni le courtisan de la branche cadette, c'est-à-dire de l'usurpation, ni le courtisan de la République, c'està-dire du principe démocratique, n'a-t-il pas été quelque peu le courtisan de la popularité? N'est-ce pas à

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une popularité permanente qu'il a sacrifié la fortune c'est-à-dire une jouissance; la position sociale, c'est-àdire une vaniié; une position politique, c'est-à-dire un devoir?

Béranger, donnant sa démission de representam au peuple, en 1848, ressemble bien à Horace jetant son bouclier à la bataille de Phiiippes.

Lui-même le sent, car il s'en disculpe dans un des meilleurs couplets de son nouveau volume :

« Dirige le char de la République ! »

M'ont crié des fous, sages d'à présent.

Qui? moi? m'atteler au joug politique.

Loibqu'il faut un aide à mon pas pesant?

Ai-je à tel labeur force qui réponde?

Qu'en dis-tu, bâton las de me porter?

Tu gémirais trop de voir ajouter

Au poids de mon corps tout le poids d'un monde !

Cela est vrai au point de vue de la philosophie épicurienne; mais ce n'est point vrai au point de vue du devoir social.

C'étaient des vieillards, et des vieillards à barbe blanche, ces sénateurs romams que les Gaulois crurent de marbre comme leurs fauteuils, et dont le plus impatient donna à lun de ses vainqueurs le coup de bâton d'ivoire

qui amena leur mort sur la chaire curule môme ou ils avaient l'honneur de siéger.

Et, en effet, examinez l'œuvre immense et si remarquable de Béranger. Dans cette œuvre, il est toujours en harmonie avec l'esprit public; il ne le précède pas, l'accompagne à peine, le suit presque toujours.

En 1812, la France se désafïectionne de Napoléon. Béranger fait le Roi d'Yvetotet le Mort vivant, critique légère, mais critique du gouvernement napoléonien.

Avec cet admirable instinct qui ne le quitte jamais, Béranger sent que Napoléon^ tyran en 1812, ogre de Corse en 1814, sera martyr en 1820, dieu en 1825.

Alors viennent les chansons contre les Bourbons impopulaires et les odes pour Napoléon, dont la popularité grandit.

C'est en ce moment qu'il est facile de voir combien souvent cette voix du peuple, qu'on appelle la voix de Dieu, est injuste.

En 1826, quatre poètes existent: deux qui appartiennent à l'opinion légitimiste, deux qui appartiennent à l'opposition.

Les deux poètes légitimistes sont Victor Hugo et Lamartine.

Les deux poètes de l'opposition sont Béranger et Delavigne.

Tout ce que font Béranger et Delavigne est accepté, adopté, loué; leur poésie, c'est l'arche sainte à laquelle on ne saurait toucher sans être frappé de mort, et la majorité maudira l'impie.

Tout ce que fait Lamactine ou Victor Hugo est attaqué, dépecé, raillé; on peut déchiqueter leurs vers, les parodier, les traîner dans le ruisseau, et la majorité applaudira le vengeur.

C'est que Lamartine et Hugo, il faut le dire, ne répon daient alors qu'à des besoins de poésie individuels, la vraie poésie, au reste, tandis que Béranger et Casimir Delavigne répondaient aux besoins des masses, c'est-àdire à la réaction contre Waterloo.

Quand l'esprit d'un peuple est dans cette disposition, il lui faut des années pour que chaque génie reprenne son équilibre.

De 1820 à 1830, toute chanson de Béranger est attendue, prônée, fêtée; en 1830, l'esprit change : Béranger se tait; en 1833, le gouvernement du juste milieu se popularise : Béranger fait paraître son volume de chansons; mais, cette fois, il se trompe: il n'est plus

saint Jean l'ÉvaDgéliste ; il est saint Jean Précurseur, et il est puni de sa précipitation à attaquer l'homme qui ne tombera que quinze ans après, par l'indifférence, disons mieux, par l'injustice du public, qui déclare inférieur à ses devanciers ce volume, qui, à notre avis, est le point culminant du talent de Béranger.

Aussi, à partir de ce moment, prend-il la résolution de se taire.

C'est Rossini gardant le silence après Moïse et Guillaume TelL

Voici ce que dit Béranger, qui cherche un prétexte à son silence :

« Nous vivons sous un régime de grande publicité. De ces immenses avantages doivent résulter quelques inconvénients. Chacun prend droit, par exemple, d'imprimer vos lettres sans votre assentiment (1). On fait, de mémoire, et même sans vous avoir vu, votre portrait et votre buste, pour le livrer en étalage aux regards des badauds. Enfin, avez-vous un journaliste pour ami, celuici, trouvant en vous matière à feuilleton, vous dépèce

(1) Témoin madame Collet; mais c'est la faute de Déranger. Pourquoi^ par politesse, par courtoisie, écrit-il des lettres qu'il peut regretter un jour de voir imprimer?

en colonne et vous vend à tant la ligne. Si bien que la personne du pauvre auteur, sa vie intime, ses plus djuces habitudes, arrivent en peu de temps à la connaissance des oisifs, quand môme on a pris, comme je l'ai fait depuis le commencement de ma réputation, la précaution d'éviter les spectacles, les réunions nombreuses; grâce à ces révélations multipliées, plus de promenades assez retirées pour ne pas y rencontrer quelque doigt indiscret, qui vous désigne à des regards curieux. Votre renom est depuis longtemps évanoui, que le doigt perfide vous poursuit encore.

» Cette manière de voir, que l'on n'en fasse pas honneur à la philosophie, je ne la dois qu'à mon amour de l'indépendance; elle fera comprendre qu'il y a eu de bonheur pour moi à cesser, depuis 1833, d'occuper de moi le public. A ce sujet, et sous le rapport politique, quelques personnes m'ont blâmé, attaqué môme. J'ai entendu traiter mon silence de félonie. Je ne sais si des gens qui n'avaient pas pu se faire acheter n'c^t pas été psqu'à dire que je m'étais vendu. A de si plais intes accusations, j'aurais rougi de répondre; mais à la jeunesse qui m'a comblé de témoignages de sympathie, et dont la bienveillance enthousiaste eût volontiers considéré le

silence du chansonnier comme Mirabeau celui de Siéyès, j'ai dû expliquer les motifs de ma conduite, et l'âge me fournirait déjà une excuse suffisante; mes raisons se trouvent, d'ailleurs, exposées dans des correspondances particulières ; je me contenterai d'en rapporter quelquesunes, en faisant observer que je vais parler ici uniquement de la chanson politique.

ï La chanson politique est sans doute une arme redoutable; mais la pointe s'en émousse vite et ne se retrempe que dans le repos. Tous les moments ne lui sont pas également bons, et, pour qu'elle intervienne à point, il faut qu'elle ait à choisir entre deux camps bien distincts ou des passions fortes. La Ligue et la Fronde l'ont prouvé de reste. Après les noëls contre la cour de Louis XV et de Louis XVI, au commencement de notre immortelle révolution, en présence des étrangers et du royalisme en armes, elle produisit des refrains de colère et de triomphe. Le Directoire ressembla trop à une anarchie, surtout vers la fin, pour n'avoir pas été en butte à quelques-uns de ses traits. Avec toutes les factions, la chanson fut contrainte de se taire sous l'Empire ; elle ne put même alors être louangeuse sans un visa de la police. Les héros ne sont pas ceux qui la redoutent k;

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moins. Voyez comment Tarenne la Iraitait dans la personne de Bussy-Rabutin , exilé plus tard par Louis XIV pour d'assez médiocres couplets. Ce n'est point à moi de dire combien les deux règnes de la Restauration lai furent favorables, en dépit des juges et des geôliers. A la chute de la branche aînée des Bourbons, je prédis que la chanson arriverait à un temps de repos. »

C'était facile à prévoir, et un moins lucide prophète Teût annoncé.

Comment cela? Nous allons le dire.

11 y a, à la suite de tout revirement politique dans le genre de celui de 1830, une période réactionnaire pendant laquelle les intérêts matériels l'emportent sur la nationalité, les appétits honteux sur les nobles passions; pendant celte période-là, et Louis-Philippe en fat un exemple, tout ce que fait le gouvernement qui caresse ces intérêts et qui soûle ces appétits est bien fait; les actes de ce gouvernement, fussent-ils visiblement illégaux, tyranniques, immoraux, sont des actes sauveurs; on ies approuve, on les loue; on fait du bruit autour du

pouvoir, comme- ces prêtres de Cybèle qui battaient des cymbales autour du berceau de Jupiter. Pendant cette période, la seule chose que craigne la masse qui, vivant de Mie réaciion, a tout intérêt à la soutenir, c'est que le jour ne se fasse sur ce Pandémonium, c'est que la lumière ne pénètre dans cette sentine où se heurtent, se pressent, se bousculent, avec un bruit d'argent qui dénonce l'œuvre qu'ils y opèrent, les agioteurs, les gens de bourse, les tripoteurs d'écus, les froisseurs de papiers. Cette période est plus ou moins longue, et, nous le répétons, tant qu'elle dure, tant que l'élément honnête, pur, élevé de la nation n'a pas repris le dessus, il n'y a rien à dire, rien à faire, rien à espérer; tout est applaudi, tout est ratifié, tout est glorifié d'avance ! On dirait que cette grande âme populaire qui, de temps en temps, vient ranimer les nations et leur faire tenter de grandes choses s'est évanouie, est remontée au ciel, est allée enfin on ne sait où... Les esprits inférieurs désespèrent de la voir revenir jamais ; les esprits supérieurs seuls, c'est-à-dire ceux qui participent à son essence, savent qu'elle vit toujours, ayant en eux une étincelle de cette âme divine que l'on croit éteinte, et ils attendent son retour le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front.

Alors, peu à peu, ils assistent à ce phénomène politique.

Sans cause apparente, sans qu'il s'écartx3 de la route qu'il a suivie, et peut-être par cela même qu'il continue de la suivre, ce gouvernement, qui ne peut pas perdre la considération qu'il n'a jamais eue, perd la popularité factice qu'il avait : ceux-là mêmes dont il a fait la fortune, dont il a récompensé la coopération, s'éloignent de lui peu à peu, et, sans le renier encore tout à fait, commencent déjà à douter de sa stabilité. A partir de cette heure, ce gouvernement est condamné; de même que l'on approuvait ce qu'il faisait de mal, on critique même ce que, par hasard, il fait de bien.

La corruption, qui est sa moelle, va du centre aux extrémités, sèche la sève fatale qui lui avait fait étendre sur tout un peuple des rameaux comme ceux de l'upas, une ombre pareille à celle du mancenillier. Dans cette atmosphère où, pendant cinq, dix, quinze, vingt ans, il a répandu cette impure émanation qu'en a re^pirée parmi les autres éléments de l'air, passe quelque ^ho&e d'hostile : c'est le retour de la masse à la probité*scK;iale, à la conscience politique; c'est cette âme de la nation enfin que l'on croyait évanouie, remontée au ciel, allée

je ne sais où, et qui revient animer le grand corps populaire qu'elle avait un instant abandonné à une léthargie que les peuples environnants, jaloux et, par conséquent, ennemis, s'étaient hâtés de proclamer la mort.

Alors, ce gouvernement, par le seul retour de la masse à l'honnêteté, semble un vaisseau qui a perdu son aire; il trébuche, il chancelle, il ne sait plus où il va ; il a résisté à quinze ans de tempêtes et d'orages, il sombre sous une bourrasque- Il était devenu plus fort par des 5 et 6 juin, des 13 et 14 avril, et il tombe devant un 24 février.

Ce gouvernement, le présage de sa chute, c'est lorsque les hommes de cœur et d'intelligence refusent de s'y rallier, ou que ceux qui s'y étaient ralliés par faiblesse ou par erreur s'en éloignent par dégoût; cet éloignement ne veut pas dire qu'il tombera le lendemain , dans un an, dans dix ans; cela veut dire qu'il tombera un jour, qu'il tombera tout seul, et que, pour qu'il tombe, la conscience publique n'aura qu'à le pousser du doigt!

Oui, Béranger a eu raison de ne rien publier de 1835 à 1843; mais nous croyons qu'à partir de 1843, il eût pu faire et publier de nouvelles chansons, et qu'au milieu des procès Teste et des assassinats Praslin, ces chansons

eussent pu avoir le succès des chansons de 1828, en leur supposant une valeur égale.

Maintenant, les chansons de la vieillesse de Béranger ont-elles une valeur égale à celles de sa jeunesse et à celles de son âge mûr?,

C'est ce que nous aurons à examiner tout à l'heure. J'ai assez loué. Dieu merci, le volume de 1833 pour n'être pas accusé, je l'espère, de dénigrer celui de 1857.

Mais, comme nous voulons juger le poëte à son point de vue, mettons sous les yeux de nos lecteurs sa théorie nouvelle, à l'endroit de ses nouvelles chansons.

C'est Béranger qui parle :

« Si l'on s'occupe un jour de mes derniers vers, on y reconnaîtra l'homme qui, autrefois, osa entrer en lutte avec un pouvoir imposé par l'étranger, un peu modilié sans doute, mais aussi plus à l'aise dans cette liberté morale que la retraite seule peut procurer. Si les regards du public sont d'abord un encouragement pour l'écrivain, à la longue ils lui deviennent une gène : il semble qu'il y ait des engagements pris avec lui auxquels le maître impérieux ne permet pas qu'on échappe. Vous a-t-il applaudi sous tel costume, ne vous avisez pas d'en changer, môme pour être mieux. Il feindra de ne pas me

reconnaître; il m'a comblé de ses faveurs, et j'en suis reconnaissant : toutefois, comme chansonnier, ne voulant plus avoir affaire à lui qu'après ma mort, j'ai cru pouvoir me dégager un peu des formes rhytlimiques auxquelles je me soumettais pour lui plaire et dans l'intérêt de la cause que j'ai défendue. On s'en apercevra à l'absence d'un choix d'airs pour beaucoup de ces dernières chansons ; ce qui ne m'a pas empêché de les chanter souvent sur des airs improvisés d'une voix chevrotante. Surtout on remarquera que j'ai fait moins usage du refrain obligé, dont, jusque-là, je n'avais point osé m'affranchir, ayant observé que, sans ce retour des mêmes paroles, la chanson avait moins d'empire sur l'oreille et sur l'esprit des auditeurs. Combien de peines, mon Dieu! le refrain ne m*a-t-il pas données ! Combien de nuits passées à ramer pour venir rattacher à cet immobile poteau ma pauvre nacelle, qui n'eût pas demandé mieux que de voguer en liberté au gré de tous les vents ! Je dois le reconnaître pourtant : si j'ai eu à souffrir de cette servitude, elle n'a pas été sans avantage pour moi. Avec raison, j'ai dit, du refrain, qu'il était le frère de la rime: comme elle, il m'a forcé à résumer mes idées d'une manierai, plus succincte et à mieux en approfondir l'expression.

» Ces courtes observations prouveront que, plein de respect pour le public, j'ai toujours cherché à lui complaire, me livrant pour cela au travail le plus consciencieux. Dans les chansons de ma vieillesse, il pourra se convaincre qu'au moins, sous ce rapport, l'âge ne m'a rien fait négliger. »

Le nouveau volume de chansons que Béranger annonce dans cette éloquente préface, remarquable en certains endroits par la hauteur de sa pensée, remarquable partout par son bon sens, est divisé en six périodes :

De 1834 à 1838, — de 1838 à 1841,— de 1841 à 1843, — de 1843 à 1844, — de 1844 à 1847,— de 1847 à 1851.

La première période contient vingt et une chansons. Sur ces vingt et une chansons, sept sont consacr«àes à la gloire du premier empereur.

C'est le tiers.

Mais que l'on n'oublie pas que cette époque est celle où l'on s'occupe le plus de Napoléon en France.

Son fils, le duc de Reischtadt, meurt à Schœnbrùnn.

Louis-Philippe rend sa statue à la colonne et rêve de rendre ses cendres à la France.

Horace Vernet, par l'ordre du gouvernement, peuple la grande galerie de Versailles de Napoléon, vu de profil, de trois quarts, de face, de dos, à pied et à cheval.

Le prince Louis frappe aux portes de Strasbourg

Comme toujours, Béranger se met à la suite de Topipion publique.

La chanson par laquelle s'ouvre ce recueil de vers est intitulée : Plus de vers. Il semble que le poëte demande l'indulgence pour ce qu'on va lire.

Et cependant, cette chanson est une des mieux réussies de cette période. La voici :

PLUS DE VEHS

Non, plus de vers! quelque amour qui m'anime, La règle et l'art m'échappent à la fois. Un écolier sait mieux coudre la rime Au bout du vers mesuré sur ses doigts. Devant le ciel, lorsque tout haut je cause Avec mon cœur, au fond des bois déserts. L'écho des bois ne me répond qu'en prose. Dieu no veut plus que je fasse de vers.

Dieu ne veut plus; et, comme aux fins d'auiomne. Le villageois, dans ses clos dépouillés.

îîrprde cncor si l'arbre en sa couronne îsc ( nciie pas quelques fruits oubliés^ Je vais clierchant! Pour cela je m'éveille; Mais l'arbre est mort, fatigué des hivers : Qu'il man (luera de fruits à ma corbeille ! Dieu ne veut plus que je fasse de vers.

Dieu ne veut plus; et. pourtant, dans mon àme, J'entends sa voix dire au peuple craintif: « Lève ton front, peuple ! je te proclame De la couronne héritier présomptif! »

Il dit, et moi, joyeux de prescience.

Lorsque j'allais, par de nouveaux concerts. Peuple dauphin, t'instruire à la clémence. Dieu ne veut plus que je fasse de vers.

Vous le voyez, la forme est toujours belle, le rhythme facile, la rime riche. Le poëte a mis une certaine coquetterie à faire la meilleure chanson de son recueil, peutêtre, en prenant pour refrain :

« Dieu ne veut plus que je fasse de vers. »

Mais, cet anathème de Dieu, on serait tenté d'y croire, lorsqu'on ht ces sept chansons à la gloire de l'empereur!

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