CHAPITRE ÎI
Les temps meilleurs.
Il faut nous reporter au milieu du XVe siècle. A cette époque, la mosaïque, qui reflorissait depuis deux cents ans environ à Rome et dans d'autres villes du midi de l'Italie, d' abord avec les travaux exécutés à Sainte-Marie-au-Trastévéré sur l' ordre dû Pape Innocent II, en Sicile sous les auspices de Roger II, puis à Rome au XIIIe siècle avec les œuvres nombreuses, dont Innocent III, Honorius III et Grégoire IX ornaient les Basiliques de Saint-Pierre et de Saint- Paul, et avec celles que Jacopo Torriti exécutait à Saint-Jeande-Latran, par ordre de Nicolas IV, occupait, ailleurs encore, de nombreux artistes, et parmi eux, les florentins Andréa Tafi, le religieux franciscain Jacopo et Gaddo Gaddi. Le premier, formé à l'école d'Apollonio, qui l'avait amené avec lui de Venise, comme nous l' avons dit, déployait son talent, tout d'abord à Florence dans le Baptistère, conjointement avec les deux autres, mêlant, au rapport de Vasari, la manière grecque à celle de Cimabué, puis à Pise pendant que Gaddi, le meilleur d'entre eux, méritait l'honneur d'être appelé à Rome par Clément V, pour terminer, à Saint-Jeande-Latran, les travaux que Torriti avait laissés inachevés. Il y avait encore d' illustres mosaïstes parmi les Cosmati, famille d'artistes romains, qui laissèrent d'excellents travaux de genre décoratif à dessin géométrique. Enfin l' histoire de la mosaïque devait compter un nom immortel entre tous, celui de Giotto, qui exécutait à Rome la fameuse Barque sous le portique de Saint-Pierre.
Toutefois de si merveilleux progrès dans l'art de la mosaïque en Italie ne pouvaient alors exercer leur influence sur les travaux de la Basilique de Saint-Marc. Venise, qui avait déjà depuis longtemps ses principaux intérêts en Orient, s'était principalement enrichie, lors de la conquête de Constantinople, en 1204, d'innombrables objets d'art et de piété, et avait en outre pris l' habitude de vénérer les images des saints et surtout celles de la Vierge portant le caractère
oriental. De plus, une foule d' artistes grecs, on le voit par Rannusio et il est facile de l'imaginer, étaient venus en Italie, et la plupart d'entre eux, étant mosaïstes, avaient été choisis pour décorer la Basilique de Saint-Marc. Quoique l'œuvre n'avançât alors qu'avec l'extrême lenteur qui convient à de semblables travaux, trois siècles, à peu de chose près, suffirent pour recouvrir la Basilique de mosaïques. Voilà pourquoi la mosaïque resta si longtemps un art privilégié, réservé aux grecs ou aux artistes italiens formés à leur école. C était encore une conséquence toute naturelle du grand cas que l' on faisait alors de cet art et des précautions extraordinaires que l' on prenait pour en assurer la perpétuité. On sait en effet que les Procurateurs de supra, haute dignité à laquelle incombait la charge de surveiller la construction de la Basilique, d' administrer les revenus et de régler tout ce qui avait rapport a elle, avaient prescrit à tous les maîtres de garder auprès d' eux au moins deux jeunes apprentis. Nous en avons la preuve dans leur Statut capitulaire du treizième siècle, dont la Rubrique est celle-ci: Quod omnes magistri de muxe teneantur habere duos puer os pro arte discenda, et dont le texte est ainsi conçu : Item faciemus quod omnes magistri de muxe qui nunc sunt ad opus dictae Ecclesiae deputati, habeant et teneant ad minus duos pueros apud se qui videant et addiscant dictam artem-, intelligendo quod dicti magistri non teneantur tenere dictos pueros in domo sua, ita quod omni tempore necessario ad dictam Ecclesiam laborari possint, et non possumus aliqualiter licentiam dare, seu parabolam dicere aliquibus magistris de muxe, qui inceperint aliquod laborerium in Ecclesia Sancti Marci, eundo ad laborandum in aliquem alium locum, seu specialem personam, donec laborerium, quod inceperint, in omnibus et per omnia completum fuerit et fornitum ; et possumus provider e dictis pueris ab uno grosso in die pro quolibet, sicut nobis videbitur usque ad unum annum post quant eos acceperimus et ab uno anno in antea possumus eis providere secundum quod nobis videbitur (1). ,
Par ces sages précautions,les Procurateurs de Saint-Marc avaient formé un nombre d'artistes suffisant, nous l'avons
(*) Archives des Procurateurs de supra aux Arch. d' État à Venise.
déjà dit, pour couvrir dans l'espace d'un peu plus de trois siècles la vaste superficie de la Basilique de décorations en mosaïque (,). Telle était l'afïïuence de ces artistes qu'on pouvait en envoyer à Rome, à la demande du pape Honorius III, pour les travaux de la Basilique de Saint-Paul, comme nous le voyons par une lettre que ce pontife adressait le 23 janvier 1218, au Doge de Venise, le remerciant de lui avoir envoyé l' un de ces artistes et le priant de lui en envoyer encore deux (2). De son côté, le gouvernement de la République prenait des mesures dans la crainte que les provisions d'émail ne vinssent à manquer. Nous en avons la preuve dans le Décret suivant du Grand Conseil, en date du 25 août 1308, qui statuait: Cum fiolarii de Muriano non audeant laborare ad presens pr opter ordinamenta justitiariorum,
et Procuratores operis Sancti Marci indigeant pro laborerio de #
(1) La superficie recouverte de mosaïques à Saint-Marc est d' environ 4000 mètres carrés.
(2) Voici ce document important, tiré des Archives du Vatican (Reg. 6 (Honorius III) fol. 213, ep. 864). Nous le devons à l'aimable obligeance du R. P. Gregorio Palmieri, religieux de Saint-Paul à Rome, qui l' a transcrit sur Y original, quoiqu' il ait déjà été publié par M. de Rossi, Bullettino d'Arch. cristiana.
Duci Venetorum.
Tue nobilitatis litteras bénigne recepimus et intelleximus diligenter, in quibus licet preces nobis porrexeris que manifeste obviant iuri scripto, videlicet ut dilecto filio Andrée nepoti tuo cum quodam Plebanatu Sancti Juliani quem hab et, habere Primiceriatum ecclesiae sancti Marci ad quem concorditer est electus, de nostra permissione liceret, pro caritate tamen qua civitatem venetiarum et personam tuam specialiter amplexamur, preces ipsas ex dispensationis gratiae duximus admittendas, concedentes ut dictus nepos tuus Primiceriatum ipsum habeat cum Plebanatu praedicto, ita tamen quod archidiaconatum quem habet in gradensi ecclesia resignet alii conferendum. Ad hec nobilitati tue gratias referentes de Magistro quem nobis misisti pro Mosaico opère in beati Pauli ecclesia faciendo, rogamus devotionem tuam quatenus cum ipsum tante sit magnitudinis, quod per illum non possit citra longi temporis spatium consumari, duos alios in iam dicti operis arte peritos, nobis destinare procures, ut et nos liberalitati tue grates reddere teneamur, et tu per hoc specialiter desiderandum ipsius gloriosissimi apostoli patrocinium assequaris.
Datum Laterani, X Kalendas Februarii, anno secundo (23 Jan. 1218).
Muse linguis de vitro circa M D, capta fuit pars quod dictum ordinamentum. et consilium sint revocata in tantum quod una ex fornacibus de Muriano possit dictum laborerium facere (1).
Du reste, renfermé en lui-même, cet art qui s'imposait par Y éclat éblouissant de ses productions, à une époque où le goût naissant ne pouvait encore régner en maître, et devenu l'esclave du mysticisme fondé en grande partie sur les règles de l'iconographie sacrée orientale, à laquelle les grecs sont demeurés si fidèles, avait érigé en système ses formes invariables et s'était rendu de cette manière pendant longtemps réfractaire aux progrés, que les autres arts avaient faits, de leur coté, dans les voies de la Renaissance.
Modestes étaient alors les conditions de la peinture. Elle se trouvait érigée en association, dès le treizième siècle: mais si les peintres jouissaient de quelques privilèges, ils n'en étaient pas moins confondus avec leurs confrères d'un rang inférieur, et n'avaient rien de commun avec les mosaïstes (2). Ce fut ainsi que les deux arts, quoique frères, demeurèrent pendant si longtemps séparés en deux camps distincts, sans que les progrès de l'un pussent influer notablement sur le développement de l'autre; de manière que, lorsque la pein-
(1) Arch. d'État à Venise, Liber Capricornus, p. 77 au verso. Ce document ne se trouve pas dans le vol. des Documents qui fait partie du grand Ouvrage sur la Basilique de Saint-Marc publié par Ongania.
(2) La corporation des peintres dans les temps anciens comprenait encore les doreurs, les miniaturistes, les dessinateurs d'étoffes, les brodeurs, les fabricants de cuirs dorés pour les tapisseries (cuori d'oro), les fabricants de cartes à jouer (cartolarï), les fabricants de masques {maschereri), les peintres de boucliers (targheri). Un article de leurs statuts, en date du 15 octobre 1513, était ainsi conçu: Il est interdit de retenir ou de vendre les choses de la corporation à toute personne, homme ou femme, qui ne fait pas partie de notre confrérie et qui ne sait faire et le métier et l' exercice de peintre, comme de faire de la peinture et de s'immiscer dans notre corporation à quelque titre que ce soit, de commander aucune sorte de peinture pour la vendre ou comme marchandise, de l'acheter pour vendre, ou de nouveaux travaux, comme les cartes à jouer tant nationales qu'étrangères, des boucliers, rondaches, écus, ancones, tableaux, toiles, miroirs, barrières et " toute autre chose qui appartient à notre métier „ . . . . Sagredo, Sulle Consorterie délie Arti edificatorie in Venesia, Venise, 1861.
ture enfin, ressuscitée au souffle du génie italien et prenant son essor, se substitua à la vieille école étrangère de mosaïque et prit sa place, le changement ne s' opéra pas par degrés, mais d'un trait et si rapidement, que l'œil le moins exercé peut distinguer sans peine les productions de l'autre école.
Ce changement eut lieu, s'il faut en croire les œuvres qui nous sont restées de cette époque, juste un siècle après que Lorenzo Veneziano, le premier peintre de l'école vénitienne qui ait abandonné la manière grecque, eut achevé le premier tableau que lui attribue l'histoire, lequel portait une inscription en lettres d'or sur champ d'azur, comme l'affirme Zanetti, en l'an 1358. Ces œuvres dont nous voulons parler, sont les admirables mosaïques des quatre figures de Saints de la voûte près le grand œil du bras droit du transept, qui portent cette inscription: Silvester fecit, Antonius fecit, et l'année 1458.
Il fut d'autant plus facile à la nouvelle école de prendre la place de l'ancienne, qu'elle eut le bonheur de la trouver inoccupée. Soit que l'achèvement auquel tendaient de plus en plus les décorations musives de la Basilique au commencement du XVe siècle, en restreignant sans cesse le champ du travail, ait peu à peu diminué le nombre des artistes, soit que la renaissance de la peinture et le discrédit qui s'attachait par là même à l'ancienne manière grecque, ait contribué à isoler et à priver d'élèves les artistes fidèles qu'elle comptait dans l'art de la mosaïque, le fait est que la Procuratie de supra finit par se trouver prise au dépourvu et obligée de recourir au Sénat pour obtenir le rappel du dernier des maîtres, qui s'était éloigné, on ne sait pour quel motif, de la patrie. Nous en avons la preuve dans la délibération prise par le Sénat en cette circonstance, le 11 mars 1424. Considérant, dit ce document, que l'unique artiste, qui exécutait et réparait les mosaïques de Saint-Marc, était mort et qu'on ne pouvait trouver personne pour le remplacer, si ce n'est un citoyen vénitien, jadis compagnon du défunt, et alors demeurant sur la Rivière de Gênes, décrétait qu'il serait permis à l'un de ses parents, Ilarion, de se rendre auprès de lui pour obtenir son retour, avec la
promesse de maintenir à l'envoyé pendant son absence le poste de secrétaire qu'il occupait à l'administration de la Douane (1). Quel était le maître qu'il s'agissait de rappeler alors et quelle kit l'issue des négociations, on ne le sait. Ce qui est avéré, c'est que trente-quatre ans après, la nouvelle école vénitienne de mosaïque était déjà constituée et avait fait noblement ses premières preuves avec les quatre figures de Saints désignées ci-dessus.
Mais ici se présente un épisode dans l'histoire des mosaïques de Saint-Marc. A l'époque dont nous parlons brillait déjà l'école de Murano, avec Quirico, Bernardino et Andréa de Murano, maître de ces Vivarini qui illustrèrent la susdite école pendant près d'un siècle et remplirent Venise de leurs gracieuses peintures. Ce fut de cette école que sortit alors l'auteur des mosaïques, qui ornent la Chapelle de la Madone des Mascoli dans la Basilique de Saint-Marc, Michèle Giambono, lequel laissa écrite à côté de son nom la date de
0 Ce précieux document a été découvert et nous a été communiqué par le regretté Comm. Cecchetti, l'illustre Directeur des Archives d'État de Venise. Il ne se trouve pas dans le Volume de Documents qui fait partie de l'Ouvrage édité par Ongania. En voici le texte : MCCCCXXIIIJ die XJ Martij
Gum magister musaici qui faciebat et repparabat musaicum in ecclesia nostra sancti Marci sit mortuus et non repperiatur aliquis alius magister dicte artis nisi unus noster civis qui fuit socius dicti magistri defuncti, et est in ripperia Janue, et quidam Ilarius civis noster cognatus suus offerat fore paratum velle accedere pro dicto suo cognato magistro musaioi, et conducere eum hue ad faciendum et exercendum artem predictam, sed quia est scriba in officio nostro doane desistit accedere timoré non perdendi dictum officium pro tanto, Vadit pars considerato, quod hoc cedit ad venerationem et devotionem cultus divini et etiam ad honorificentiam dicte nostre ecclesiae Sancti Marci, et civitatis nostre, quod concedatur licentia dicto Ilario quod possit accedere pro dicto suo cognato magistro musaici ad conducendum ipsum hue, reservato sibi officio suo, et utilitate eius.
de parte .... 77 de non .... 1 non sinceri ... 2
(Arch. d'État de Venise — Deliberasioni del Senato Miste, reg.° 55 c. 3 t,°).
Inachèvement de son travail: date malheureusement disparue, on ne sait quand, mais citée toutefois, comme visible, par des écrivains modernes, quoiqu'ils l'assignent à tort à l'année 1490, tandis que des faits et des circonstances, que nous omettons.- ici pour éviter toute digression, prouvent jusqu'à l'évidence qu'il fallait lire 1450 (*).
Les mosaïques dont nous parlons représentent les principaux faits de la naissance, de la vie et de la mort de la sainte Vierge et sont vraiment admirables sous le rapport du. dessin, du coloris, de la richesse et de la variété du style
(*) Cette date; a disparu. Elle a été probablement effacée dans la restauration qui fut faite en 1784, car on trouve sur le livre de Caisse de, la Confrérie de N.D. des Mascoli dans l'Église ducale de Saint-Marc, l'annotation: " 1784, 5 mai. Payé à . . . Monaco pour avoir arrangé la mosaïque dans la Chapelle où est écrit le nom du célèbre Giambono L. 6: — „. Sur la muraille où la date, devait se trouver il ne reste plus que le mot fecit; le nom de l'auteur des mosaïques est de l'autre côté. La date est rapportée par Stringa, par Meschinello, par Zanetti, par Selvatico et par d'autres, lesquels ont tous lu, ou plutôt les premiers ont lu et les autres copié, l'année 1490. Bien qu'il faille admettre que la date devait marquer en tout cas l'année de l'achèvement final des mosaïques, toutefois, plusieurs circonstances semblent plutôt indiquer qu'il y a eu erreur de lecture et qu'on a pris 1490 pour 1450. L'équivoque par elle-même était facile, à cause de la grande ressemblance du 5 avec le 9 que présentait la manière d'écrire du temps. L'ingénieur Jean Saccardo, à qui vinrent les premiers doutes, faisait justement observer que si la date de 1490 avait été exacte, les livres de la Procuratie de supra, qui commencent avec l'année 1486, auraient dû renfermer les notes des paiements faits à Giambono dans les cinq dernières années de son travail, comme ils renferment celles des autres maîtres de l'époque, tandis que, au contraire, on n'y en trouve aucune trace, quoique Giambono, s'il faut en croire Stringa {La Venezia del Sansovino nuovamente corretta, etc.. Venise, 1604), ait reçu les gros et extraordinaires appointements de trois cents ducats par an.
Il y a cependant une circonstance plus saillante en faveur de la date plus reculée, celle du temps que peut avoir exigé l'exécution des mosaïques. On sait par l'inscription gravée sur le marbre de l'autel, que la chapelle fut construite en 1430. D'après Stringa, /. c, le travail des mosaïques aurait duré trente ans. Toutefois, son affirmation ne repose pas sur des documents, ce n'est qu'une vague tradition. Et si l'on tient compte du ton pompeux et exagéré de l'auteur toutes les
et des effets de perspective. Ce ne sont pas des imitations de peintures, mais de véritables créations, dans lesquelles l' artiste a su tirer le plus grand profit de tous les moyens puissants que Fart, où il était passé maître, mettait à sa disposition. Aucune copie, si fidèle qu'elle soit, ne peut donner une idée du mérite de ces travaux, qui offrent tout ce qu'il y a de plus beau en fait de mosaïque. Les émaux mêmes dont ils sont composés, sont d'une grâce et d'un éclat tout particuliers, en cubes très fins et disposés avec l'art le plus exquis. Malheureusement, ces mosaïques ont subi des retouches, dont quelques-unes très importantes (*), surtout la der-
fois qu'il parle de Saint-Marc, et de l'époque où il écrivait, c'est-à-dire un siècle et demi après le fait, il est permis de supposer que les travaux pouvaient avoir duré vingt ans au lieu de trente, que commencés après l'achèvement de la chapelle dans ses parties en marbre, en 1430, ils furent achevés en 1450.
Dans le cas contraire il faudrait admettre que leur exécution avait duré, non pas trente, mais pour le moins quarante-six ans : chose très improbable pour ne pas dire absolument impossible. En effet, par le récit de Sanudo, confirmé par celui de Stefano Magno, on sait indirectement qu'on exécutait en 1444 des mosaïques dans la Cappella nuova, qui était celle de N. D. des Mascoli. Sanudo raconte que, en 1444, un certain Stamati, grec d' origine, fut condamné à mort pour avoir commis un vol considérable au préjudice du Trésor de Saint-Marc; et le décret de condamnation porte que le voleur se cachait la nuit dans la Capelam novam, ad quam nunc de Musaico laboratur. (Sanudo, Vite dei Duc hi ; Muratori, T. XXII, col. 1133). A propos du même voleur, Stefano Magno raconte qu'il allait, chaque nuit faire un trou dans le mur du Trésor et que, les débris qu'il tirait du dit mur, il les portait dans l'église de Saint-Marc, et les déposait là où l'on travaillait à la chapelle de la Madone auprès de la chapelle de San Sidro (S.-Isidore). (Magno Cronaca, T. IV, c. 16; Bibl. Marc.a VIII, Cod. 516). Or, la Chapelle attenante à celle de Saint-Isidore est précisément celle de la Madone des Mascoli.
De tout ceci il résulte jusqu'à l'évidence, que des deux dates la plus vraisemblable est celle de 1450.
(J) Très probablement ce fut dans cette Chapelle qu'eut lieu la première restauration qui ait été faite et après laquelle, lors de t' achèvement de l'année 1610 dont nous parlerons plus tard, on condamna sévèrement l'abus déplorable de défaire les mosaïques anciennes pour en faire de nouvelles. Cela résulte du document suivant provenant des Registres du Cais-
nière de l'année 1870, dans laquelle furent entièrement refaites les figures de la Madone et de saint Joachim dans la scène de la Présentation au Temple, une partie de V architecture et deux figures dans la scène de la Nativité de la sainte Vierge, presque la moitié de r enjolivure centrale jusqu' au sommet de la voûte, y compris la Vierge avec l'enfant Jésus, et cà et là plusieurs autres parties qu'on reconnaît sans peine à l'énorme différence qui les distingue des parties primitives.
Il ne faudrait pas toutefois attribuer à Giambono tout le mérite des œuvres dont nous parlons. Autant il était habile mosaïste, autant il était médiocre peintre et dessinateur, du moins s'il est permis de le juger par l'unique tableau qui reste de lui, un tableau d' autel portant son nom écrit et représentant le Christ entre quatre Saints, lequel se trouve dans la première Salle de V Académie des Beaux- Arts, à Venise, provenant de la Scuola del Christo de la Giudecca aujourd' hui détruite. Ensuite il est très difficile de suppose, que Giambono était encore architecte et versé dans la perspective et savait concevoir et dessiner ces ingénieuses et élégantes constructions qui forment le champ de chaque sujet. De semblables perspectives ne sont pas du style vénitien de l'époque, ne se retrouvent sur aucun tableau de Vivarini et des autres, et, à tout bien considérer, les figures ne sont pas davantage de l'Ecole de Murano, mais il n' y a peut-être que le coloris seul qui puisse appartenir en propre à Giambono, en dehors du talent de mosaïste, qu'il possédait, il faut bien le dire, à un degré éminent et certai-
sier de i' Église, Vol. X u 26 Juin 1613, — A Cassa duc.ti ventinove, g. 9, p. 15, contadi a Alvise Gaetano, maestro de musaicho, per aver conzado un pezo de figura in capela nova verso S. Baso piedi sie e un quarto : ittem un altro pezo de figura nel dito locho, piedi 5 et un quarto et un pezo de Campo d' oro piedi 2, in tutto piedi 10 1/2, a ducati 2, 19, 6 il
piede zusta il suo obligo apar fede del detto protto de 13 marzo
passato „.\ (Arch. de la Procuratie de supra aux Arch. d'État de Venise).
Q) Il faut excepter l' azur de certains vêtements qui n' est pas de l'École de Murano, mais plutôt celui des peintures florentines du XVe siècle.
nement supérieur à tous ceux qui travaillèrent à Saint-Marc avant lui.
Quant aux dessins, on devine quels en furent les auteurs par ce que nous venons de dire et en se rappelant qu' il y avait alors à Venise Donatello et Michelozzo Michelozzi son élève. Du premier, Vasari affirme que, s7 appliquant à V art du dessin, il fut, non seulement un sculpteur de premier ordre et un statuaire merveilleux, mais encore habile dans la perspective et très versé dans V architecture ; et du second, il ajoute que, ce fut, après Brunellesco, le plus habile architecte de son temps Il est plus probable, toutefois, que ce dernier fut l'auteur des cartons, parce qu'il était à Venise avec Cosme de Médicis en 1433, c' est-à-dire au moment où s' achevait la Chapelle dans ses parties en marbre, tandis que le premier n' y vint, que l' on sache, que beaucoup plus tard, c'est-à-dire entre 1453 et 1456, quand il travaillait à Padoue, et quand les mosaïques de la Chapelle, qui, en 1444? étaient déjà en cours d'exécution, devaient se trouver très avancées. Que Michelozzi, d'un autre côté, ait porté à Venise les idées florentines sur l'architecture, c'est encore une opinion de Selvatico, lequel n'est pas éloigné de croire qu'il fut le premier à suggérer l'idée du style de la Renaissance, dans lequel les Lombardi devaient s'immortaliser plus tard (*).
Les esquisses des perspectives architectoniques sont en partie dessinées au clair-obscur sur les murailles d'une pièce de la Basilique, où les mosaïstes avaient leur atelier, et, là auprès, on lit encore quelques dates incertaines, qui peuvent avoir eu on ne sait quel rapport à Giambono, et à ses mosaïques.
Quand nous .avons commencé à parler des œuvres de Giambono, nous les avons appelées un épisode dans l'histoire des mosaïques de Saint-Marc. Et en effet, elles sont par le style, le dessin, le coloris et la facture, d'un genre si parti-
(*) Vasari, Vite dei più eccellenti pittori, seul tort, etc. — Florence, Le Monnier, 1848, Vol. III, p. 244 et 271.
(?) Selvatico, Sulla architettura e sulla scultura in Italia, etc. Venise, 1847, p. 504.
culier, qu'il n'y a rien de semblable dans toutes les autres mosaïques de la Basilique.
En reprenant donc le fil de Y histoire, nous trouvons que, après les quatre figures de Saints portant l' année 1458, que nous avons signalées comme les premières œuvres de la nouvelle école, viennent, par ordre de date, d' autres mosaïques exécutées par un artiste du nom de Pietro, et ce sont: le Christ assis sur un coussin dans la grande demicuvette de l'abside du chœur, avec l'inscription PETRUS. F. MCCCCCVI ; la Vierge sous la voûte entre le chœur et la chapelle de Saint-Clément avec l' inscription PETRUS. 1509 ; les prophètes Zacharie, Jérémie, Moïse et David, sous . la voûte qui précède la coupole du bras droit du transept, avec l'inscription PETRUS. F. Celles-ci, toutefois, tiennent de l'ancienne manière, parce que ce sont très probablement des reproductions des précédentes détruites par des catastrophes dont l'histoire fait mention. On le sait en effet, la Basilique eut à souffrir deux incendies épouvantables en 1419 et en 1489; le premier endommagea tout spécialement T abside du chœur, pendant, raconte la chronique de Marin Sanudo (1). que la grande croix qui était sur la grande coupole tomba et écrasa la coupole (cua) (2) de derrière le maître-autel et gâta un peu du bras du Christ en mosaïque et une grande partie tomba et fit grand mal à la dite chapelle et à la coupole de la grande chapelle et après la voûte de la grande porte de V église (3). La Procuratie eut alors beaucoup à faire pour remédier à
(*) Chronique autographe existant à la Bibliothèque Marciana, Classe VII, Cod. 800, Carte 453.
(2) Muratori, dans son édition italienne de l' œuvre de Sanudo, lit à tort en cet endroit cria au lieu de cua : contraction de cuba ou coupole, par laquelle Sanudo désigne évidemment la demi-cuvette de l' abside.
(3) Pietro Dolfin raconte ainsi le fait : Cadde lo retondo over turlo délia Croxe de Bronso sovra la Cuveta pisola (petite coupole) et per quel caser (par cette chûte) se sfondrà la Giexia in Sancta Sanctorum, e appresso casando (tombant) el Mosaico del Christo Transfigurato, e fexe molto danno alla ditta Cappella lavorada a Mosaico de sovra V altar grando de Sancta Sanctorum, e appresso alla cuba délia mazor Cappella, e appresso el volto délia porta granda délia Giesia de San Marco (V. la Chronique de Pierre Dolfin dite Dolfina. Bibl. Marc. Cod. 2610, t. 3, page 720).
tant de ruines. Ses ressources étant insuffisantes, il fallut, à quatre reprises différentes pendant ce siècle, de 1452 à 1472, que le Grand Conseil ou le Sénat votât des subsides extraordinaires en sa faveur; il est dit dans les Parti, que, nisi aliter provideatur, ipsa Ecclesia . . ;«? ïbit in desolationem ; et que, sicut omnes vider e et intelligerz possunt, . nisi fiât bona et céleris provvisiôMid fort i fie ationem et reparationem, . . . imminet manifestant periculnm mince ipsius Ecclçsiœ,
Or naturellement, on s'occupait avant tout dans ces réparations de ce qui intéressait la solidité de l'édifice et, en dernier lieu, des travaux de décoration/ Naturellement encore, en restaurant les pans de murs, on devait enlever en grande partie les mosaïques qui avaient été gâtées et désagrégées par le feu. La même chose s'est reproduite récemment, lorsqu'on a entrepris de restaurer la voûte'du bras droit du Chœur; on trouva que le plomb fondu avait rempli les interstices des briques et détaché par son poids et par la chaleur la grosse croûte de mortier portant la mosaïque, laquelle formait une voûte par elle-même. Tout cela explique comment il fallut refaire, parce qu'il était lui aussi détérioré, le Christ qui est dans' la demi-cuvette de l' abside derrière le m aître-autel, et comment il ne put être achevé qu'en 1506, suivant l'inscription qui est att bas.
Et ici, pour en revenir aux artistes, nous devons remar* quer que c'était alors un usage généralement admis, de ne les désigner que par leur nom de baptême, sauf de très rares exceptions, comme pour Michèle Giambono ou Zambono, dont nous avons parlé ci-dessus, comme le montrent les noms qui se trouvent écrits sous les mosaïques et les anciens registres de la Procuratie.
Les artistes qui figurent sur les premiers rôles des livres de la Procuratie de supra, sous la date de l'année i486 où les susdits rôles commencent, sont les maîtres Silvestro, Antonio, Pietro et Marco (*). Les deux premiers
(*) 1486, 28 avril — per page in monte antedicte || a sacho de S. Marcho contadi a salariadi qui sotto scripti page di me xi 2 videlicet marso e april 1486 7- Maistro Silvestro del Mosaicho L. 1, 13, 4, 0. — Antonio L. 1, 13, 4, 0. — Piero L. 0, 15, 0, 0. — Marcho L. 0, 6. 0. 0. — (Arch. d'État, Arch.- de la Procuratie de supra. Cassier chiesa, Vol. I).
étaient très probablement ceux qui, en 1458, avaient exécuté les quatre figures de Saints dont il a été question plus haut. On sait en outre par un testament de 1492 que Silvestro avait le surnom de Barbetta (l). Le troisième, appelé encore dans les registres Piero dé Zorzi ou di Giorgio, du nom de son père (2), était sans doute l'artiste de ce nom, dont nous avons un peu plus haut cité les différentes œuvres importantes avec les dates de 1506 et 1509. Lui aussi devait être depuis plusieurs années au service de la Procuratie, parce que sous la figure de saint Marc, dans l'une des niches de la façade-sud de la Basilique, on lisait autrefois: Petrus fecit 1482 (3). Comme, dans les documents de l'époque, il n'est point question d'autres maîtres de ce nom, il est probable que c'était à ce même artiste que les Procurateurs de citra, Commissaires du Cardinal Zéno défunt, allouèrent, en 1515, l' exécution des deux mosaïques contenant l'écusson du dit Cardinal, que l'on voit aux côtés de l'autel de bronze de la Chapelle Zéno (4). Il ressort, en outre, du contrat passé en cette circonstance, que Pietro avait un fils nommé Vincenzo, lequel exerçait la même profession, et auquel, en même temps qu'à son père, était confié le travail (5). Un autre document nous fait savoir que ce dernier était prêtre, que le pére et le fils avaient la garde des ornements sacrés, et que tous deux furent chassés pour leur mauvaise conduite, en 1524 (6). <
(*) 1492, 25 juin — lo Silvestro Barbeta dal musaico tt. ss. (testis subscripsi — (Arch. ven. T. 34).
(2) Celui-ci figure encore dans un testament du 26 juin 1492. Io piero de Zorzi dal musaicho tt. ss. — (Arch. ven. /. c).
(?) L'inscription existait encore dans ce siècle, comme le rapporte Moschini, Guida per la città. di Venesia, Impr. Alvisopoli, 1815. Elle doit avoir disparu dans la dernière restauration de la façade-sud, terminée en 1875.
(4) Les deux mosaïques ont été renouvelées vers 1870 par la Compagnie Venezia et Murano, mais on en conserve encore de grands fragments dans les pièces de la Basilique au-desâus des Loggie.
(6) V. à la fin les Documents relatifs aux mosaïques, au n. 3.
Quant au dernier des quatre premiers maîtres, inscrit sur les livres de la Procuratie de supra sous le nom de Marco, on sait par le journal du Cassier Chiesa, Vol. I, à la date du 23 oct. 1488, qu'il fut remplacé par un certain Alvise, appelé encore ailleurs pentor (peintre) (1). Dans les mêmes Registres nous voyons paraître, en 1507, le premier maître désigné par son nom et surnom, Vincenzo Sebastiani, qui était le compagnon d'un prêtre Grisogono. De ce dernier est la figure de saint Paul, qui est à droite, au pied de l'arc au-dessus du parapet du Chœur,
(!) Il y eut d'autres mosaïstes à Venise dans le. cours du XVe siècle, mais on ne connaît pas leur œuvres et on ne sait s'ils travaillèrent dans la Basilique de Saint-Marc. Quelques-uns d'entre eux aidèrent peut-être Giambono, car il n'est pas supposable qu'il ait pu, à lui seul, exécuter toutes les mosaïques en si. petits morceaux de la Chapelle des Mascoli. Les noms de ces mosaïstes nous sont connus par les testaments qui existent aux Archives d'État à Venise. L'un d'eux, en date du 10 sept. 1438, parmi les actes du Notaire Prêtre Giovanni Rizzo, contient les dispositions de Polissena Pezzato, par lesquelles elle choisit pour commissaire une Margharita, veuve de Giacomo dal Musaico (Arch. Notarile aux Arch. d'État à Venise). Un autre testament du 12 janvier 1443, passé par-devant le même notaire Rizzo, porte, parmi les témoins des dernières volontés de Maddalena mariera (mercière) délia Colombina, un Matheus Tibaldi a musaicho. Le même ser Mathio de Tibaldi dal musaicho figure comme témoin dans un testament du 1er avril 1455, passé par-devant le Notaire Benedetto Paolo. Deux autres testaments portent le nom d'un mosaïste Antonio, probablement le même qui, comme nous l'avons dit ci-dessus, figure sur les premiers registres de la Procuratie. Dans le premier on trouve : Io Antonio De Giacomo dal Musaico son testimonio „ ; dans l'autre, qui est du 16 juillet 1496, il figure comme Ser Antonius a musaico q.m ser Jacobi de confinio S. Ge~ miniani (Arch. ven., T. 33 et 34).
Dans les registres de l'Église, Vol. I, sous la date de 1492, se trouve mentionné un M0 Tomaso depentor occupé nella depentura délia fasà delà Chapela de S. Todaro. Les murs de cette chapelle furent terminés en 1490. Comme les mosaïstes étaient souvent peintres en même temps et étaient aussi parfois appelés de ce nom, il n'est pas improbable que le dit M0 Tommaso ait exécuté en mosaïque la demifigure de saint Théodore, que l'on voit à l'extérieur dans le tympan au-dessus de la porte et qui est du style de l'époque.
et qui en porte le nom gravé sur le piédestal, et la date de l'année 1507, quoique le style la fasse supposer de beaucoup postérieure à cette époque et qu'elle ait, par conséquent, été refaite (1). Du premier, c'est-à-dire de Sebastiani, est la Sainte Thècle que l'on voit sur l'un dés pendentifs, de la coupole, au-dessus du Saint-Sacrement, dont le piédestal porte l'inscription Vincentius B. F.;, ôû l'initiale B. répond à l'usage constant et très ancien du dialecte vénitien, d'abréger les noms, en mettant Bastiano au lieu .de Sebastiano, d'où Bastiani au lieu de Sebastiani. Du même artiste sont encore deux figures d' Apôtres, qui se trouvent dans la grande arcature, au-dessus du Saint-Sacrement, du côté de Sainte Thècle, l'une dans la scène de la Multiplication des pains et des poissons, l'autre dans celle de la Samaritaine, chacune d'elles portant l'inscription Vincentius B. F., et de même la figure de Saint Ambroise, qui se trouve au-dessus de la galerie nord des chantres et qui d' après les initiales V. B. F. a été considérée jusqu' à présent comme F œuvre de Vincent Bianchini, tandis que le style et la qualité des émaux montrent jusqu'à l' évidence qu' elle est l'œuvre du Sebastiani.
Ce maître appartenait à 1' école .de Silvestro et d'Antonio qui firent les figures de saint Bernardin, de saint Antoine abbé, de saint Vincent et de saint Paul premier ermite, dont nous avons parlé, et' qui sont sous la Voûte
(!) Parmi les actes appartenant autrefois aux Arch. de l'Église de S. Salvatore, il existe un contrat du 22 marz 1518, par lequel le prêtre Grisogono s'engageait conjointement avec ses deux neveux di lavorar cbntinuamente musaicho du la Chapella granda, 20e la chuba,
la felsada et el Campo dele quattro fenestre et gropi dala cornixe in suso (Arch. ven., T. 32, p. 497). Ces mosaïques sont perdues. Dans la dite église on voit encore l'enfoncement de la chapelle à gauche, qui est celle du Saint-Sacrement, décorée de mosaïques avec le patriarche Contarini et un sénateur de la même famille, dans l'attitude de l'adoration, et on y lit que la mosaïque fut exécutée l'an MDXX. . . . par le Prêtre Grisogono; mais à son extrême grossièreté, on devine qu'elle doit, avoir été certainement refaite; ce qui, du reste, est clairement démontré par un trait de bordure élégante, qui est resté pour attester la supériorité de l'œuvre préexistante. ...
voisine de la grande fenêtre circulaire. Cela se voit au style et plus particulièrement aux plis des vêtements et aux chevelures; et il est évident que de la même école, quoique d'un auteur inconnu, sont aussi les saintes Euphémie et Érasme, qui se trouvent dans les deux autres pendentifs avec sainte Thècle, de même que le miracle de l'aveugle-né et la tête de saint Fabien. D'un style identique sont les figures de saint Serge et de saint Philippe, l'une sur. l'arc du rang inférieur qui précède l'escalier de Saint-Clément, l'autre sur le second arc qui est à l'entrée de la chapelle même. La première porte l'inscription La\arus B. F., laquelle évidemment indique un autre Sebastiani du nom de Lazare. En effet dans les premières années du 1500 vivait un peintre de ce nom, élève de V. Carpaccio, qui laissa deux tableaux, l'un dans la Scuolct de Saint-Jean-l'Évangéliste, l'autre dans l'église du Corpus Domini, aujourd'hui détruite, à Venise. Sous ce dernier était écrit: Laqirus Bastianus pinxit (!). Toutes ces mosaïques forment une école à part, la première qui ait rompu avec la manière grecque, tout en gardant le style calme et sévère des mosaïques religieuses, que l'invasion de la Renaissance devait faire disparaître quelques années plus tard, en rendant la mosaïque esclave de la peinture.
Vincenzo Sebastiani finit misérablement ses jours, comme on le voit par le passage suivant des Diarî de Marin Sanudo (Vol. 15, a c.te 123 t.°). 1512, 18 mars : Accidit che essendo uno maistro Vincenip, lavorava di musaico in chiexia di S. Marco, quai fece quela santa Tecla, era bon maistro, su certo soler che si lavorava tn chiexia, %ercha hora di noua, una tavola li vene a mancho, cascho, vixe do horre et morite. Fo gran pechado e cossa piu non caduta in ditta Chiexia et perd ne ho voluto far nota.
En 1517, on trouve admis comme maîtres, Marco Luciano Rizzo, et Vincenzo Bianchini, l' un et l' autre le 6 mai
(*) Zanetti, Délia pittura Venesiana etc. (Venise, 1771) au nom de Lasero Sebastiani. Vasari voit dans les noms Lazare et Sébastien de l'élève de Carpaccio deux frères du grand artiste; mais l' inscription rapportée ci-dessus dissipe désormais toute équivoque.
de la dite année (*). Enfin, le 29 octobre 1524, était accepté, de même comme maître de mosaïque, Francesco Zuccato, avec un traitement annuel de 20 ducats. C était le fils de ce Sebastiano, qui fut le premier maître du Titien (Ti\iano Vecellio). Avec lui commence cette famille de mosaïstes, qui se rendit si célèbre par les nombreux et merveilleux travaux qu'elle exécuta dans Saint-Marc pendant le cours du XVIe siècle.
Avec le XVIe siècle cependant, commençait l'ère moderne de la mosaïque; peu à peu elle allait perdre son caractère propre et après avoir été un art indépendant et souvèrain, redevenir, comme dans l' antiquité païenne, un art d' imitation, esclave de la peinture. C était, en effet, celle-ci qui dominait alors, et les grands artistes qui florissaient à cette époque, surtout à Venise, donnaient naturellement la loi. Il est certain, d'ailleurs, que cette manière d'entendre la mosaïque était générale, pendant que Vasari même ne trouvait pas d' expressions suffisantes pour louer les peintures reproduites sur les murailles et sur les voûtes de Saint- Marc, et disait du Jugement de Salomon de Vincenzo Bianchini, qu'ow ri* aurait pu en vérité avec les couleurs faire autrement ; et des visions de l'Apocalypse exécutées par les frères Zuccato, appelés par lui à tort Zuccheri, il affirmait que ce
(*) Voici la teneur du document original de 1' acceptation de ces deux artistes :
Die eodem.
Nos Marcus Bolani et Collège supradicti, absente M. D. Andréa Gritti Procuratores ecclesie S. Marci, Cupientes providere nostre ecclesie de his quos in Arte musaici speramus profuturos, constituti coram nobis Marcus Rizio q. Joannis et Vincentius Joannisantonii pictores, offerentes se in huiusmodi arte peritos, ipsos recipimus in dicta nostra Ecclesia ad laborandum musaicum, cum salario ducatorum decem in anno cuilibet eorum. — Quo quidem receptio ac salarium ipsorum semper sit ad nostrum beneplacitum et voluntatem.
Ego Blasius suprascriptus notarius mandato Procuratorum
Die vj. mensis maij, MDXVIJ.
sont choses si bien conduites, qu' en les regardant d' en bas, elles paraissent faites de couleurs avec les pinceaux à l'huile et qu'on y voit des figures faites avec le plus grand soin, qu' on dirait non pas de peintures, mais de miniatures, et cependant ce sont des pierres agencées.!,' éloge, au point de vue artistique, n'était pas très juste; mais c'était alors la manière d'apprécier la mosaïque.
Les choses prenaient la même tournure à Rome, depuis que Muziano de Brescia, le fondateur de l'Académie de Saint-Luc, et qui travailla de 1528 à 1598, avait posé les bases de cet Atelier de mosaïque qui devint avec le temps l'Ecole pontificale du Vatican. Toutefois, si l'imitation s' y élevait en peu de temps à un si haut degré de perfection, qu' elle se réduisait à un travail de patience plutôt que d'art (témoin le portrait de Paul V de la galerie Borghèse, que Marcello Provenzale da Cento composa avec sept cent mille petits morceaux d'émail, témoin les tables des autels de Saint- Pierre, sur lesquelles le Pape Urbain VIII eut l'idée de faire reproduire les peintures à 1' huile et les fresques qui décoraient la Basilique), à Venise, au contraire, la mosaïque restait véritablement un art dans toute l'acception du terme et savait mettre en valeur tous les moyens ou ressources particulières dont elle pouvait disposer. C'était, si l'on veut, une splendide interprétation de la peinture, mais non plus cette imitation servile que donne à entendre Y éloge de Vasari, assez peu exact sur ce point. Il suffit en effet de voir le Saint Marc des frères Zuccato. qui est à 1' entrée, ou leurs admirables chefs-d'œuvre qui ornent les côtés supérieurs du vestibule, ou l' Arbre généalogique de la Vierge de Vincenzo Bianchini, ou les mosaïques de la Sacristie et tant d'autres, même des plus récentes, comme celle de Leopoldo Dal Pozzo sur la seconde porte de la façade, pour comprendre que ce ne sont pas là des œuvres qu'on puisse confondre, ni avec les mosaïques de Saint-Pierre de Rome, ni encore moins, avec les copies estimées autrefois (non aujourd'hui) qui se trouvent sur les autels de cette Basilique. La cause de cette différence vient surtout des grands artistes qui donnèrent l' impulsion à l'art à Venise avec leurs modèles, tels que Le Titien, Paul Véronèse, Le Tintoret et autres, en com-
paraison desquels ceux de Rome restent beaucoup au dessous. En second lieu, l'art gardait à Venise toute son indépendance, grâce aux artistes qui travaillaient tous pour leur propre compte et que par conséquent 1' émulation stimulait au plus haut point. A Rome, au contraire, dès l'époque de Muziano de Brescia, ils commencèrent à dépendre d'un Atelier, quoique l'Académie actuelle n'ait pris une existence définitive qu'avec Pietro Paolo Cristofari, l'an 1727, sous Benoît XIII.
Les artistes les plus célèbres qui travaillèrent à Saint- Marc, à partir de 1500, furent sans nul doute les frères Zuccato, soit par leur talent et comme mosaïstes et comme peintres, soit par le profond attachement et la faveur dont les honorait le chef de l'école vénitienne. Ils avaient particulièrement droit à son amitié en qualité de confrères, car les premières notions de peinture avaient été données au Titien par Sebastiano, leur père, comme il a été dit plus haut (*), et Le Titien lui-même n'hésita pas à leur en donner publiquement la preuve, quand il fut appelé à déposer sur leur compte dans le fameux procès, que leur suscitèrent les accusations de leurs envieux compétitëurs.
Ce furent Bartolomeo Bozza et les frères Domenico et Vincenzo Bianchini, avec Giannantonio, fils de ce dernier, qui les dénoncèrent au Procurateur Caissier pour plusieurs défauts graves, mais surtout pour avoir ajouté avec la peinture sur la mosaïque certains objets qui en réalité n'y existaient pas. La chose fut déférée au tribunal le plus célèbre que nous offre l'histoire de l'art; il était composé du Titien, de Paul Véronèse, du Tintoret, de Jacopo Pistoia et d'Andréa Medula dit le Schiavone.
On apprit en cette occasion de la bouche même du Titien, qu' il leur donnait parfois les dessins des mosaïques, mais que, d'ailleurs, ils savaient en faire d'eux-mêmes.
(*) Dolce, Dialogo délia pittura, Venise, Giolito, 1557, raconte : & oncle conduisit donc de suite V enfant (Le Titien) à la maison de Sebastiano, père du noble Valerio et de Francesco Zuccato, seuls maîtres dans V art de la mosaïque parvenue au degré de perfection où nous voyons aujourd' hui la peinture. Page 55.
Comme on lui disait : Qui leur fait ces cartons ? il répondit : Ils se les font faire par différents artistes ; — ensuite : Ne leur en ave\-vous jamais fait ? alors celui-ci : Oui et ils en font aussi eux-mêmes. Et, en effet, Francesco Zuccato, appelé en témoignage, cita ses propres dessins, vus par missier Giacomo Sansovino et par missier Titiano.
Du reste, il semble que les cartons des œuvres incriminées étaient réellement du Titien, car Valerio Zuccato affirma constamment qu'ils étaient faits de la main de Missier Ti%ian et qu' il pourrait au besoin les produire sponti^adi (piqués) corne che i xe.
Le Titien, en outre, avouait hautement être V ami des Zuccato, comme nous l' avons dit, déclarant qu' il avait Y habitude de fréquenter Y atelier qu' ils tenaient de dessins de femmes et autres à S. Felipo e Giacomo, et que leur amitié durait depuis de longues années, et que, de plus, Missier Francisco était son compère ; et s' entretenant avec le Tintoret de la guerre qu' on leur faisait, il s' écriait : Comment ! il
me semble que V on fait tort à ces hommes de bien, les Zuccati
C est un devoir de leur venir en aide et de ne pas permettre qu' on leur fasse tort.
Les débats eurent lieu le 9 mai 1563 et tournèrent plus à l' avantage des Zuccato, qu'à celui de leurs accusateurs. Quoique condamnés à refaire en mosaïque et à leurs frais ce qui avait été fait au pinceau, ils n' en reçurent pas moins de grands éloges pour leurs travaux. Bozza, au contraire, dut se laisser dire par le Tintoret qu' une figure du Christ qu'il avait faite n' approchait pas, comme forme et comme proportion, de celles de Francesco Zuccato, et par le Titien, qu'il avait fait une bordure peu honorable. Les Bianchini se virent adresser beaucoup d' autres compliments aussi peu flatteurs.
Il est regrettable, du reste, que des artistes aussi distingués n' aient pas eu une modestie égale à leur mérite, et aient souillé leur nom par des inscriptions d'une vanité révoltante, comme celle qui est au-dessous de leur Saint Marc, et qui est ainsi conçue: Ubi diligent er inspexeris, artemque ac laborem Francisci et Valerii Zuccati venetorum fratrum agnoveris, tum demum judicato ; et< l'autre, flanquée encore
d'une superbe faute: Naturœ saxibus (sic) Zuccaforum fratrutn ingenio (1).
Les Zuccato étaient originaires de la terre de Ponte dans la Valteline (2) et travaillèrent à Saint-Marc, d'abord Francesco seul, puis lui et. Valerio son frère, et finalement Arminio, fils de Valerio, à partir du 29 octobre 1524, jour où Francesco fut accepté comme maître, jusqu' en 1608, année où Arminio acheva les deux Lévites sur la petite arcade de la tribune en haut qui fait face à l'autel de S. Pierre. H est encore question dans les Registres de l' ancienne Procuratie, en date du 27 août 1588. d'un Alvise Zuccato, qui
0) Cette faute grossière fut toujours une source d' ennui pour les frères Zuccato et leurs descendants. Tout d'abord, avertis par messer Claudio da Correggio, organiste, comme on lë voit dans leur procès, que ce saxibus ne pouvait rester et qu' ils le devaient effacer pour leur honneur, ils le corrigèrent effectivement en collant dessus un morceau de papier avec le mot saxis, qui se détacha peu après ou fut malicieusement enlevé par leurs ennemis. Plus tard, comme pour se réhabiliter, ils imaginèrent d' insérer dans les épigraphes le même mot correctement, comme sur la pala de S. Vittore, à Santa Maria Nuova, de Francesco et Valerio, où il est écrit : quod arte et coloribus pictor, hoc Zuchati fratres ingenio et natura saxis, 1559 ; et sur celle d' Arminio avec la Conversion de saint Paul à San Sebastiano, où on lisait : Non colore, sed saxis opus.
(2) " Francesco et Valerio Zuccati étaient originaires de Ponte dans la Valteline, d' une famille qui a compté jusque dans ces dernières années des peintres et des artistes dessinateurs. Francesco et Valerio (qui étaient frères) quittèrent leur patrie et firent leur apprentissage à Venise, où ils exécutèrent les somptueuses mosaïques de la Chapelle Ducale de Saint- Marc, etc, „. # ....
Quadrio, Dissertazioni critico-storiche intorno alla Valtellina, Milan, 1755-6, Vol. 3, T. III, p. 513.
" Francesco et Valerio Zuccati, frères et originaires de Ponte dans la Valteline, s' acquirent à Venise l' estime du Titien, qui voulut toujours avoir avec lui Francesco et le représenta dans un tableau, où il mit en même temps son portrait. Les somptueuses mosaïques qui ornent la Basilique de Saint-Marc sont l' œuvre des Zuccato. On a cru ces artistes originaires de Trévise, mais la" famille des Zuccati s'est perpétuée à Ponte jusqu'à l'époque du savant abbé Francesco Saverio Quadrio „.
Giovanni Battista Gio vio. — Gli uomini illustri délia Comasça Diocesi. Modène, 1774, p. 291.
donna sa mesure avec un Saint Jean sous le dernier des édicules sur la façade de la Basilique ; mosaïque qui est aujourd'hui remplacée par un Saint Liboire ('). Toutefois il semble qu' il fut jugé incapable, car, après cet essai, il n' y a plus trace de lui.
Nous parlerons ci-après des nombreux chefs-d'œuvre et des aventures de ces artistes.