‹ Les mosaïques de Saint-Marc à VeniseChapitre 6 sur 66 · CHAPITRE HL · texte numérisé non relu

CHAPITRE HL

Les artistes; leurs travaux et leur traitement.

Il nous reste à parler des principaux artistes et de leurs œuvres, sur lesquels nous avons des indications sûres, à partir de Marco Luciano Rizzo, qui commença ses travaux, en compagnie du prêtre Alberto Zio et de Francesco Zuccato, sur la voûte de la Sacristie : lieu, dans lequel, un critique a osé dire que la mosaïque, devenue esclave de sa puissante rivale, la peinture, et privée de toute initiative dans la composition du sujet, s'était réfugiée, en déployant toutes les ressources de sa puissance ornementale. Et en effet, par sa splendeur et ses grâces, la mosaïque de la Sacristie n'a pas son égale, même à Saint -Marc, quoique la Basilique compte de nombreux chefs-d'œuvre de ce gêner de décoration.

Notes biographiques sur les principaux mosaïstes du XVIe et du XVIIe siècles et leurs œuvres.

Marco Luciano Rizzo.

Il fut admis comme maître, le 6 mai 1517, après avoir fait, probablement à titre d'essai, comme le suppose Za-

(l) Cassier Chiesa, Vol. VII ; arch. d'État, arch. de la Procuratie de Saint-Marc de supra. — Le Saint Liboire a été substitué dans ce siècle par un certain Liborio Salandri romain, sans doute par respect pour son propre nom de baptême. Dans la dernière restauration (1864-1875) il a été refait par la Compagnia Venezia e Murano.

netti ('), l'Ange vêtu d'azur dans la petite niche, entre les deux colonnettes, sur la muraille à gauche en entrant dans le chœur. Il exécuta ensuite, d'après un carton du Titien, la Vierge dans la lunette au-dessus de la porte de la Sacristie, au bas de laquelle on lit: xMARCUS. LUCIANUS. RICIUS. V. F. MDXXX. Il fit encore une partie des figures des Apôtres dans les lunettes latérales à gauche et une partie de celles du Christ, des Évangélistes et des Prophètes, qui sont sur la voûte de la Sacristie même, dont plusieurs portent ses initiales M. L. R., c'est-à-dire celles de la première lunette, à gauche, et celles des prophètes Salomon et Abdias.

Stringa (2) raconte que Rizzo, se voyant surpassé par Francesco Zuccato, son rival, blessé dans son amour-propre, prit un congé et s'éloigna même de Ven ise. Toutefois, ce motif du départ du mosaïste n'est pas confirmé par les documents, et il paraît certain, au contraire, que Rizzo, s'étant rendu à Rome à la prière du Pape, pour y exercer son art dans l'une des chapelles de Saint-Pierre, s'y fixa d'une manière définitive. Sanudo parle de cette invitation quand il écrit en date du 3 février 1532 : « E zonto di qui lo R.mo Cardinal Triulzi lo visitera {sic) il papa li ha mandato a dir scrivi et pregi da soa parte si voglij lassar per uno mexe a star de li uno M.° (maistro) Marco, lavora di musaicho, lavora in la chiesia di S. Marcho et questo per far la capella di S. Piero (3). — Deux circonstance s contribuent à faire croire que ce passage est une allusion réelle à Marco Luciano Rizzo: d'abord son dernier travail fut celui qui porte la date de 1530, et il fut appelé à Rome l'année suivante; en second lieu, Rizzo était le seul mosaïste du nom de Marco qu'eut en ce moment la Procuratie de supra. En janvier de la dite année 1530, il avait obtenu une augmentation de salaire de six ducats, de sorte que celui-ci s'élevait à 54 ducats par an (4).

(*) Délia pittura veneziana. Venise, 1771.

(2) La Venetia di M. Francesco Sansovino nuovamente covretta dal M. R. D. Giovanni Stringa — Venise, 1604, p. 68 au verso.

(3) Sanudo. Diarii, T. LV, et 213 t. Bibl. Marc.

(4) V. à la fin les documents relatifs aux mosaïques.

VlNCENZO BlANCHINI.

En face de la niche du chœur, avec l'Ange vêtu d'azur, exécuté par M. L. Rizzo, s'en trouve une autre du côté opposé, où, à la même époque, Bianchini exécuta également un Ange, mais vêtu de vert, qui, on le croit du moins, lui valut la charge de maître, laquelle lui fut conférée le 6 mai 1517, le même jour qu'au premier. Au bas de l'ange on lit: Vincentius Antonii fecit\ mais le mot Antonii, vu de près, semble retouché et douteux, et est probablement une altération du surnom de l'auteur, introduite là par l'un des nombreux adversaires que son caractère violent et rancunier lui attira, même parmi les mosaïstes. Pendant les sept années qui suivirent sa nomination, on ne sait exactement quels autres travaux exécuta Bianchini. Ayant, à cette époque, frappé dans une rixe le fils d'un barbier Agostino, nommé Angelo, il fut condamné à deux ans de prison et à dix d'interdiction de séjour dans la ville et dans son district (1).

(*) Voici la sentence, tirée des Raspe dell' Avogaria (Sent. Crim.).

1524, 29 luglio. Vincentius à mosaicho filius Joannis Antonii barberij super platea sancti marci contra quem per antescriptos dominos advocatores consilio de X2Ja processus fuit et est. Ex eo qua esistens de societate caroli filij Joannis Antonii furlani barberij, et Joannis Antonii pecini strasarolj circa horam primam noctis animo pensato et deliberato In calli aquarum percusserit angelum filium magistri agustini barberij de contrata S. Juliani tribus vulneribus uno super caput, uno super facie ad transversum Illius cum presenti Jaxo et alio super collo, a parti sinistra cum punctis duobus ex quibus vulneribus stetit in periculo mortis pro quo casu dum dictus Vincentius auctoritate consilij de X. fa proclamatus fuisset In scalis RM cum termino dierum octo ad se personaliter deffendendum In processu coram dominis advocatoribus et eorum officio, se sponte carceribus presentavit prius tamen habito salvoconducto pro quanto spectat ad dictam rixam dicti casus et fuit esaminatus de piano tantum tam per advocatores quam per collegium casui deputatum et Inde expeditus collegio et consequenti ductus et placitatus In ipso consilio de XLia. In quo post Introducto casu lectas scriptas et factas débitas accusationes per advocatores predictos, ac débitas deffensiones per advocatos dicti Vincentii presenti ipso Vincentio in dicto concilio posita tandem fuit pars procedendi tenoris infrascripti

Son absence cependant ne dura que huit ans, au bout desquels sa présence étant extrêmement nécessaire pour les travaux de mosaïque dans l'église de Saint-Marc (attenta indigentia quant hahent in ecclesia S. Marci de ipso Vincentio, suivant le document), les Procurateurs se virent obligés de solliciter son retour. On lui accorda sa grâce, mais à la condition qu'il travaillerait gratuitement, pendant le reste de la peine, et verserait une caution de 200 ducats (1). De fait, les Procurateurs ne tinrent guère compte de cette commutation

videlicet si videtur vobis per ea que dicta et lecta sunt quod procedatur contra hune vincentium a musaijco filium Joannis Antonii barberii et datis atque receptis in ipso consilio ballotis — XXXVIII — fuerunt non sincère 9 — de non VII de parte XXI J — Capto itaque de procedendo et positis partibus clausus et quod tempus ipsum carceris non incipiat nisi prius solverit angelo offenso expensas medici et medicinarum.

(*) Voici le Décret, 1532, 24 août. Pro Vincentio a musaico ad cuius instantiam per contra suprascriptos D. Advocatores posita fuit in contra suprascripto consilio dei XI pars infrascripta videliget cum de anno 1524 per hoc consilium condamnatus fuerit vincentius a musaico filius Joannis Ant.ii barberii et districtu per annos X cum hoc quod prius star et per annos duos in carcere clausus prout jn ea ; Qui Vincentius usque in presentem diem in banno ipso et quia D. procuratores ecclie S.ti marci porrexerunt quandam supplicationem huic consilio ; quod attenta indigentia quam habent in ecclesia S. marci de ipso vincentio residuum temporis banni sui . . . quod servire habeat in ecclesia gratis residuum banni sui ; pro ut hoc consilium X — ex lectura sup~ plicationis predicte intellexit. Ideo autoritate huius consilii captum sit quod residuum banni dicti vincentii commutetur in hune modum. Videliget dictus vincentius servire debeat gratis in ecclesia sancti marci in laborando de musaico residuum temporis banni sui; et si serviverit ut supra; eo casu sit liber et absolutus a dicto banno suo : Cum hoc quod teneatur dare unam idoneam fideiussionem quœ placeat advocatoribus comunis de solvendo duc. 200 ; aplicandos hospitali pietatis ; si non serviverit gratis in ecclesia predicta, prout supra dictum est; rémanente firma in reliquis condamnatione predicta lata contra dictum vincentium casu quo offenderet ; seu offendi faceret angelum barberium ; aut aliquem de domo sua; datoque iuramento ipsi consilio et datis atque deceptis in ipso consilio balotis XXXVI II J ; fuerunt non sine — De no — VII J De parte XXX: et captum fuit pro ut in dicta parte continetur.

de peine, qui n'eût point profité à leur protégé, si banni la veille, il eût été condamné le lendemain à mourir de faim. Les Registres prouvent que Bianchini fut payé comme tous les autres, à partir du 16 septembre 1532, c'est-à-dire depuis le jour où il rentra au service de la Procuratie, comme on peut le conclure, depuis l'époque du Décret qui lui notifiait son rappel et était du 24 août de la même année.

Suivant les dépositions faites par Francesco Zuccato dans son fameux procès, ce Bianchini aurait encore été condamné par le Conseil des Dix, en 1533, comme complice d'un faux monnayeur, Filippo da Valvasone; mais les Registres de la Procuratie, au contraire, nous le montrent occupé aux mosaïques à partir de septembre 1532, et précisément au fameux Jugement de Salomon qui est dans le vestibule et fut achevé en 1538. On voit par ce travail que les Procurateurs de Saint-Marc connaissaient parfaitement la valeur de Bianchini et qu'ils n'avaient pas d'illusion quand, pour l'avoir de nouveau, ils obtinrent son rappel. Vasari en fait mention et le déclare si beau qu'on ne saurait en vérité faire mieux avec les couleurs. Selon Boschini, le modèle en aurait été donné par Giuseppe Dalla Porta dit Salviati; mais Vasari semble indiquer que celui-ci n'était plus à Venise à cette époque. D'après Zanetti, au contraire, le modèle serait de Sansovino, car il y trouve une certaine analogie avec la manière de ses statues. Ceci est d'autant plus probable, que c'était à Sansovino, on le sait, qu'étaient confiés, en 1540, les dessins des travaux que devaient ensuite exécuter les Zuccato. L'œuvre a beaucoup souffert de l'humidité de la muraille qui la supporte, mais plus encore des restaurations qui en ont été la conséquence.

Bianchini exécuta encore le grand Arbre généalogique de la sainte Vierge (1542-1552) sur le carton de Salviati. Suivant certains historiens, il eut pour collaborateurs Domenico son frère et Giannantonio son fils, et en outre Giovanni De Mio, dit le Visentin, et d'autres artistes. Mais il faut en exclure Domenico, qui, dans le fameux procès contre les Zuccato, déclara n'avoir pas travaillé au susdit Arbre. Ensuite Vasari se trompe complètement en attribuant cette mosaïque à un Lodovico Rosso, dont l'existence est tout à fait

imaginaire, tandis que c'était au contraire Domenico Bianchini qui portait le surnom de Rosso ou Rossetto.

Vincenzo Bianchini exécuta également la figure du prophète Malachie sur le grand arc en haut qui correspond au petit autel de Saint Paul, dans le bras gauche du transept. Ce fut là son dernier œuvre, dont il reçut le salaire le 6 février 1563, comme cela ressort des Quadernidi Chiesa, Vol. V. On lui attribue communément encore la Sainte Thècle, qui est sur T un des panaches de la coupole au-dessus du Saint Sacrement et le Saint Ambroise près de l'orgue septentrional; mais cette méprise provient des initiales V. B., qui indiquent au contraire Vincenzo Bastiani ou Sebastiani, qui tomba de l'armature et mourut en 1512, comme il a été dit ci-dessus.

Bianchini, nous l'avons déjà vu, était fils d'un barbier du nom de Gio. Antonio et originaire du Frioul; et cela explique comment, dans les registres de la Procuratie, il est souvent appelé Ser Vincenzo Furlan ou ser Vincentius Forojuliensis.

Prête Alberto Zio (*).

Il appartenait à une famille distinguée de Venise, qui a donné son nom à l'une des rues du Quartier du Castello. Nommé maître de mosaïque le 29 octobre 1524, quand on travaillait à la voûte de la Sacristie, il y exécuta les demifigures des prophètes Zacharie et David, sous la première desquelles se trouve l'inscription P. B. R. Albertus F. (Presbyter Albertus fecit) et sous la seconde P. BR. Albert. . . . Il exécuta encore d'autres travaux dans la voûte et dans les lunettes de la même Sacristie, mais on ignore lesquels; il est certain toutefois qu'il exécuta ces mosaïques conjointement avec Marco Luciano Rizzo et Francesco Zuccato.

Puis il semble qu'il suivit l'exemple de son compagnon Rizzo, et que, vaincu par son rival Francesco Zuccato, il abandonna les travaux (2).

(*) Vieux mot vénitien, qui équivaut à giglio (lis). (2) La discorde qui régnait parmi les artistes qui travaillaient à la voûte de la Sacristie (et qui probablement causa le départ de Marco Lu-

Les frères Francesco et Valerio Zuccato

Le premier entra comme mosaïste à Saint-Marc, le 24 octobre 1424, et y travailla sans interruption jusqu'en 1570* année, où il mit son nom sous les mosaïques de la grande voûte de l'Apocalypse. En 1563, il donna la mesure de son degré de capacité en concurrence avec trois de ses collègues et obtint le premier rang. Son Saint Jérôme exécuté en cette circonstance, fut plus tard envoyé à titre gracieux par la République au Duc de Savoie (2). Il fut chargé, à partir

ciano Rizzo et du prêtre Alberto Zio) se trahit même dans les écriteaux qu' on lit autour de quelques figures, comme celui du médaillon avec le prophète Daniel où l'on lit : Domine, libéra animant meam a labiis iniquis ; et l'autre autour du buste de Salomon: Vita carnium sanitas cordis, putredo ossium invidia.

(*) Le véritable surnom de ces frères était Zuccato, mais ils avaient 1' habitude de le décliner, et le traduisaient encore en latin, quand ils le gravaient en mosaïque au bas de leurs œuvres.

(2) En 1579, Emmanuel-Philibert, Duc de Savoie, fit des instances auprès de la République de Venise, par l'entremise de Francesco Barbaro, ambassadeur de cette dernière à Turin, pour obtenir quelqu'un des maîtres de mosaïque qui travaillaient à Saint-Marc. Barbaro en écrivit à son père Marcantonio, alors Procurateur de Saint-Marc, l'informant qu'il avait répondu à son Altesse combien il était difficile de la satisfaire, vu la pénurie de maîtres semblables, car la peste (1575-1577) avait emporté les plus illustres d'entre eux. Le Duc cependant, ayant déclaré qu'il se contenterait d'une paire de tableaux et d'un échantillon de beau travail en mosaïque, pour les mettre comme une chose précieuse dans son cabinet, et ayant ajouté que ce travail pouvait être exécuté même à Venise, ce fut alors que la République envoya à titre gracieux au Duc le Saint Jérôme, avec un autre travail de Francesco Zuccato: présent qui fut tenu en très haute estime, comme le prouve une lettre du même ambassadeur, adressée au Conseil des X, en date du 13 mars 1580.

Le journal La voce di Murano, du 1er juin 1869, N. 11, auquel nous empruntons ces détails, dans un article du regretté Ab. Zanetti intitulé Storia e Arte, rapporte en entier les lettres de Francesco Barbaro citées plus haut.

Parmi les Documents relatifs aux mosaïques nous donnons le

de 1562, du soin des cierges, des ornements, etc., avec le titre d'Intendant de la Sacristie, fonction qu'il occupa jusqu'à sa mort. On en ignore la date précise, mais on peut la fixer approximativement. On sait, en effet, qu'il vivait encore le premier octobre de l'année 1572, car il dictait son testament, que nous reproduirons plus loin ; on sait aussi que le 6 du même mois il était déjà mort, car dans ce jour on publiait le dit testament. L'époque de cette mort est confirmée par le fait que le 14 novembre de la même année la Procuratie de supra mettait au concours l'Intendance de la Sacristie, en remplacement de feu ser Francesco Zuccato

Comme nous l'avons dit en parlant du procès des Zuccato, Francesco était grand ami et même parrain du Titien, lequel fit le portrait de ce dernier à côté du sien sur la même toile. Ridolfi {Le meraviglie àelV arte, Vol. VI, p. 260) raconte en effet, qu'il y avait dans la maison d'un Domenico Ruzzini un tableau représentant « Le Titien fait par lui-même d'après le miroir à la fin de sa vie, avec Francesco del Mosaico ». On ignore le sort de ce tableau; mais, suivant Cavalcaselle. (Tiyiano, la sua vita e i suoi ternpi, Florence, 1877, T. I, p. 485, 486), la toile de Cobham Hall, appelée le Ti- \iano e lo Zuccato, en peut être la copie. Elle représente le peintre auprès d'une table avec un homme barbu à côté de lui, qui est « Zuccato », lequel est à droite de la peinture et met sa main droite sur l'épaule droite du Titien, et avec la gauche gesticule, comme s'il parlait. Sa figure est celle d'un vieillard aux formes vulgaires, avec un crâne énorme et une grande barbe d'un gris blanc; il porte un habit sombre garni de fourrure, dans lequel autour du cou s'aperçoit la chemise.

On comprend, du reste, que Francesco fût généralement connu et estimé même au dehors et reçût des commandes de personnages très considérables. En effet, nous en trou-

Mandato des Chefs du Conseil des X, en date du 18 décembre 1579, qui met à exécution la délibération, prise la veille par le même Conseil, d'envoyer comme présent la mosaïque au Duc de Savoie; et en outre la minute du Décret 'pour l'ambassadeur qui accompagne le présent.

0 V. à la fin le Document. N. 21.

vons une du Marquis de Mantoue dans le passage suivant d'une lettre adressée à Pierre l'Arétin à Venise. . . Et vous direz à Mastro Francesco dal musaico, de faire le tableau des chevaux, qui sera bien payé et vous dire\ aussi au seign. Saracino de lui donner 10 tous bien comptes, parce que le seign. (Marquis) a dit qu'on le lui devait faire savoir de sa part, — Adieu. — Dal Museo, 24 février 1540. i7 Vescovo Jovio. (Lettere pittoriche, Rome, 1754-1773, T. V. p. 147).

Le second des deux frères, Valerio, entra peu après le premier, mais ne fut reçu maître que le 15 juillet 1532, après avoir fait à titre d' essai le Saint Clément dans le vestibule. Il travailla ensuite avec son frère jusqu'en 1564, année où il cessa, de lui-même, d' être au service de la Procuratie ('). [In document de date postérieure fait encore mention de lui: l'acte par lequel Le Titien (Tiijano Vecellio), peintre et chevalier, institue notaire Fausto Vecellio, demeurant à Pieve di Cadore et dans sa propre maison, le 13 octobre 1565. Parmi les témoins figure aussi Valerio Zuccato (2). Celui-ci n'était pas seulement mosaïste, mais encore artiste dramatique, comme le raconte Sansovino (3), et il avait même pour femme une certaine Polonia, qui, à cette époque, passait à Venise pour une actrice de premier ordre.

On doit à Francesco seul les Saints Théodore et Georges, dans les lunettes sur la porte de l' intér ieur de la Sacristie ; les Apôtres dans la seconde et troisième lunette de cette dernière, à gauche en entrant ; et le buste du Prophète Ezéchiel dans l'un des médaillons de la voûte (1524-1530) (4):

(!) Ceci ressort du passage suivant des Livres de compte de l'Église,

Vol. V. " 1566, le V février, à Franc. Zuccato — Qu'on lui donne, au

nom du sieur Valerio son frère, double paie en commençant par la paie de nov. et déc. 1564 où il a obtenu la licence de la Procuratie, etc. „. (Arch. d' État. — Arch. de la Procuratie de Saint-Marc de supra).

(2) Ticozzi, Vite dei pittori Vecellii.

(*) Venesia, Città nobilissima, etc., éd. 1663, p. 450.

(4) On attribue à tort à Francesco Zuccato les mosaïques des deux côtés de la petite arcade de la tribune à gauche, au bas de la voûte de Y Apocalypse, représentant les Bienheureux vêtus de blanc, à cheval, à la suite du Christ. Ainsi Moschini, Guida, Venise. Impr. Alvisopoli 1815. Cette méprise vient des initiales F. Z. V. F. qui sont au bas, avec la date 1590..

On doit encore à Francesco la figure de saint Géminien en habits pontificaux, exécutée sur le carton du Titien dans le bras latéral du vestibule avec l'inscription: Franci.s Zucat. F. et la date de 1535.

On doit à Valerio seul le Saint Clément, avec T inscription : Valeriu.5 Zucat.1 F. MDXXXII, et la Sainte Catherine avec l'inscription: Valer. Zucato, tous deux dans le vestibule ; une des figures couronnées au bas de la voûte de Y Apocalypse, avec les initiales V. Z. F.

Des deux frères ensemble sont le Saint Marc, d' après le carton du Titien dans la demi-calotte sur la porte principale du vestibule (1545); le Sépulcre du Rédempteur, le Crucifiement (1549), la Résurrection de Lazare, l'Ensevelissement de la sainte Vierge, les quatre Évangélistes, les Prophètes, les Anges et les Docteurs de V Eglise : mosaïques exécutées sur les cartons de Pordenone, de Salviati et en partie des mosaïstes eux-mêmes, qui décorent les quatre parois de l'ouverture centrale sur le vestibule appelée le pono.

Auprès de la Déposition de la sainte Vierge est l' inscription : FRANC, et VALER. FRAT. ZUCATI. VENE. F. Auprès du Crucifiement : eorumdem FRANCISCI et VALERII fratrum. mdxlix. — Les Zucato avaient encore exécuté les mosaïques, dites de V Apocalypse, qui existaient sur la grande voûte de ce nom. Au dessous Francesco Zuccato avait mis son nom et la date de 1570. On sait cependant qu' elles furent faites par les deux frères. Ce furent elles qui excitèrent l' admiration de Vasari par leur excellence, et qui donnèrent lieu au fameux procès raconté ci-dessus. Mais elles ont été, malheureusement, détruites en très grande

Mais nous avons le témoignage de Zanetti qui, dans son traité de la Peinture vénitienne, dit à propos d'Arminio Zuccato : u II l' écrivit (son nom) même sous la petite voûte voisine (de la voûte de l'Apocalypse où il réprésenta la vision, décrite dans l'Apocalypse, des Saints vêtus de blanc montés sur des chevaux blancs. — Il est probable que dans une restauration postérieure à l' époque où écrivait Zanetti, l' initiale A a été changée en F. Du reste un simple coup d'oeil suffit pour voir que la mosaïque est très inférieure à celle de Fr. Zuccato, sans compter que la date 1590 est postérieure de 18 ans à la mort de cet artiste (1572).

partie dans la seconde moitié de ce siècle, lors de la restauration de la voûte, et refaites sur des cartons nouveaux, vers 1870 par la Société Salviati et Cie .

Il existait autrefois, sur le côté de la grande porte, deux Anges des mêmes frères Zuccato aujourd'hui détruits. Ceci ressort du procès. Valerio déposa avoir exécuté avec son frère, entre autres travaux, « deux anges », et Francesco affirma, en énumérant les œuvres de son frère, qu'il avait fait aussi de sa main un ange a cote de la grande porte.

De nombreux travaux furent encore exécutés par les Zuccato en dehors de Saint-Marc. A Santa Maria Nova, église aujourd'hui détruite, il existait une belle plaque de mosaïque représentant saint Victor martyr, en pied, œuvre des mêmes artistes, exécutée, à ce que l'on croit, sur le carton de Bonifacio. Sur cette plaque devait se trouver l'inscription : « Qiiod arte et coloribus pictor, hoc Zucati fratres ingenio, et natura saxis, 1559 » (1). Cicogna, dans la table du IIIe T. des Inscriptions, en rapportant cette inscription, disait que la mosaïque était alors (en 1830) à l'Académie des Beaux- Arts de Venise. D'après cette indication, résultat de patientes recherches faites par M. Jean Saccardo, la Direction des travaux de Saint-Marc, s' étant mise en mouvement, trouva en effet la mosaïque dans l'un des dépôts de la dite Académie. Aujourd'hui on l'admire dans le Trésor de la Basilique de Saint-Marc, où elle a été transportée avec l'autorisation du Ministère de l'instruction Publique, sur les instances de la Fabrique de Saint-Marc, formulées par le Directeur des travaux et fabricien Pierre Saccardo (2).

(*) Zanetti, Délia pittura venesiana.

(2) Cette découverte avec tous ses détails a été publiée, dans le rapport de l' ingénieur Pierre Saccardo : Sut lavori délia Basilica eseguiti l'anno 1885, inséré dans Y Arehivio veneto (T.XXXIII, P. II. — 1886). La même découverte a été, de la part de l'avocat Michèle Caffi, l'objet d'un Mémoire, qui a été publié dans le même Arehivio veneto (T. XXXVIII, P. I, 1889). Caffi y blâme à tort la savante Académie de n'avoir pas soupçonné l' existence de cette mosaïque dans ses magasins où elle était depuis 1808. Comment les Directeurs de l'Académie des Beaux- Arts auraient-ils pu soupçonner l' existence d' un objet d' art, qui ne figurait pas

Vasari cite d'autres œuvres des mêmes frères Zuccato. « Il y a, dit-il, encore beaucoup de portraits : ceux de 1' empereur Charles V, de Ferdinand, son frère, et de Maximilien, fils de Ferdinand et aujourd'hui empereur. De même, la tête de l'Illustrissime Cardinal Bembo, la gloire de notre siècle, et celle du Magnifique . . . faites avec tant de soin et d'unité et si harmonieuses comme lumière, carnation, teinte, ombres et le reste, qu'on ne peut voir mieux ni plus beau dans ce genre de travail » (1).

sur les inventaires et qui était depuis des années enseveli sous des monceaux d' objets sans valeur dans un magasin ?

Caffi s' exprime ensuite ainsi sur la découverte : * Vint enfin, il n' y a pas longtemps le jour du réveil : quelqu' un (sic) s' aperçut de l' importance et de la rareté de ce morceau (ainsi l' appelle Francesco Sansovino) qui était abandonné ; on le transporta, avec l' autorisation du gouvernement, dans la Basilique de Saint-Marc pour y être nettoyé, et rendu ainsi à T admiration publique ... La mosaïque a beaucoup souffert, les bordures surtout se désagrègent et, plus que jamais, sous les figures des prêtres agenouillés. Une restauration générale et soignée est absolument nécessaire et il nous tarde qu'elle soit enfin décidée „. Cet aperçu n'est pas seulement désobligeant pour ceux qui se sont donné tant de peine pour la découverte et la conservation de cette œuvre d'art si précieuse ; il est encore inexact. La mosaïque, depuis qu' elle a été mise au jour, a été consolidée sur les bords et est très bien conservée dans le reste : ce qui dispense d' une restauration qui nuirait à son originalité.

(}) Vasari, Descrizione délie opère di Tisiano da Cador, pittore. — (Florence, Le Monnier, 1857, vol. XIII, p. 52). Il existe en effet, dans les Galeries de Florence un portrait en mosaïque du Cardinal Bembo de moyenne grandeur, dans le fond du quel est écrit : Fs. Et Valerhis Zuchatus ven. f. 1542.

Une plaque de mosaïque, on ne sait duquel des Zuccato, mais probablement de Francesco, existe encore au Musée Civique de Venise, laquelle représente la Vierge avec 1' enfant Jésus et saint Paul, et porte l' inscription : Zucgatus F.

Les Zuccato étaient aussi très appréciés de leurs contemporains. A ce propos citons la lettre que leur adressa M. Andréa Calmo (Délie lettere di M. Andréa Calmo, Libro secondo, nel quale si contengono vari et ingeniosi discorsi Jilosojici, in più lettere a diversi indiriszate, compresi. In Venetia, appresso Fabio et Agostin Zoppini, fratelli, M. D. LXXXIII.).

" Ai ben adottai da M. Giove, e da la natura, M. Francesco, e Missier Valerio Zucchati fradelli.

Nous croyons utile de terminer cette notice sur le premier mosaïste de Venise, en citant son testament, que nous empruntons aux Atti di Baldissera Fiume, notaire vénitien, qui se trouvent aux Archives d' État, à Venise.

In Dei eterni nomine amen : anno ab incarnacione domini nostri Jesù Christi 1572 Indictione prima die mercurii primo mensi octobris rivoalti.

Considerando Io Francesco Zuchato dal musayco fo de m. Sébastian li pericolj di questa fragil nostra vita, sano

Fradei cari, Dio ve conserva per molti anni, per utele e honor vostro, e de sta cittae benedetta, perché considerando quel che se puol considerar e mesurando da un cao a V altro, quanti che fa profession de saver d' ogni cosa, no trovo nigun che ve arriva alla centura, e si no puol nianche esser altramente, che a Y inzenerarve c' hà fatto vostro M. pare, in quel attimo i cieli, i pianeti, i elementi, e la natura, giera tutti unii in acordo a fabbricar tal vostra mestura, parissente, e si no ve manca mem. bro de sorte alguna, grandi convenientemente, boni parladori, facetti, cortesi, intelligenti in saver lezer, e scriver, sonar, cantar, recitar, depenzer, intaiar, desegnar, indorar, e breviter quel che vu vedè co i ochi, el fè co le man e co i pie ; pieni de gratia de bona sorte e vertù ; mô anchora che tutte ste cose dite sia d' apresiarle, le xe squasi niente a respetto al bell' inzegno del far del musaico, cosa fuora del natural concetto, onde che le impossibele a chi non 1* avesse visto, che a componer una figura dal vivo, no ghe fa intrar altre depenture, solamente scaie de piere, rotami di cuogoli, e peci de vero ; con tal descrition ombrizae in ogni bandiera tanto benissimo tirae da far morir da invidia quanti scultori, depentori, e desegnatori se trova, che bisogna più dir ? Infina la massera, la gatta, el can de casa vostra sa far qualche cosa ; mo del conversar mai resterave satie le persone de star con vù, e puô del manizar un' organo, meio ch' a meio, e de far piaseri a quante brigae ve vien dananzi — vu ge i fe con più cuor grando, che la pilela del pozzo del vostro campo, taliter et qualiter, che mai ve strachè a operar cosa che sia in laude de Dio, e del prossimo ; propriamente imitando Y ordene del vostro cognome, che sempre se rampogna in alto azzô che butando fuora le zucche le se possa veder grande e grosse al servizio délie créature, e si ghende e bona testimonianza a la honesta provision che ve dà la nostra signoria de Veniesia, che mai no manca a i meritorii, azzô che cressa i anemi dei spiriti intellettivi, a vegnir a bona perfettion ; ita che a fagando un fasso de tutte le vostre grazie donae dal dolce M. Domenedio el no ve manca si no el dominar de un principao, per compirve da invernicar, ma no ve attristé per questo, perche quel gran filosofo (Vetor Scarpeta) dixe, che chi è vertuoso colù xe

per la Iddio gratia délia mente senso memoria et intelletto ben che alquanto del corpo infermo in leto ho voluto finchè la raggion regge la mente di benj mej disponer et ordinar, et cussi ho fatto venir da me Baldissera Fiume nodaro di Venezia qui in casa mia posta nella contrada di S. Provollo, il quai a una cum li Testimonij sottoscrittj ho pregato questo mio deposito et ultima volumtta scrivësse et doppo la morte mia lo compisse et roborasse secondo li ordini di Venezia. Per il quai l'anima mia raccomando al mio sig.r Iddio et alla beatissima Verzene Maria et a tutta la Corte Celestial. Item casso et annullo ogni mio Testamento che Io avessi fatto. Item Dechiaro che tutto quello io debbo aver da mio fratello Vallerio ge lo lasso in segno de amor et che niuno el possi molestar. Item quanto piaquerà al mio sig.r Iddio sepparar l' anima mia dal corpo et quella a si chiamar voglio esser sepulto a S. Zacharia sotto il portego délie monache dove fu sepulta la prima mia Consorte, et il corpo sij vestito del habito di schapuzini, Cum otto torzi da L. 4 luno solamente et li preti di tuttij duj li hospedallj. Item Io mi trovo di mia raggione in borgo de S. Zorzi a Noal diverse cose mobille per uso di Casa. Dichiaro quelle esser mie et di mia raggione. Il resto di fabriche è pro indiviso tra mi et detto mio fratello.

Il Resto veramente di tutti li miei benj mobelli et stabelli prexenti e futuri Caduchi in ordinarj et prima non scritti a me spettanti et che aspettar mj potese per qualunque modo et via lasso a mia Consorte Chiaretta quai sij

richo, e signoriza el mondo, e si xe la veritae, che ognun che sconvien andar par le man ; si che no resté da perseverar, per crescer mazormente la vostra fama e si ben havè tali manizi, che qualche volta, non havè tempo de andar a manzar, e ve priego, che vi sforzè de arecordarve de mi che ve son svicerao, a la fe de san Zuane ; e se e ston sempre sul pensar de moltiplicar pi la vostra fradellanza ; e no ve voio pi stornir, governeve, azzô che la ponta no ve toia le forme del zipon con sti venti alla devisa, che per no ve dir busia i xe pericolosi. Ste in pase.

Toseto di Lezieri da Jesolo, comentaor de le vostre fadighe.

mia solla herede residuaria et solla Comissaria di tutto ditto mio residuo, et patrona absoluta et che niuno la possi molestar.

Item voglio che ditta mia Consorte debbi dar executione a quella comissione che Io ho fatto circa delli detti atui quai lej se li ritrova haver nelle mani, et cusï la prego a darli dove la sa. Interrogato dal nodaro di luoghi pii justa le leggi ho risposto no voler ordinar altro, Preterea.

Io Isepo fo ms franc.0 zogilier a la forteza a S. Marcho sotto la procolatia vecchia fui testemonio zorato et pregato soto schrissi et Conoscho dito Testador.

Io Zanbap.ta spezier al razo fo del m. ms. Bortolomeo fui testemonio zurado et pregado sottoscrissi.

(A tergo) Testam.t0 Dom^FrancescoZuchati a musayco. q. D. Sebastianj rogatum sub die mercurij primo Mensis octobris 1572.

Indictione prima

Die luni VI m. s. oct. 1572 publicato

Bartolomeo Bozza.

Il entra comme apprenti mosaïste le 18 mai 1532, mais il dut travailler aux restaurations, bordures et autres accessoires, car on ne connaît pas ses travaux antérieurs à 1562, année où il termina la figure du prophète Isaïe dans le grand arc en haut, sur le petit autel de Saint Paul. En 1563, il prit part au célèbre concours avec trois de ses collègues et obtint le troisième rang. Le Saint Jérôme qu'il exécuta en cette circonstance se trouve dans la chambre du Trésor. La même année il fit, sur un carton de Salviati, la figure du Christ qui monte au ciel dans la rosace centrale de la grande voûte au-dessus de l'Ambon gauche. C'était une mosaïque importante pour l'histoire, car elle avait été appréciée et jugée par le Titien et le Tintoret, dans le fameux procès contre les Zuccato. De l'ornement qui l'entou-

rait,' le premier avait dit que c'était une bordure peu honorable; et Francesco Zuccato avait fait remarquer aux juges que les feuillages étaient mal faits et les cercles irréguliers. Le Tintoret avait ajouté que la figure n'avait pas la perfection, au point de vue de la forme et des proportions, de celles de Francesco Zuccato; ce qui prouve, en tenant compte des dispositions des esprits, que c'était au fond une belle figure. Malheureusement, cette mosaïque a été détruite en 1852, lors de la restauration de la voûte, et elle a été refaite plus tard d'une manière très imparfaite sur un carton imitant l' antique.

Autres travaux. — Les noces de Cana, sur le carton du Tintoret, dans la même voûte au-dessus de l'Ambon gauche (1566-1568) ('); le Lépreux guéri et l'Aveugle-né, sur les cartons de Paul Véronèse (2), dans la même voûte (1568-1572); David et Isaïe, sur les cartons de Salviati, aux côtés extérieurs de la grande voûte entre les deux premières coupoles (1572-1576).

Bozza avait encore exécuté, sur les cartons du Tintoret

(*) Dans le Guide artistique et historique (Venise, Antonelli, 1881) le carton de cette mosaïque est attribué à Domenico Tintoretto. Il est au contraire de son père Jacopo, dit Le Tintoret, comme cela ressort du document: 1568, 9 décembre, per M. Jac. Tentoreto depentor, a cassa contadi a lui ducati 20 a bon conto delli cartoni et disegni fa per la Chiesa et li cartoni sono quelli délia cena et nose in Galilea (Arch« d'État, Arch. de la Proc. de supra, Cassier Chiesa, Vol. V).

(2) C'est l'unique mosaïque qu'on sait avoir été faite sur les cartons de Paul Véronèse. Jusqu' alors on croyait que le célèbre artiste n'en avait fourni aucun. Gerspach, dans son livre, La Mosaïque (Paris, Quantin éd.) l'attribue au Tintoret avec la date erronée de 1653. Le Guide susdit attribue au contraire le carton de la mosaïque du Lépreux à Salviati. Mais le document suivant démontre qu'il est de Paul : 1565, Maggio 10 ... . à Bortolo Bossa per aver dato a tns. paolo veronese ducati 5, 4, 3, per li cartoni delli disegni che dito ms. paulo ha fatto del Cristo et cieco nato et del leproso sopra l'altar di S. Polo, etc. (Arch. et vol. susdits). Sur les mêmes Registres figure en date du 1er décembre 1578, un autre paiement fait au même Paul Véronèse per li cartoni délie figure per li musaichi ch'ano da far in Chiesa. Mais on ne sait lesquels.

(1577-1594) H> la mosaïque dite du Paradis, embrassant le sommet de la grande voûte sur le vestibule, avec le Christ assis sur les nuées entre la Sainte Vierge et Jean-Baptiste, et la sainte Croix adorée par les Anges et par nos premiers parents: mosaïque qui fut détruite pour la reconstruction de la voûte et ensuite refaite, vers 1870, par les soins de la Société Salviati et C.ie

Bozza exécuta encore, pour un septième, la mosaïque latérale de la même voûte représentant les Apôtres et les Anges. La mort seule mit fin à ses travaux (1594). Il comptait soixante-deux ans de service ininterrompu.

DOMENICO BlANÇHINI dit ROSSO OU ROSSETTO.

Il était frère de Vincenzo. Il fut admis à travailler aux mosaïques en 1537. Il exécuta les figures des saints Processus et Martinien sur l'arc qui fait face à l'autel de la Madone;

(') En 1884, un examen superficiel des Registres de la Procuratie avait fait supposer que le carton du Paradis, cité dans les Registres comme peint par le Tintoret, était celui qui servit pour la grande mosaïque exécutée par Alvise Gaetano et Giacomo Pasterini sur la muraille de la nef gauche au-dessus du petit autel du Christ. En réalité, il n'en fut par ainsi, comme cela ressort des documents qui suivent. L'autre Paradis, au contraire, fut exécuté sur les cartons de Pilotti, comme nous le montrerons en parlant d 'Alvise Gaetano.

1597, novembre 18. Ducati 12 grossi 14 per l'amontar de brassa 81 tella .... have (eut) ser Bortolo Bossa dal Masaicho per far li disegni che fa il Tintoreto del Paradiso sopra la porta grande délia Chiesia, etc.

1588. Marso 15, a ser Jac. Tintoretto pittor .... duc. 77 per l'amontar délie sotto scritte figure fatte alli Maestri di Musaichi cioè dut Ansoli, uno Adamo et Eva, una Crose, coi altri misterij délia Passion del nro Snor, una vesta, et un libro et altre fatture .... le quai vanno nel volto sopra alla Porta grande et consegnate a ser Bortolo Bossa.

1591. Marso 30, a ser Bortolo Bossa ducati 296 pèr haver fatto musaico sopra la porta grande, cioè il Paradiso, etc.

1591. Marso 30, a ser Bortolo Bossa ducati 296 per haver fatto musaicho sopra la porta grande, Cioè il Paradiso, et fu campo d* oro piedi N. 28 et figure et campo céleste piedi 96 (Arch. d'État à Venise, Proc. de Saint-Marc de supra, Cassier Chiesa, vol. VII).

l'Archange Saint Michel sur le pilastre d'angle qui fait face à l'ambon gauche; la Cène sur le carton du Tintoret dans le grand arc au-dessus de l'autel de Saint Paul et, là encore, sur le carton de Salviati, le Fils de la Veuve de Naïm et la guérison de la Chananéenne, son dernier travail (1567). Pour ces mosaïques, il fut aidé par son père en 1563. Cette même année il prit part au concours dont il a été plusieurs fois question ci-dessus, avec Francesco Zuccato, Giannantonio Bianchini et Bartolommeo Bozza et obtint le dernier rang.

Son Saint Jérôme exécuté à titre d'essai dans cette circonstance se trouve dans la Sacristie.

GlANNANTONIO BlANCHINI.

Il était fils de Vincenzo. Il fut reçu maître en 1556, comme il l'attesta lui-même dans le procès contre les Zuccato. Il toucha son dernier traitement de mosaïste, le 7 mai 1568 Il prit part au concours contre Francesco Zuccato, Bartolommeo Bozza et Domenico, son oncle, et obtint le second rang; le Saint Jérôme qu'il exécuta en cette circonstance, se trouve dans la Sacristie. Il exécuta les figures des saints Pigasio et Exaudinos, une de chaque côté, au bas de la grande voûte auprès de l'Arbre généalogique de la sainte Vierge (1557). Il exécuta aussi la figure du Prophète Jérémie sur la muraille extérieure de la dite voûte du côté de la Chapelle de la B. V. Nicopei a et fit auprès un feston de fleurs et de fruits (1559-1563) (2). A propos de ces travaux, Jacopo Pistoia affirmait, dans le fameux procès de 1563, que les pierres étaient bien travaillées et bien jointes, mais

(1) Arch. d'État, Arch. de la Procuratie de Saint-Marc de supra, Cassier Chiesa, Vol. V.

(2) Dans le Guida artistica e storica (Venise, Impr. Antonelli, 1881), cette mosaïque est attribuée à Pietro Luna avec la date de 1612. Mais nous avons le document suivant qui prouve autre chose.

1560. Zuan Ant. Bianchini .... die aver . . . per aver fatto una figura di Jeremia profeta de musaicho sopra V altar de S. Sidro (saint Isidore) (Arch. susd. Quaderni Chiesa, Vol. V.

que les figures en elles-mêmes n'avaient pas de dessin (!). Il s'occupait également d'architecture, car, dans les Livres de compte de l'Église, en date du 17 août 1566, figure un paiement sous cette rubrique: per sua mer\ede de aver fatto uno modello délia fabbrica de S. Zeminian.

DOMENICO DI SaNTI.

Le premier travail de cet artiste fut la mosaïque de la niche renfermant le tombeau de Vitale Falier dans le Vestibule (2), représentant la Vierge et le prophète Isaïe, avec l'inscription: dominicus. santi, ven. f. A. MDLVI. Il exécuta aussi le Moïse sur l'arc du côté de la grande nef (1570): figure qui accuse le style du XVe siècle et doit avoir été, évidemment, refaite sur la précédente.

GlANNANTONIO MARINI.

Il fut l'élève de Bozza et entra au service de la Basilique comme apprenti mosaïste bien avant l'année 1570, où il commença à recevoir les appointements de maître, Sansovino et Bozza s'étant portés garants de son aptitude (3). Le premier travail, toutefois, qui porte son nom, est Suzanne avec les Vieillards lapidés par le peuple, dans la grande

(!) Zanetti attribue à tort cette critique au Tintoret.

(2) Dans les Registres de la Procuratie cet endroit est appelé : capa délia cappelletta setto il portical délia Giesia et aussi Cappeletta a canto la Chiesa di S. Marco sotto il portical. Arch. d'Etat, Arch. de la Procuratie de Saint-Marc, de supra. Cassier Chiesa. Vol. VI.

(3) Voici le document.

MDLXX, VII Settembre.

Li Clarissimi Signori Procuratori oltrascritti, hauta fede dal San sovino et da ser Bortholo Boza che Zuantonio de Marin già molti ann serve la procuratia et la chiesia corne garzon nel Musaico a detto Boza senza salario alcuno, sia posto in paga a ducati 20 all'anno, acciô pro nunc habbi modo di potersi tratener, sperandosi bona riuscita corne fecero fede li predetti Sansovino et Bozza. (Arch. di Stato in Venezia, Proc. di S. Marco de supra. Ait. Vol. 8, pag. 127).

muraille en haut vis-à-vis de l'autel de la Madone, avec la date de 1576. Elle est gâtée par la figure de Daniel, maladroitement refaite par Pietro Monaco, en 1751. En 1577, il exécuta un Ange qui remet l'épée dans le fourreau, sur le pilastre au-dessus de F Ambon gauche, sur le carton du Tintoret. Il exécuta aussi sur les cartons du même les figures des prophètes Job et Jérémie vers le milieu de l'Eglise (1588), et en outre l'Adoration des Mages, l'Annonciation de la Sainte Vierge, la Transfiguration, la Présentation au Temple et le Baptême de N. S. : le tout sur la grande voûte au-dessus de la clôture de marbre du Chœur (1589). Toujours sur le carton du Tintoret, il exécuta la figure symbolique de l'Eglise sur le pied-droit de la grande voûte le long de la nef droite (1592-1596). Il continua le travail de Bozza aux deux tiers dans les Apôtres et les Anges du Paradis, sur la grande voûte près de la grande fenêtre centrale, avec les cartons d'Aliense (1596-1602), et exécuta seul presque en entier les Elus invités par le Christ, avec les cartons de Domenico Tintoretto, sur la même voûte, n'ayant pu achever son travail à cause de la mort qui le frappa vers l'an 1606.

Le Chanoine Stringa, dans ses Aggiunte alla Vene%ia de Sansovino (Venise, 1604, p. 259), après avoir dit que les salles de Federigo Contarini à la Procuratie de Saint-Marc renfermaient, entre autres, plusieurs tableaux en mosaïque, ajoute : mais le portrait de Sixte-Quint de la main de Giov. Antonio Marini, maître salarié de l'Église de Saint- Marc, est très remarquable.

Arminio Zuccato fils de Valerio.

Il fut accepté comme maître, le 25 janvier 1578 (i577 m. v.), après avoir fait ses preuves avec un petit tableau, que la Procuratie déclara devoir rester dans le Sanctuaire, mais qui, suivant certaines indications des Registres, semble avoir été envoyé, à titre gracieux, avec le Saint Jérôme de Francesco, son oncle, au Duc de Savoie. Il pratiquait déjà l'art depuis plusieurs années, car on trouve, dans l'Eglise de San Pietro in Castello, une pale d'autel en mosaïque faite par lui sur le carton de Iacopo Tintoretto, qui représente

le Paradis et porte la date de 1570 ('). Quant aux travaux exécutés à Saint-Marc par cet artiste dans sa spécialité, le premier fut l'une des figures de Roi avec sceptre et couronne qui sont au bas de la grande voûte de l'Apocalypse sur le devant et précisément celle qui porte les initiales A. Z. F. Là encore il exécuta un Saint Jean l'Évangéliste prêchant (1579), et en face une autre figure de Saint Jean recevant le livre de l'Ange, et celui-ci sur le carton de Palma en 1580 (2). On a encore de lui la figure de saint Pierre dans le pied-droit gauche de la voûte au-dessus du parapet du Chœur, sur le carton du Tintoret (1592-1597); les deux Lévites et un Ange en demi buste, sur les cartons d'Aliense, dans les voûtes des tribunes entre le Chœur et la Chapelle de la Madone (1601-1608); et finalement la pale de l'autel de Saint Léonard, qui en a été ôtée quand cet autel a été refait et dédié à la Sainte Croix. L'autel est aujourd'hui celui du Saint-Sacrement. On ignore ce qu'est devenue l' ancienne pale en mosaïque (3)

(*) Outre cette pale de l'Église de S. Pietro, il y en avait encore une du même auteur à S. Sebastiano, qui représentait la Conversion de S. Paul et qui, suivant certaines données, dont nous n'avons pas à nous occuper, devait être de peu postérieure à 1588. Elle a subsisté jusqu'à nos jours, et tous les guides en font mention, même le dernier publié par Fulin et Molmenti (1881, impr. Antonelli). Ils disent qu'elle est en désordre; mais le fait est que dans la dernière restauration de 1' Église, terminée il y a quelques années, elle a disparu entièrement, le mur où elle était ayant été recouvert d'un crépi. On y lisait l'inscription : Arminii Zuccati, non colore, sed saxis opus.

(2) Aucun auteur n'avait donné jusqu'ici les noms du peintre et du mosaïste de ce beau travail. Nous les trouvons dans le passage suivant du Cassier Chiesa, Vol. V.

1580. Marso 31. a ser Giacomo Palma pittor per dot figure fatte in tela a ogio per farle nella giesia de S. Marco in musaicho et sono un angelo che porge un libro a S. Zuane Evangelista, ducati dodeci, quai figure fur ono consignate a ser Arminio Zuchato maestro de musaicho.

Arch. d'État, Arch. de la Proc. de supra.

(3) Il existe au Musée Civique de Venise une petite table de mosaïque représentant le Christ en croix, sous lequel on lit: Arminius Zucatus. F. Ce doit être celle dont il est dit dans les Schede de Cicogna sur Zuccato : Don Agostin Correr possède un petit cadre de la

Zanetti, dans son Traité sur la peinture vénitienne, affirme que, de son temps, on lisait le nom d' Arminio Zuccato même sous la mosaïque de la première tribune des galeries-nord, qui représente les bienheureux de l'Apocalypse vêtus de blanc et montés sur des chevaux blancs. Une restauration postérieure doit avoir altéré l'inscription, qui aujord'hui contient les initiales évidemment refaites F. Z. V. F. et l'année MDXC.

Arminio fit son testament, le 21 janvier 1605 m. v. (c'est-à-dire 1606) par acte passé devant le notaire Andréa Ercoli; mais on ignore l'année de sa mort.

M. Caffi, avocat, dans son Mémoire intitulé : Un mosaico a Vene%ia, etc., fait encore mention d'une table plus grande avec la Madone, l'Enfant et saint Paul, sous laquelle était écrit A. Zucatus F. Après avoir parlé d'autres travaux du même artiste déjà décrits par nous, il ajoute: «La très noble famille des Mora (à San Felice). éteinte depuis plusieurs années, possédait une table de mosaïque avec la Fuite en Egypte; c'était probablement un témoignage de gratitude offert par Arminio à un Mora, Procurateur de Saint-Marc, lequel avait contribué avec ses collègues à le faire admettre au nombre des mosaïstes ordinaires de la Basilique Ducale. Cette table d'une très grande valeur a passé par héritage dans la famille vénitienne Sernagiolto, qui la conserve encore dans son palais; elle porte V inscription suivante: Arminius . Zucatus — venetus — Ouem templi divi marci procuratores — inter musaici operis artifices — publico stipendio liberaliter honestarunt — faciebat M.DLXXX.

Lorenzo Ceccato dit encore Lorenzo de Batista.

Cet excellent artiste avait été reçu comme apprenti au service de Giannantonio Marini, le 28 juillet 1577. Quatre ans et demi plus tard, c'est-à-dire le 15 janvier 1582, (m. v-

hauteur d' un bras environ fait en forme de petite table d'autel. C'est une mosaïque avec Christ en Croix dans un paysage, et sur un rocher on lit ; Arminius Zucatus F.

1581), il faisait son chef-d'œuvre et était admis comme maitre (*). Les premiers travaux qui portent son nom sont les deux figures des prophètes Moïse et Osée exécutées sur les pieds-droits de la voûte qui est en face de l'autel de la Madone (1590). Pendant sa longue carrière de mosaïste au service de la Basilique, il exécuta beaucoup d'autres œuvres; les voici:

Les cinq premiers épisodes de l'Histoire de Suzanne sur les cartons du Tintoret (2) et de Palma le jeune, sur la grande muraille en face de l'autel delà Madone, travail achevé en 1591; les Prophètes Moïse et Elie dans l'arc à côté du petit autel de S. Paul (1593); Saint Athanase, sur le carton du Tintoret, dans une des premières arcades supérieures de la nef gauche (1595-1597); neuf bustes de Saints dans autant de ronds et les figures des sainte Lucie et Justine, sur les cartons du même, dans deux arceaux des galeries au-dessus de l'entrée de la Chapelle des Mascoli (1597-1603); la figure de femme représentant la Synagogue sur le carton de l'Aliense (3), dans le pied-droit de la grande voûte de la nef droite (1501-1603); les saints Cosme, Damien, Leucmon et Hermolaùs, sur le carton du Tintoret dans l'un des petits arceaux sur les galeries de la même nef

(J) V. à la fin les Documents relatifs aux mosaïques, N. 29.

(2) Le Guida artistica e storica di Venesia (Venise, Typographie Antonelli, 1881) attribue à Domenico Tintoretto, et en outre à Palma, les cartons de cette mosaïque. Les documents suivants, au contraire, montrent qu'elle est de Jacopo et non de Domenico.

1576. Giugno 25. Per spese per la giesia \\ a S. Jac. ditto Tintoretto duc. 15 per sua fattura de figure n. 6 de V istoria de Susana. etc.

1588. Agosto 27. A S. Jac. Tentoretto pittor per Vamontar de figure N. quatordese che ha fatto a m.ro L.so cechato maistro de musaico nell'istoria de Zusana sopra alla porta délia Capella nova è . . . s'aggiunge fegure due per moite teste de turbe et architeture ed una fontana, etc. (V. les Documents relatifs aus mosaïques).

(3) Le guide ci-dessus attribue au Tintoret le carton de cette mosaïque. Elle est au contraire de l'Aliense, comme on le voit par ce passage du Cassier Chiesa: 1601 dicembre 14. a Ser Ant. Aliensis Pictor duc. 7 gr . . . sono per Vamontar de una fegura denominata la Sinagoga la quai si fa de Musaico in Chiesa .... per ser Lorenzo Ceccato (V. les documents susdits).

(1603-1609) ; la Communion des Apôtres sous les deux espèces, sur le carton de l'Aliense, dans la rangée supérieure au-dessus de l'autel de la Madone (1611-1617); l'Apparition du Christ à Emmaûs, le Départ des disciples de la Cène, sur les cartons de Leandro Bassano, dans la rangée inférieure de la dite muraille : travaux exécutés en compagnie de Giacomo Pasterini (1617): saint Thomas devant le roi des Indes et le martyre du même Saint, sur les cartons de Tizianello, dans la grande voûte au-dessus de la nef gauche : travaux également exécutés en compagnie de Pasterini, moitié chacun (1621); environ la quatrième partie du Crucifiement de saint Pierre et de la Décollation de saint Paul, sur les cartons de Palma, dans la rangée supérieure de la grande muraille de la nef gauche, le reste ayant été exécuté par G. Pasterini Luigi et Gaetano (1624); la Naissance de Jean-Baptiste sur le carton de GirolamoPilotti, dans le Baptistère à côté de la fenêtre (1628): mosaïque qui porte faussement le nom de Francescp Turresio, comme nous le verrons bientôt : enfin saint Méthode sur le carton de Pilotti, dans l'angle gauche de la muraille de la nef à gauche, dernier travail de Ceccato (1630-1631). Ces derniers travaux sont les meilleurs et dignes de l'époque de Zuccato. — Turresio, qui mit son nom sur l'avant-dernier, était le neveu de Ceccato et apprenti mosaïste, mais de talent médiocre, si bien que, ayant fait ses preuves, en 1637, pour passer maître, il ne réussit pas. Nous voyons par le Journal de Caisse de la Procuratie que, dans les dernières années de Ceccato, il allait parfois recevoir pour lui le salaire bi-mensuel (l); ce qui donne à supposer qu'il l'aidait encore dans le travail des mosaïques, et explique comment il put s'arroger un mérite qui ne lui appartenait pas, en substituant son nom à celui de son oncle au bas d'un œuvre remarquable, alors que ce dernier, désormais vieux et impotent, n'était plus en état de découvrir la fraude. Nul doute, du reste, que la mosaïque dont il s'agit,

(*) u 1629, Giugno, 1, per Lorenzo Cecato maestro di masaico à cassa. Duc. 12. gr. 12, contadi a lui per la sua paga di maggio et sugno présente, H ebbe Francesco Toresso suo nipote „.

Arch. d'État, Arch. de la Proc. de supra, Cassier Chiesa. Vol. XIII.

ne soit l'œuvre de Ceccato, comme nous en avons la preuve authentique dans les Registres de la Procuratie (*).

Alvise (Louis) Gaetano et Girolamo son fils.

On voit par les documents que Gaetano reçut le 25 janvier 1595 (m. v. 1594), le prix d'un S. Jean fait pour son chef-d'œuvre. A partir de cette époque, il travailla sans cesse pendant environ trente-six ans dans la Basilique, soit seul, soit en compagnie de son propre fils Girolamo, ou même de Ceccato, de Pasterini et autres, exécutant un grand nombre de travaux importants, dont nous citerons ici les principaux : les Saints Castor, Claudien, Nicostrate et Symphorien dans les petites arcades sur les galeries de V angle gauche du transept avec l'inscription: Aïoisi Cajetani manu (1597-1599); un Chœur de Saintes pour l'achèvement du Paradis ; (remarquons que ce Paradis, comme on le voit par les Registres de la Procuratie, avait été composé sur le carton de l'Aliense, et existait avant celui que nous admirons aujourd' hui et qui fut refait par le même Gaetano sur la grande muraille de la nef gauche, comme nous le dirons plus loin) ; la figure du Sauveur sur le carton de l' Aliense dans le pied-droit antérieur de la grande voûte de la nef gauche (1601) ; les Élus invités par le Christ, sur le carton du Tintoret, au bas de la grande voûte, au-dessus du vestibule, dans la petite partie laissée inachevée par Giannantonio Marini (1607-1609); plusieurs figures d'Apôtres et d'Anges sur la même voûte, près de la grande fenêtre cen-

(*) u 1628, luglio 12. A cassa d.ti 30 contadi a Gerolimo Piloti pitor per aver fato de pitura il quadro de S. Giov. Batia, che sara fato di musaico da Lorenso Cecato nella capella del Battisterio per messo la porta; sono figure N. 6 a ragione di d.ti 5 per figura „.

1629, gennaio, 29. A Lorenso Cecato dal niusaico d.ti 199 gr. 8, si da credito per mosaico fato nella Cappella del Battisterio piedi N. 93 a ducati 2 gr. 3 P. 13 il piede.

1629, gennaio, 30. A Massimo marangon per haver fatto le armadure in capella del Batisterio per far il lavoro di musaico di Lorenso Cecato et ritornate a disfar dopo finito il lavoro.

Arch. et Registres susdits.

traie (1612) ; l'Enfer, sur le carton de Maffeo Verona, sur la même voûte de la rangée inférieure (1613-1619) la Descente de Croix, le Christ aux Limbes, la Résurrection et l'Ascension dans les quatre lunettes extérieures de la rangée supérieure de la façade principale, sur les cartons de Maifeo Verona (1617-1618). Ces mosaïques furent payées à forfait, et non sur mesure, comme cela se pratiquait ordinairement, et, de plus, Y auteur reçut, à titre de gratification, 50 ducats per aver perfettamente fatta la sopradita opéra (2). Toutefois dans la réalité, la solidité ne répondit pas à cette perfection tant vantée. Les mosaïques, surtout parce qu' elles étaient en grande partie composées de petits cubes de pierres, au lieu d'émail, souffrirent bientôt des intempéries de l'air et dépérirent à un tel point que, avant la restauration qui vient d'avoir lieu, surtout dans les deux du milieu, on avait peina à reconnaître ce qu' elles devaient représenter.

Gaetano exécuta, avec l'aide d'autres artistes, presque toutes les mosaïques de la grande muraille et de la grande voûte de la nef gauche. Nous savons par Stringa que les mosaïques antiques préexistantes, quoique délabrées, avaient été confiées pour la rénovation à Gaetano, dès l'année 1601 (3). L'année suivante, l'Aliense en donnait les premiers cartons ; toutefois, Gaetano n' y mit la main qu' en 1607. Ce sont : saint André, apôtre, devant le Proconsul, et le Crucifiement du même Saint dans la grande voûte : sujets, exé-

(*) Cette mosaïque qu' on avait crue jusqu' ici de G. A. Marini, est au contraire de Gaetano, comme l' indiquent les documents suivants :

" 1616, marzo 9. A ser Alvise Gaétan maestro de mosaicho ducati 475 se li da credito per lavoro de mosaicho fatto nell' inferno, etc.

a 1619, agosto 21 A Alvise Gaétan Maestro de musaicho, ducati 309 e gr. 9, per tanti se li da credito per V amontar de musaico fatto in chiesa di S. Marco nel volto grande, tra le doi porte maggiori, parte de V istoria delV inferno, dov' è la bocca délia furia infernal fatta per mano del sopradictOj etc.

(Arch. d' État à Venise, Arch. de la Proc. de Supra, Cassier Chiesa, Vol. XI).

(2) Arch. d'État, de la Proc. de Supra, \Cassier Chiesa, Vol. XI, 15 mars 1618.

(3) Aggiunte alla Venesia del Sansovino, 1604.

cutés par Gaetano avec son fils Girolamo sur les cartons de l'Aliense (1607-1620); la rosace centrale (1615); la Chute de Simon le magicien, sur le carton de Padovanino, en haut de la grande muraille, où travailla, pour une neuvième partie, le même Girolamo (1619-1620); saint Jean et son Martyre, sur la grande voûte, ce dernier aussi exécuté en compagnie du fils, sur le carton de Padovanino (1621); la Prédication et la Mort de saint Jacques, dans la grande voûte: travaux, pour les deux tiers, de Gaetano, le reste de Pasterini, sur les cartons de Tizianello (1622-1623); le Crucifiement de saint Pierre et la Décollation de saint Paul dans le haut de la muraille, pour la moitié environ de la main de Gaetano, pour l'autre moitié de Ceccato et de Pasterini, sur les cartons de Palma (1624) ; le prophète Joël, sur le carton de Girolamo Pilotti, dans le pied-droit de la grande voûte (1627) ; le Paradis au bas de la grande muraille, éxécuté sur le carton de Pilotti (*), moitié par Gaetano et moitié

(*) Ce carton était conservé au couvent des religieuses de San Lorenzo à Venise. Ce dernier ayant été supprimé, il a été vendu et revendu, jusqu' à ce qu' il devînt la propriété d' un certain Fumi, marchand de tableaux antiques à Venise, sur le Campo de S. Stefano. Il était resté là de longues années, toujours regardé comme l'œuvre de Girolamo Pilotti, comme l' affirmaient les auteurs et les guides. Mais, soit d' après certains passages incomplets des Registres de la Procuratie, soit sur la foi du livre récent de Gerspach, intitulé La Mosaïque, cité ici plusieurs fois, l'opinion a commencé à se faire jour, qu' il devait être l' œuvre de Jacopo Tintoretto, et alors, celui qui Y avait acheté de Fumi, en a proposé l' acquisition au Gouvernement. Une Commission nommée à cet effet se prononça en faveur du Tintoret, et le Ministère donna l'ordre à la Fabrique de Saint Marc de l' acquérir pour le prix de 8,500 francs. Ceci se passait en 1' an de grâce 1885. Cependant une étude approfondie des Registres de la Procuratie de supra, faite dernièrement, a mis hors de doute que le carton est vraiment l' œuvre de Girolamo Pilotti, comme on le croyait tout d' abord ; ce que prouvent, du reste, les documents qui suivent.

u 1625, ottobre 26. Per Girolamo Pilotti Pittor a cassa duc. 50 contadi a lui a conto del Paradiso che ha da esser fatto de musaicho nel fianco del capitello, etc. „. (Capitello désignait l'édicule avec petit autel du Christ).

u 1628, gennaio, 28. A Gier. Pilotti pittor a cassa duc. 250 contadi a lui per haver fatto il quadro grande in pittura del paradiso che va fatto

par Pasterini (1628-1631) : dernier œuvre d' Alvise Gaetano, qui cessa de travailler, de même que Ceccato et Luna, en 1631, probablement parce qu'ils périrent, tous les trois, victimes de la peste qui sévissait à cette époque.

Quant à Girolamo, son fils, on sait par les Registres de la Procuratie qu'il fit ses preuves de maître en 1614, avec un Saint Jean-Baptiste, à Y extérieur de V Église, aujourd' hui perdu, et qu'il mourut en 1622, après avoir aidé son père dans les travaux désignés ci-dessus.

Citons encore un curieux détail concernant le père privé de son fils, détail qui ne peut s' expliquer que par un excès étrange d'amour paternel. Quand ils travaillaient tous les deux ensemble, ils recevaient, en proportion de leur talent respectif, un salaire différent : le père plus, le fils moins. Or, quand celui-ci fut mort, le père continua à considérer tous ses travaux exécutés, en partie de sa propre main, et en partie de la main de son fils, en perdant naturellement la somme allouée au concours de ce dernier. La chose paraissait alors même si étrange que le Procurateur Caissier, en enregistrant qu'il faisait, après la paie d'Alvise Gaetano, celle de quondam ser Gerolamo suo figlio, jugeait convenable de justifier le fait en ces termes : cosi ricercando il ditto Alvise.

Pietro Luna.

Il appartenait à l'illustre famille de verriers muranais, qui, au commencement du XVe siècle, s'appelaient Molino ou de Molino, puis Molinari, et qui plus tard prirent, de

de musaicho da Alvise Gaétan et Giac. Pasterini maestri di musaicho nella fasada grande sora il Capitello, etc. „.

u 1628, gennaio, 28. A Gier. Pilotti duc. 300 sono per V amontar de un carton grando in pittura del paradiso per far di musaiche nella fasada grande in chiesa sopra il Capitello, nel quai vi sono figure 62 1/2, etc.

* 1828, aprile 13. A cassa ducati 3 gr. 21 contadi telarol per tella

brassa 12 per far una sonta al quadro del Paradiso che si fa di musaico „ (Remarquons que le carton présente cette adjonction). .

Suivent d'autres détails de paiements faits aux mosaïstes pour le même travail.

(Arch. d' État. Ar. de la Proc. de supra, Cassier Chiesa. Vol. XII et XIII).

T enseigne de la fabrique de verre qu' ils avaient à Murano, le nom de la Luna ou de Luna. Outre ce mosaïste, on cite encore Giacomo et Alvise qui, ayant été demandés à titre gracieux à la République par Cosme II, grand-duc de Toscane, demeurèrent longtemps comblés d'honneurs auprès de lui- on cite également Francesco, auteur d'un Diario manuscrit, qui va de 1Ô25 à 1631 et qui est conservé à la Bibliothèque Marciana

Quant au mosaïste Pietro, nous savons que son premier travail fut le portrait du prophète Daniel, qui est sur le pied-droit de la grande voûte au-dessus de l'autel de la Madone (1612). Il exécuta encore une Vierge avec l'Enfant sur le carton del' Aliense (1613) et deux Anges et une tête dans un rond, dans les petites arcades des tribunes, entre la chapelle de la Madone et l'autel de saint Paul (1617); et en outre, les saintes Anastasie, Catherine, Lucie et Barbe, sur les cartons de Pilotti, dans autant de ronds sur un arceau des galeries au-dessus de la porte du Trésor (1630-1631). Ce fut là le dernier travail de Luna, qui disparut, en même temps que Ceccato et Gaetano, en 1631, victime, lui aussi, sans doute, de la peste, comme les autres dont nous avons parlé.

C'était un bon artiste, mais d'un mérite inférieur aux deux précédents et à PasterinL autre contemporain, de manière que, au lieu de travaux importants, il dut s'occuper de restaurations ou de travaux d' ornementation ou accessoires, comme cela se voit par les Registres de la Procuratie.

On sait positivement qu' il exécuta, entre autres choses, avec Pasterini, les contours à feuillages des lunettes en haut sur la façade principale de l'Église.

Giacomo Pasterini.

Pasterini fit son chef-d'œuvre en 1614 avec une figure de saint Jean-Baptiste composée à l'extérieur de la Basilique, refaite plus tard par Girolamo, fils d' Alvise Gaetano, en 1622, comme il a été dit ci-dessus. Nombreuses sont les œuvres que cet excellent artiste, le dernier des véritables

(!) La Voce di Murano, du 25 janvier 1868, N. 4.

maîtres de mosaïque, exécuta, soit seul, soit en compagnie d'autres, à Saint-Marc. Nous citerons ici les principales avec leurs dates respectives :

Le Suaire entre les deux petits anges dans la façade de la Piazzetta, au-dessus de l'image de la Madone: travail antérieur de Marini, refait par Pasterini sur le carton de Maffeo Verona en 1615, et renouvelé, du reste, en ce siècle par Giovanni Moro en 1829; Dieu sur le trône avec l'Agneau et les symboles des Evangelistes, et plus au dessous, aux côtés, les Vieillards de l'Apocalypse avec les couronnes en main : admirable mosaïque exécutée sur le carton de Maffeo Verona (1615-1619), dans l'une des petites arcades en haut an-dessus de la porte de Saint Clément, qui cependant a beaucoup souffert dans le milieu; l'Apparition du Christ aux disciples d'Emmaùs, la Céne à Emmaûs et le Départ des disciples de la Cène, dans la grande muraille au-dessus de l'autel de la Madone : mosaïques exécutées sur les cartons de Leandro Bassano en compagnie de Lorenzo Ceccato (1617); le Père Éternel entouré de petits anges, sur le carton d'Alessandro Varotari, dit le Padovanino, dans la demi-cuvette au-dessus de la porte à l' intérieur de la Sacristie (1619-1621) : mosaïque pour laquelle Pasterini reçut, en plus de son salaire, une gratification de 15 ducats, et que sa beauté a fait, à tort, attribuer jusqu'ici aux Zuccato (*).

(x) Dans le livre intitulé : La Mosaïque, de Gerspach, p. 178, cette mosaïque plusieurs fois citée, est attribuée à Francesco et à Valerio Zuccato. De même, dans le Guida artistica e storica di Venezia, Venise, Antonelli, 1881. Les passages suivants du Cassier Chiesa prouvent, au con. traire, quelle est de Pasterini.

1619, Agosto 31. A cassa ducati 51, gr. 12, contadi a Alessandro di Varotari (surnommé le Padovanino, parce qu' il était né à Padoue de Dario, peintre et vénitien), per aver fatto un quadro di pittura nel Volto dentro la porta délia sagrestia di S. Marco et de più haver fatto il disegno colorido che va atorno detto volto.*

2622, gennaio 26. A Giac. Pasterini Maestro de Musaicho d.ti 85, gr. 16 se li da credito per V amontar de musaicho piedi N. 50, fatto nel volto sopra la porta délia sagrestia dove è il Padre eterno con una gloria de anzoli et il frizzo et fogliami atorno in ragion de duc. uno. 17. 4 il piede giusto la sua condotta, polizza 19 luglio passato.

(Arch. d' État Arch. de la Proc. de supra, Cassier Chiesa. Vol. XI).

L'œuvre lui-même montre, d'ailleurs, à quel point la perfection du carton peut influer sur celle de la mosaïque. En effet, tant qu'il travailla sur les cartons du Padovanino, Pasterini se maintint à la hauteur des Zuccato, mais, au contraire, quand il travailla plus tard sur les cartons maniérés de Pietro Vecchia, il inaugura lui-même l'ère de la décadence.

On doit encore en partie à Pasterini le Saint Thomas et le Roi des Indes et le Martyre de saint Thomas, sur la grande voûte de la nef gauche : travaux exécutés seulement pour un peu plus de la moitié par Pasterini, le reste par Ceccato, sur les cartons de Tizianello (1621) (!); la Prédication et la Mort de saint Jacques : travaux aussi pour un tiers de Pasterini, le reste de Gaetano, sur la même voûte et avec les cartons de Tizianello (1622-1623) ; le Crucifiement de saint Pierre et la Décollation de saint Paul : travaux pour un quart de Pasterini, le reste de Gaetano et de Ceccato, sur les cartons de Palma, dans la grande muraille de la même nef gauche (1624). — Le Paradis, dans la même muraille, exécuté, pour une moitié, par alvise Gaetano, sur le carton de Girolamo Pilotti (1628-1631).

A partir de 1631, les Registres de la Procuratie ne font plus mention de Lorenzo Ceccato, d'Alvise Gaetano et de Pietro Luna : victimes probablement de la peste, comme il a été dit ailleurs. Le seul survivant et l'unique maître de mosaïque qui reste à Saint-Marc, est Pasterini, lequel depuis 1626, avait concentré tous ses soins sur la mosaïque dite per terra, c'est-à-dire sur le pavé de la Basilique. Les Registres nous apprennent encore qu'il composa, en 1634, sur le carton de Pilotti, un Orphée, qui est probablement le joueur de violon, dont il subsiste un reste entre les gros pilastres de l' angle droit du transept en face de la porte de Trésor.

Ses autres œuvres secondaires sont : la figure de saint Grégoire dans l'angle en haut, au-dessus de la Chapelle de

(*) D'après Gerspach /. c, le carton serait du Titien ; mais, à l'époque où cette mosaïque était exécutée (1621), il était mort depuis un demi siècle environ. Il est au contraire de Tizianello, fils de Marco, dit di Tiziano, neveu, ce dernier, de Tiziano Vecellio dit Le Titien.

Saint Isidore sur le carton de Pilotti (1632); la figure de saint Jérémie au-dessus de Y un des pieds-droits de la grande Toûte, en face de Y autel du Saint-Sacrement, sur le carton du même 1634) : ^es saints Sergius et Bacchus sur les cartons du même dans V une des petites arcades de la nef gauche, au-dessus des galeries (1635-1636); les saints Théodore, Procope, Théopiste et Eustache, dans l' autre des petites arcades, aussi sur les cartons du même (1636-1637); une Madone avec l'Enfant et une autre Madone entre deux anges, dans le pied-droit sud de la grande voûte près de la façade (1639); Ie b°n Larron et Judas pendu à Y arbre, sur les cartons de Pietro Vecchia, dans les deux pieds-droits opposés de la même voûte (1640); les Lépreux guéris par le Christ, dans la grande voûte au-dessus de l'autel de la Madone, et les Évangélistes dans la muraille correspondante sur les cartons de P. Vecchia (1642-1648); l'Adultère accusée, dans la grande voûte susdite, et Jésus qui chasse les profanateurs du Temple, dans la même muraille, également sur les cartons de Vecchia ; la Sagesse entre quatre anges dans l'une des petites coupoles de là nef gauche, sur le carton de Vecchia: dernier œuvre de Pasterini, qui cessa de travailler en 1653, et mourut avant 1655.

Avec Giacomo Pasterini se termine la liste des véritables maîtres de mosaïque, qui surent élever si haut cet art à Venise, contribuant par leurs œuvres à embellir et à décorer F insigne Basilique de Saint-Marc.

Après lui et même déjà de son vivant, la mosaïque ne suivait que trop les déplorables errements de la peinture et ne produisait plus que des œuvres détestables, soit à cause de la médiocrité des modèles, soit par le défaut d'exécution ou la mauvaise qualité des matériaux, parmi lesquels l'émail occupait la moindre place, et les pierres avaient bien souvent la couleur dont le pinceau du mosaïste les revêtait, le travail une fois terminé.

Il est donc naturel que nous possédions si peu de détails sur les auteurs des nombreux travaux, qui furent exécutés

durant cette période si funeste à Fart, laquelle commence définitivement à la mort de Pasterini et va jusqu' à Y arrivée à Venise du romain Leopoldo dal Pozzo, c'est-à-dire de 1653 à 1715. On sait bien que les nombreux cartons de Pietro Vecchia et de Giannantonio Fumiani furent reproduits en mosaïque; mais ni les historiens, ni les guides ne s'occupent des mosaïstes ; et cela, soit parce que, dans la décadence générale des arts, l'exécution n'était plus habituellement confiée au mérite individuel, mais se faisait en commun* comme de nos jours; et soit, parce que l'art musif ne méritant plus désormais en lui-même d'être rangé parmi les beaux-arts, ceux qui l'exerçaient n' étaient pas considérés comme des artistes, mais comme de simples ouvriers, aussi peu dignes d' attention, que les menuisiers et les maçons qui travaillaient continuellement à Saint-Marc.

C'est pourquoi nous n'avons pas jugé nécessaire de continuer nos recherches dans les volumineux Registres de la Procuratie de supra pendant cette dernière période de temps ; toutefois, pour compléter notre travail, nous citerons avant tout les œuvres de certains mosaïstes de l'époque précédente, lesquels, vu leur médiocrité, ne méritaient pas de figurer sur la liste des grands maîtres, et ensuite nous exposerons ce que r on sait sur ceux qui travaillèrent durant la malheureuse époque indiquée ci-dessus.

Mosaïstes secondaires et leurs œuvres connues.

Giovanni De Mio dit le Visentin.

Il était contemporain des frères Bianchini, et l' on prétend qu' il travailla avec Vincenzo au grand Arbre généalogique de la sainte Vierge, comme nous l' avons dit ailleurs. On prétend encore lui attribuer la figure de saint Jean, aujourd'hui détruite, qui était dans la partie supérieure de la niche renfermant le monument de la Dogaresse Michiel dans l'Atrium. Il était aussi peintre, et, au dire de Zanetti, ses œuvres se trouvaient à la Bibliothèque.

Febo Bozza.

Il était fils de Bartolommeo et fut accepté comme apprenti au service de son père, le 23 janvier 1583. En 1587, il fit pour chef-d'œuvre la figure de saint Jean Damascène, sur le carton du Tintoret, dans V un des premiers petits arceaux à gauche sur les galeries, qu' il signa ainsi : Feb. B. F (1589), et il continua ensuite pendant plusieurs années à travailler, mais à des œuvres secondaires.

Ettore Locatello.

Il fut accepté le 25 octobre 1587, comme apprenti au service d' Arminio Zuccato. On lit son nom (Ector Locatellus) sous un Saint Nicolas, qu' il fit pour chef-d' œuvre, sur le carton du Tintoret, en 1605, dans une niche à fond plat existant au-dessus de la loggia à droite dans la façade principale. Cette mosaïque, qui plus tard aurait été jugée excellente, fut alors jugée insuffisante, et Locatello resta apprenti mosaïste jusqu'en 1615, année où il obtint le titre de maître avec un Saint Gérard exécuté, disent les Registres de l'Église nel capitello ultimo fuora délia Chiesa sopra la Carta : mosaïque qui fut ensuite refaite par Domenico Cadenazzo.

On trouve ensuite le nom de Locatello associé à ceux de Luna et de Pasterini dans les années 1617 et 1618, pour les mosaïques à feuillages des petits arcs qui entourent les lunettes supérieures de la façade. Les Registres de la Procuratie V appellent souvent Bubatello et parfois changent encore son nom d' Ettore en celui de Vettor.

Don Ciprian du monastère de Saint- Antoine.

On sait seulement qu'il fit son chef-d'œuvre et entra en charge le 26 décembre 1606, et que, le 20 avril 1609, il était déjà partito per obedien\a dei suoi superiori.

Andréa Verier.

Elève de Giannantonio Marini, il se présenta, en 1616, avec un Saint Sylvestre, fait comme chef-d' œuvre dans un arceau au-dessus de la porte du Trésor: essai qui ne fut pas accepté.

Alvise Marini.

Il était fils du célèbre Giannantonio. Il fit pour chefd' œuvre, en 1620, la figure de saint Apollinaire sur le carton du Padovanino, en haut au-dessus de la porte du Trésor, qui, toutefois, ne fut pas jugée bonne et néanmoins lui fut payée, les maîtres ayant déclaré qu' il ne savait pas même tailler la pierre (manco tagiar le piere). Il refit ensuite ses preuves, en 1626, avec la figure de saint Paul, sous Pédicule en haut du coté-nord, dans V angle vers V horloge rmosaïque qui lui valut cette fois la charge de maître. Il prêta mainforte à Pasterini et fit des restaurations ; mais on ne connaît rien qui porte son nom.

Domenico Cadenazzo.

Le travail qui valut à ce mosaïste le titre de maître fut un Saint Gérard exécuté en 1640, sur le carton de Pietro Vecchia, dans le côté-sud extérieur de la Basilique : mosaïque qui a été perdue. Il exécuta encore, toujours sur les cartons de Vecchia, le Centurion en prière et la Chananéenne, dans la grande voûte au-dessus de l'autel de la Madone (1641-1648). Il fit aussi la figure de sainte Hélène auprès de la Croix, sur le carton du même, dans l'une des petites arcades sur les galeries, dans l'angle droit du transept (1646); et enfin, vis-à-vis, la Déposition du Corps de Saint Marc, autre conception de Vecchia.

Il fut encore admis, en 1653, à travailler à la mosaïque per terra, c' est-à-dire au pavé.

Angelo Roncato.

Il travaillait en 1645. Il devint maître après avoir fait pour chef-d'œuvre la figure de Constantin, à côté de la sainte Hélène de Cadenazzo citée ci-dessus (1646). Il exécuta encore lesfigures de Rachel et d'Hérode avec le Massacre des Innocents dans l'autre des petites arcades du même angle droit du Transept (1652): le tout sur les cartons de Vecchia. Beaucoup plus tard (1671) il devint maître de mosaïque per terra.

PlETRO SCUTARINI.

Il fit, à titre d'essai, un Saint Gabriel Archange, en 1646, dans la voûte au-dessus de la galerie qui donne sur l'autel du Saint-Sacrement et fut nommé maître: il exécuta aussi de l'autre côté les figures des Saints Théodore et Georges.

GlAMBATTISTA PAULUTTI.

Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il fit pour chef-d'œuvre un Saint Michel voisin du Saint Gabriel de Scutarini et qu'il obtint le titre de maître (1658).

GlACOMO ClGOLA.

Il fit pour chef-d'œuvre une figure de l'archange Raphaël, en haut vers l'autel du Saint-Sacrement, et fut reçu maître en 1665.

Agostino da Ponte.

Son travail connu est un Saint Antoine éxécuté pour le concours qui lui valut le titre de maître, sur le carton de P. Vecchia, dans la voûte supérieure à la galerie qui donne sur l'autel de Saint Clément (1667).

Giuseppe Paulutti.

Il fut reçu maître avec la figure de saint Joseph, exécutée sur Tune des arcades auprès de l'autel de la Madone (1670). On lui doit les mosaïques de la grande voûte au-dessus du passage, auprès du grand œil du bras droit du transept, représentant quelques épisodes de la vie du Christ, sur les cartons de Giannantonio Fumiani (1677). Il avait aussi éxécuté un Saint Christophe sur la façade-sud au-dessus de la Pietra del Bando : mosaïque qui a été refaite récemment par la Compagnia Vene%ia e Murano. Il fut encore chargé de la mosaïque per terra ou du pavé (1680).

Leonardo Cigola ou Cigoli.

On ne connaît de lui qu'un Saint Bernardin de Sienne exécuté à titre de preuve, dans l'un des arceaux auprès de l'autel de la Madone, sur le carton de P. Vecchia: travail qui lui valut le titre de maitre.

Stefano Bronza.

Il était le neveu de Domenico Cadenazzo. Le travail, à la suite duquel il fut reçu maître, est une figure de Saint Théodore existant dans la chapelle du Baptistère (1674). On ne sait pas autre chose de lui.

Paolo Rossi.

On sait seulement qu'il fut reçu maître en 1680, après l'épreuve ordinaire, qui, toutefois, n'est pas connue.

Pietro Spagna.

Il était en même temps peintre et mosaïste, mais il ne reste de lui qu'un Ange, exécuté comme chef-d'œuvre dans l'un des arceaux des galeries vers la porte principale (1611). Zanetti, dans son livre sur la Peinture Vénitienne, le place seulement parmi les mosaïstes. Il convient de dire que la

Procuratie avait bonne opinion de lui, car elle le chargea d'exécuter, sur le carton d'Antonio Zanchi, la mosaïque du Jugement Général dans la grande demi-cuvette extérieure, au-dessus de la grande porte de la Basilique (1683-1685): mosaïque qui, un siècle et demi plus tard, était tellement détériorée, qu'on fut obligé de la refaire à neuf, vers 1838, comme nous le dirons ci-après. Elle avait 262 pieds carrés de surface et avait coûté 390 ducats. Spagna avait encore exécuté, de son invention, la figure du Rédempteur entre deux Anges dans la partie supérieure de la niche, qui renferme le tombeau du Doge Falier, avec l'inscription ; P. SPA- GNA, R. PINXIT. E. F.; et ce travail, aujourd'hui disparu, existait encore au commencement de ce siècle, comme on le voit par le Guide de Moschini, imprimé en 1815, qui rapporte les mots ci-dessus.

Giovanni Maria Pizzato.

On sait seulement qu'il fit pour chef-d'œuvre la figure d'un Ange au-dessus de l'autel de la Madone, sur le carton de Pietro Spagna (1682), ce qui lui valut le titre de maître.

DOMENICO ClGOLA.

Les travaux qu'on cite de lui, exécutés sur les cartons de Giannantonio Fumiani, sont les scènes de la Nativité de la sainte Vierge et de la Présentation au Temple, qui occupent la voûte et une partie de la vaste muraille en face de l'autel du Saint-Sacrement et qui portent les inscriptions: D. C. F., 1690, D. C. F., 1691.

Cette longue énumération de mosaïques ne contient pas la liste complète des travaux modernes qui existent dans la Basilique; il y en a beaucoup dont on ne connaît ni les peintres ni les mosaïstes, comme on le verra dans la description de toutes les mosaïques que nous donnerons plus loin. Mais si l'on considère le nombre extraordinaire et l'étendue de la surface recouverte par ces œuvres, dont

quelques-unes occupent, à elles seules, plusieurs dizaines de mètres carrés, et si Ton réfléchit qu'elles ont été presque toutes substituées à des œuvres préexistantes d'ancien style, on aura une idée de la fièvre d'innovation qui régna pendant le cours de deux siècles et plus dans les travaux de mosaïque de la Basilique. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on sait quel dédain superbe affectaient les artistes de la Renaissance pour les œuvres d'art du moyen âge, et quelle ignorance et incurie vint s'ajouter ensuite aux sottises du XVIIe siècle, En effet, d'après les historiens, le projet de remplacer les anciens travaux par d'autres, aurait été suggéré par Le Titien à la République : celle-ci exigeant seulement que les sujets fussent fidèlement reproduits avec leurs inscriptions, comme le prescrivait le Décret du 25 décembre 1566, où il était dit: On ne pourra en aucun cas faire briser aucun ouvrage dans aucune partie de V église, si ce n'est en présence du Proc. di chiesa. Nod. délia Procuratia et Gastaldo di Chiesa, et avant d'avoir relevé avec soin les détails des figures, lettres et inscriptions, qui seront dans le vieux, et que l'on dit avoir été ordonnées par S. foachim, et cela afin qu'on puisse travailler et refaire les mêmes œuvres et prophéties.

Il est certain, du reste, que, vrai ou supposé, ce projet reçut en réalité la plus large application, favorisé encore par de puissants auxiliaires, l'avidité, la vanité des artistes et le peu de durée des mosaïques. Et en effet, que les basses intrigues des premiers eussent une influence fâcheuse, la Procuratie le démontra, lorsque s'en étant aperçue, quoique un peu tard, elle essaya d'y apporter remède par un décret du 26 novembre 1610, consigné dans le livre Actorum, N. 17, p. 93. Il y est dit: Attendu que les maîtres ne mettent pas toute le discrétion qu'il faudrait , à détruire des œuvres qui valaient mieux que les nouvelles qui sont refaites, ordonnant aux peintres des copies de ce qu'on veut défaire et sans le mûr examen nécessaire, quand il s'agira de défaire du vieux, ou ne le pourra faire sans l'avis conforme de tous les illustrissimes seigneurs Procurateurs, et les peintures ne seront pas faites par quiconque demande à les avoir, mais par le plus capable de ceux qui s'offriront, de V avis encore et sous le serment des Illustrissimes seigneurs Procurateurs.

Quant au défaut de solidité des mosaïques, c'était un inconvénient réel que présentaient généralement les anciennes et auquel, malheureusement, les modernes n'ont pas échappé davantage, nécessitant ainsi des travaux continuels de réparation qui occupent de nombreux ouvriers et absorbent chaque année des sommes considérables. De cette manière, le mot de Ghirlandaio, que la mosaïque est la vraie peinture faite pour V éternité, si juste qu'il soit en lui-même, appliqué à la Basilique de Saint-Marc, n'est plus qu'une amère ironie.

Les choses allèrent plus loin. On trouva que le léger ébranlement que pouvaient causer dans un édifice aussi massif les salves d' artillerie, suffisait à endommager les mosaïques, et on y remédia formellement par un décret du Conseil des Pregadi, du 15 mai 1648. Voici le document: V Église de Saint-Marc souffre beaucoup, surtout dans les ouvrages et figures de mosaïque, des décharges de boites et de pétards qu'on a l'habitude de tirer fréquemment sur la Place. Et comme une construction de cette sorte, faite avec tant de soin et de frais, doit être conservée religieusement pour V ornement de la susdite église et Vhonneur public, il convient d' en écarter tout ce qui est capable de lui porter préjudice. Nous décrétons qu'il est expressément interdit de faire à V avenir sur la Place, à V occasion de n'importe quelle solennité, cérémonie ou réjouissance, aucune décharge de pétards, boites et autres, sans une permission expresse du Conseil, et cet orde devra être ponctuellement exécuté.

Cette mesure de précaution fut remise en vigueur en 1697, où il est rappelé: Que conformément au décret du ij mai 1648 et autres dans le même but, il est expressément défendu de faire sur la place et autres lieux contigus, en quelque occasion que ce soit, aucune décharge quelle qu'elle soit.... Le Magistrato del- Varmar notifiera pareillement, avec tout le \èle dont il est capable, quels sont les bâtiments situés en face de la Place d'où il est défendu, en toute circonstance, de faire partir des coups de canons à pierre (petriere) ou d'autre genre. L'expérience a montré depuis combien, même sur ce point, la République de Ve* nise agissait sagement, et le gouvernement d'alors et celui qui lui a succédé, ont dû l'imiter et prendre des mesures identiques.

Nous dirons en son temps à quelles causes il faut attribuer le peu de solidité des mosaïques; qu'il nous suffise maintenant de l'avoir indiquée. Elle n'est, du reste, que trop justifiée par la grande quantité des anciennes qui ont été renouvelées et remplacées par des nouvelles, ou pour le moins restaurées à plusieurs reprises, et par l'expérience qu'on a faite des modernes. Quelques-unes, comme celle de la grande demi-cuvette extérieure de la grande porte, quoique renouvelée par Pietro Spagna, vers la fin du XVIIe siècle, était, au bout d'un siècle et demi, dans un état qui a nécessité son remplacement, comme il a été dit ci-dessus.

Nous devons toutefois ajouter, dans l'intérêt de la vérité, que les Procurateurs ne manquèrent pas de s'occuper de la durée des mosaïques, en veillant à la qualité des enduits, comme on le voit par une décision du 3 juillet 1602, établissant certaines règles pour les maçons, avec cette considération que, en matière de mosaïque dans V église Saint-Marc, la bonté du travail et la durée consiste surtout dans le soin des premières couches d'enduit et que tous les maçons ne le savent pas faire, car c'est là un travail réservé à ceux qui l'ont appris, ont acquis une longue expérience et y ont été formés.

Qu'on nous pardonne cette longue digression; nous revenons maintenant aux maîtres, et nous allons dire un mot des soins que ne cessèrent d'apporter les Procurateurs au choix, au traitement des artistes, à tout ce qui pouvait assurer des mosaïstes habiles au service de la Basilique.

Nous l'avons déjà dit: une règle établie dès les premiers temps prescrivait à chaque maître d'avoir sous ses ordres au moins deux apprentis pour les former à l'art. Nous avons aussi indiqué l'usage qui obligeait les maîtres eux-mêmes à un chef-œuvre, tant pour juger de la capacité des nouveaux, que pour établir parfois le degré d'aptitude de ceux qui étaient déjà reçus.

A ce propos il n'est pas inutile de rapporter un arrêt fameux qui fut rendu au XVIe siècle. Les artistes se disputaient entre eux à qui aurait le premier rang, nous l'avons déjà dit. Pour éviter de nouveaux désordres et pour assigner à chacun des maîtres sa place par ordre de mérite, les Procurateurs décrétèrent les 30 avril et 30 août 1563, que

tous les maîtres de mosaïque qui travaillaient dans l'Église de Saint-Marc, excepté celui qui travaille la mosaïque per terra, doivent faire chacun d'eux une figure . . . afin qu'on puisse d'après leur œuvre leur attribuer le salaire qu'il plaira aux Seigneuries Clarissimes d'accorder à leur mérite (*). Le concours consistait en un tableau détaché avec la figure de saint Jérôme à faire sur un unique modèle. Les juges étaient Jacopo Sansovino, Le Tintoret et Paul Véronèse. Ils assignèrent la première place à Francesco Zuccato, la seconde à Giannantonio Bianchini, la troisième à Bartolommeo Bozza, la quatrième à Domenico Bianchini

Le travail de Zuccato, nous l'avons déjà dit, fut offert au Duc de Savoie; ceux de Bianchini sont dans la Sacristie de la Basilique, et celui de Bozza dans la chambre du Trésor.

Nous voyons, par les registres de la Procuratie de supra, que le chef-d'œuvre d'admission était généralement exigé de ceux qui aspiraient à la charge de Maître, sauf toutefois dans le cas où l'on avait par ailleurs la certitude de la capacité de l'artiste, comme cela se fit pour Giannantonio Marini et autres: alors l'artiste en était dispensé.

Quelquefois le chef-d'œuvre consistait en un tableau détaché, comme dans le concours ci-dessus. Tel fut celui

(') Arch. d' État à Venise, Procur. de Saint-Marc de supra. Act. Vol. 7, pag. 12 et 13.

(2) Daprès Stringa, Francesco Zuccato aurait employé la ruse pour obtenir plus facilement la première place. Voici ses propres paroles :

" La résolution prise (celle du concours des quatre) et adoptée par tous, on fit faire par un même peintre quatre copies d'un Saint et toutes semblable, lesquelles furent distribuées une à chaque concurrent. Zuccato, qui était le plus habile, et par conséquent plus avisé que les autres, voyant que la copie qu'il avait obtenue ne le satisfaisait pas, s'en fut trouver Le Titien, peintre d'un talent supérieur, qui était son intime ami, et lui fit faire une autre copie semblable, mais avec cette vivacité de coloris et cette expression vivante qui distingue les oeuvres de ce peintre, célèbre dans le monde entier

Le tableau de Zuccato fut offert par la République au Duc de Savoie, qui vivait alors, et qui le considéra comme l'une des plus belles choses qu' il possédât dans son Duché. — Aggiunte al Sansovino, Venise, 1604, p. 69.

d'Arminio Zuccato exécuté en 1578. Plus tard, à partir de Febo Bozza, reçu" en 1589, on fit exécuter une figure murale et le plus souvent dans les champs situés sous les édicules en haut à l'extérieur du temple. Telles furent celles d'Alvise Zuccato (1588), de Giacomo Pasterini (1614), d'Ettore Locatello (1615), de Girolamo Gaetano (1617), d'Alvise Marin (1626), de Francesco Turresio (1627), de Domenico Cadenazzo (1640), dont la première et l'avant-dernière ne furent pas agrées. Toutefois, comme ces champs, que les Registres nomment Capitelli, ne sont qu'au nombre de cinq et comme aucun d'eux ne conserve la mosaïque indiquée par les Registres, il semble avéré qu'on détruisait à chaque fois l'œuvre préexistante pour faire place à la nouvelle; ce qu'il est permis, d'ailleurs, de supposer, à cause de la fréquente répétition des mêmes sujets, qui étaient, pour la plupart, des figures de saint Jean-Baptiste et de saint Gérard. C'était évidemment une nécessité, puisque l'espace manquait à l' intérieur pour placer une œuvre nouvelle et de ce genre, et ce pouvait être une précaution pour ne pas exposer l'intérieur du Temple au risque de recevoir quelque croûte. Toutefois, à partir de 1640, l'usage changea, et c'est ainsi que nous trouvons exécutés, à l'intérieur, les chefs-d'œuvre de Pietro Scutarini (1642), d'Angelo Roncato (1645), et, peu après, ceux de Giambattista Paulutti, d'Agostino da Ponte, de Giuseppe Paulutti et autres, dans des mosaïques qui subsistent encore.

Détail curieux, c' est que généralement le premier ou les premiers travaux d'un mosaïste portent, avec la date, le nom de l'auteur; il semble que celui-ci ait voulu de la sorte affirmer devant la postérité le titre de maître qu'il avait obtenu. Ainsi, on lit le nom de Valerio Zuccato sous la figure de saint Clément, son chef-d'œuvre, dans l'atrium au-dessus de la porte du même nom; celui de Vincenzo Bianchini aux pieds de l'Ange, exécuté aussi comme chef d'œuvre, dans le Chœur. Ainsi nous lisons le nom de Bozza sous ses premiers travaux exécutés dans la grande voûte au-dessus de l'autel de saint Jacques, celui de Giannantonio Marini sous une partie de l'Histoire de Suzanne en face de l'autel de la Madone; mosaïque qui porte l'inscrip-

tion: Opus primum Joannis Antonii Marini; celui de Ceo cato sous la seconde partie de la dite Histoire, qui, on le voit par les Registres, fut aussi son premier travail. On peut dire la même chose pour Luigi Gaetano dans les quatre Saints des petites arcades dans l'angle gauche du transept, qui portent son nom et la date 1597; et pouf Pietro Luna, dans la figure du Prophète Daniel au-dessus de l'autel de la Madone, qui a également, outre le nom, la date de 1612, et ainsi de suite.

Pour en revenir au chef-d'œuvre, nous trouvons qu'on prenait une précaution très judicieuse, dont certains faits anciens et autres très récents, qui donnèrent lieu, il y a quelque années, à un procès, démontrent l'opportunité, ou pour mieux dire l'indispensable nécessité à toutes les époques. Voici en quoi elle consistait. Comme on avait continuellement la crainte, après le fameux procès des Zuccato, que la mosaïque eût été recouverte de peinture, on lavait habituellement avec une éponge ce qui avait été fait à titre d'essai par celui qui aspirait au titre de maître. Cet usage, qui fut en vigueur pour le chef-d'œuvre de maître jusqu'au dernier des mosaïstes de l'école vénitienne, n'a pas d'origine connue; mais comme il en est question dans le document relatif à Giacomo Pasterini, qui est de l'année 1614, comme d'une chose reçue, car il y est dit que le Gastaldo et le Proto avaient suivant l' usage fait laver la susdite figure (le chef-d'œuvre) pour voir s'il y avait fraude de peinture et l'avaient "trouvée faiU réellement, il faut admettre que l'usage remonte bien loin et, suivant toute probabilité, à l'époque où avait eu lieu le procès contre les Zuccato. La formule rapportée ici est celle que nous trouvons employée mot à mot pour chaque nomination de maître jusqu'au dernier document de ce genre qui nous reste, qui est. du 26 avril 1682, et concerne le chef-d'œuvre de Giovanni Maria Pizzato.

Les Atti des Procurateurs nous fournissent de curieux renseignements sur les honoraires qu'on assignait aux mo saïstes, et nous voyons par là même, le soin judicieux avec lequel s'appliquaient ces Dignitaires à bien traiter et encourager les maîtres et à prévenir en même temps les abus.

Les salaires varièrent beaucoup, même dès les premiers temps, parce qu'ils étaient proportionnés au talent des artistes.

Dans le premier volume du Registre appelé Cassier Chiesa, qui nous reste et va de l'année i486 à l'année 1492, les paiements sont faits de deux en deux mois: méthode qui n'a pas cessé d'être en vigueur jusqu'aux derniers temps. On voit par ce dit Registre que, à cette époque, Piero dai Musaico recevait, tous les deux mois, 16 ducats et 8 gros; Silvestro et Antonio 13 ducats et 4 gros chacun: et Marco seulement 8 ducats Les mosaïstes étaient alors considérés comme de simples ouvriers et confondus sur les Registres avec les autres maîtrises de l'Eglise, même comme des gens de service, de telle sorte qu'à côté du nom de l'un d'entre eux figure souvent celui d'un Valentin dai cesendèli (qui allume les lampes), d'un Tadio dalle scovane (frotteur), ou d'un Polo dai cani o scanacani (qui chasse les chiens).

Ensuite les mosaïstes sont distingués du vulgaire par le titre de maîtres, et, à partir des Zuccato, nous les trouvons bien encore payés de deux mois en deux mois, mais avec l'obligation de faire un nombre donné de pieds carrés de mosaïque annuellement, ce qui s'appelait dans la langue d'alors leur condotta, et pour le surplus ils étaient payés à tant le pied en proportion. En ce cas les paiements bimensuels n'étaient que de simples acomptes: le règlement se faisait à la fin du travail.

Jusqu'ici toutefois, les Livres de la Procuratie ne font pas mention des œuvres pour lesquelles ont été effectués des paiements à part. C'est en 1560 et avec la figure du

(l) Le ducat valait a Venise six lires et quatre sols. La lire vénitienne se subdivisait en 20 sols. Le gros, quoique supprimé en 1472, n'en continua pas moins à être en usage et représentait à cette époque la quatrième partie de la lire, c'est-à dire 5 sols. Encore aujourd'hui, à Venise, il est employé dans certaines branches du petit commerce comme pour les sardines, les figues fraîches et certains gâteaux, comme les baicoli, les savojardi: toutes choses qui se vendent à tant le gros, lequel vaut 4 sols vénitiens ou dix centièmes de franc, dont la lire vénitienne ne vaut que la moitié. D'après cela, les paies bimensuelles des mosaïstes indiquées ci-dessus, converties en francs auraient été la première de 50 fr. 60, la seconde de 40 fr. 53, la troisième de 24 fr. 80.

prophète Jérémie faite par Giannantonio Marini, que Ton commence à payer régulièrement les mosaïstes pour un travail donné, lequel est spécifié à chaque fois et dans tous ses détails.

Ces Registres, et surtout ceux du soi-disant Giornal dt Chiesa, qui forment un ensemble d'environ vingt-sept gros volumes in-folio manuscrits, dont le dépouillement a été un travail de longue haleine et de patience, étant donné la difficulté presque absolue de les déchiffrer, voilà la mine abondante, mine jusqu'alors inexplorée, où nous avons pu recueillir avec précision les dates des mosaïques et les noms des artistes qui y travaillèrent et en donnèrent les modèles, rectifiant ainsi une foule d'erreurs dans lesquelles étaient tombés les historiens et les auteurs de guides, et comblant de nombreuses lacunes (').

Pour en revenir à notre sujet, nous trouvons dans le

(l) Les Registres auxquels nous faisons ici allusion sont ceux qui concernent l'Administration des revenus de la Procuratie, recettes et dépenses, et renferment par conséquent les dépenses ordinaires et extraordinaires, faites pour l'entretien et la décoration du temple.

Les Registres dont nous nous sommes servis sont de deux sortes, à savoir :

I. Cassier Chiesa. — C'est un journal de Caisse où se trouvent consignées les entrées et les sorties journalières avec explications relatives clairement et longuement spécifiées. Il se compose de 27 gros volumes in-folio. La série complète de i486 à 1797 se composait de 32 volumes, mais cinq ont disparu, à savoir les volumes II, IV, VI, XXI et XXX, comprenant les périodes de 1492-1534, 1541-1568, 1580-1586, 1695-1704, 1787-1788.

A ces lacunes supplée toutefois en partie le Sgontro Chiesa, sorte de copie fidèle du Cassier Chiesa de 1572 à 1797, qui devrait se composer de 25 volumes, mais il manque les vol. II, VIII, X et XXIV, correspondants aux périodes 1570-1611, 1639-1648, 1658-1674, 1793-1796.

II. Quaderni Chiesa. — Ce sont les livres Maîtres, dans lesquels les diverses dépenses se trouvent réunies sous leurs titres respectifs, avec les comptes courants en regard. Ils se composent de 1 1 gros volumes in-folio qui embrassent la même période que le Cassier Chiesa, de 1486-1797. Il devrait y en avoir 14, mais il manque les volumes II, IV et VI, correspondants aux périodes partielles 1493-1523, 1534-1560, 1567-1614.

La dispersion doit avoir eu lieu après 1630, car par la Relazione

Rubricario délie Terminazioni que, le 29 octobre 1524, ser Francesco Zuccato fut engagé pour travailler la mosaïque à raison de 20 ducats Van. Cette paye fut ensuite augmentée comme suit. En 1526, elle fut portée à 30 ducats, en 1529, à 48, en 1532, à 60. Mais en 1535, s'étant montré négligent, on lui retira deux ducats, et comme il continuait à déployer un zèle insuffisant, on abaissa son salaire à 40 ducats, avec l'obligation d'exécuter vingt pieds carrés de mosaïque avec figures, ou vingt-cinq sans figures, mais avec faculté toutefois de gagner plus s'il faisait plus que son devoir, toujours cependant à tant le pied, en proportion de son salaire.

La même paye aux mêmes conditions fut assignée à Valerio Zuccato, quand il se mit à travailler avec son frère Francesco. En 1540, par décret du ier février, on accepta la demande par laquelle ils offraient d'exécuter 40 pieds

de Fortunato Olmo en date de cette année, conservée dans la Bibliothèque de Saint-Marc (CL 7, Cod. 374, pag. 8), nous voyons qu'on gardait encore tous les livres de- dépenses à partir de 1200.

L'examen et le dépouillement des Registres a été fait avec autant d'intelligence exquise que de soins empressés, moyennant un travail assidu de plusieurs mois, par l'ingénieur Jean Saccardo, autre collaborateur de l'ouvrage sur la Basilique de Saint-Marc publié par Ongania, et il a fourni ainsi pour la Basilique des documents d 'une très grande valeur.

L'étude de Saccardo ne s'est pas bornée aux mosaïques, mais a embrassé tout ce qui pouvait servir à l' histoire du Monument. Il n'a pas seulement puisé dans les Registres de la Procuratie de supra; après avoir étudié avec soin toutes les Chroniques et les Manuscrits qui avaient trait à l'histoire du pays, il a étendu ses recherches aux documents innombrables des Archives d'État.

C'est ainsi qu'il est parvenu à recueillir l'abondante moisson de citations et de notices qui forment en partie le fond de cette Histoire des mosaïques, et en partie composent l'importante Appendice aile Cronache ed ai documenti compilée par lui et qui complète le vol. de ces derniers faisant partie de l'œuvre susdite.

Je profite de cette circonstance pour lui exprimer toute ma reconnaissance du précieux concours qu'il a bien voulu me prêter, et pour payer un tribut d' éloge vraiment mérité au talent, au dévouement et à la persévérance des efforts, qu'il apporte à l'étude de nos souvenirs.

de mosaïque chacun à raison de cent ducats par tête; en 1561, ils obtinrent 120 ducats avec l'engagement de 48 pieds; Francesco s'étant signalé, en 1563, dans le fameux concours des quatre, où il obtint le premier rang, il eut droit au salaire le plus élevé qu'on ait vu, de 140 ducats pour la même quantité de mosaïque.

Après les Zuccato, en proportion du talent inférieur des artistes qui leur succédèrent, les salaires baissèrent également. Toutefois en 1609, comme le nombre des maîtres se trouvait réduit à deux, et comme il fallait augmenter le travail annuel, afin de hâter l'achèvement des œuvres en cours d'exécution et avoir de quoi former des élèves, et aussi suivant d'autres considérations sur le mérite individuel d'Alvise Gaetano, qui se trouvent développées dans les décrets du 22 avril et du 28 octobre 1609, les Procurateurs firent au dit maître presque les conditions dont avait joui Francesco Zuccato, lui accordant la solde de 140 ducats pour cinquante pieds annuellement de figures ou champ d'or.

Avec ce maître eut lieu encore plus tard le fait extraordinaire de mosaïques payées à mercado, suivant l'expression des Registres, c'est-à-dire à forfait, ce qui arriva pour celles des quatre lunettes supérieures de la façade de l'Eglise, pour lesquelles Gaetano obtint de plus une gratification de 50 ducats. Ce marché à forfait se reproduisit de même pour les mosaïques de Ceccato et de Pasterini, représentant l'épisode d'Emmaûs au-dessus de l'autel de la Madone. Pasterini obtint à son tour une gratification, et à meilleur droit que Gaetano, pour la belle mosaïque du Pére Eternel au milieu des Anges qu'il exécuta au-dessus de la porte de la Sacristie.

Mais ce sont là des exceptions; en général, le prix de la mosaïque, à ne considérer que l'exécution, varia peu à partir des Zuccato jusqu'à la fin environ du XVIIe siècle.

Ainsi Domenico Bianchini avait 72 ducats par an avec l'obligation de faire 40 pieds de figure ou 50 de champ d'or; Ceccato et Pasterini avaient 72 ducats pour 42 pieds de figure ou 52 de champ; Paulutti, Da Ponte, Roncato, etc., 60 ducats pour 38 pieds de l'un ou 45 de l'autre genre. A

ce propos il convient de faire observer que c'étaient là les plus grandes étendues dont on accordât l'exécution dans le cours d'une année à un seul maître, tandis que l'on prenait alors constamment la sage précaution de proportionner la quantité de mosaïque au degré de capacité de chacun, en l'augmentant au fur et à mesure que se développait le talent de l'artiste. En outre, on enjoignit aux maîtres l'obligation de donner une garantie pour la paye qu'ils recevaient de deux mois en deux mois, afin que, comme disaient les Décrets, la Procuratie ait V assurance, que, à la fin de Vannée, le travail soit fait suivant V engagement et qu'il soit agréé du Proto et de leurs Seigneuries Excellentissimes et que l'artiste garde le garçon ou apprenti qui lui sera accordé. De plus, pour empêcher les ouvriers de hâter les travaux dans un motif d'intérêt et d'exécuter pendant l'année une quantité supérieure à celle qui leur était imposée pour toucher un salaire plus élevé, l'arrêté du 10 avril 1563 portait: Aucun des maîtres de mosaïque tant de sopra que de terra (du pavé), sans exception, ne pourra ni ne devra travailler au-delà de ses engagements et du salaire qui lui a été attribué; le proto ne pourra mesurer, ni faire mesurer ce qu'ils auraient fait en plus, sous peine de le payer de sa bourse, et le gastaldo ne pourra faire aucun paiement, outre les paiements ordinaires sous peine de payer de sa bourse.

Si les maîtres n'arrivaient pas à exécuter pendant l'année la quantité convenue de mosaïque, il leur était fait sur leur solde une retenue proportionnelle au travail non fait, excepté toutefois, suivant l'arrêté du 1er février 1540, lorsque la maladie les avait empêchés de travailler, auquel cas ils recevaient leur salaire comme les autres de la Procuratie.

Dans les derniers temps seulement, c'est-à-dire vers la fin du XVIIe siècle, l'art étant désormais en pleine décadence, on vit diminuer de plus en plus le prix du travail et augmenter, au contraire, la quantité qu'une exécution moins soignée permettait à chaque mosaïste d'achever chaque année. Ainsi, par exemple, Domenico Cadenazzo, qui en 1640 avait encore 60 ducats pour 38 pieds de figure ou 45 pieds de surface, obtint successivement pendant les années 1649, 1653, *657 et 1660 de telles augmentations

progressives, qu'il finit par pouvoir exécuter jusqu'à 117 pieds de figure ou 135 pieds de surface d'or dans le cours d'une année.

Du reste, nous l'avons déjà dit, tout cela ne regardait que le salaire; le matériel des émaux, les pierres de couleur et le reste étaient fournis à part. Les émaux d'or se payaient à raison de 19 ducats pour cent livres de poids subtil, et les colorés pour 14 ducats; ce qui donnerait aujourd'hui approximativement 1 fr. 96 le kilog. pour les premiers, et 1 fr. 25 pour les seconds.

Même les peintures qui devaient servir de modèle étaient payées à part et directement à ceux qui les exécutaient. Dans les commencements, c'est-à-dire quand la mosaïque était dans toute sa splendeur et confiée à de véritables artistes, il n'était besoin que d'une simple ébauche donnée de main de maître, pour qu'ils sussent se régler et faire d'eux-mêmes, comme on le voit par l'Arrêté du 28 novembre 1612, lequel disait que: alors on ne faisait point de peinture sur toile, comme on le pratiqua depuis, mais sur un papier grossier et on n'esquissait les figures que comme un dessin. Alors ces ébauches ne se payaient pas ou coûtaient peu de chose.

Nous le savons par les dépositions du Titien contenues dans le procès des frères Zuccato, ceux-ci se procuraient d'eux-mêmes les cartons, et d'autres les faisaient de leurs propres mains. Ainsi ceux que donna Sansovino pour le Jugement de Salomon et autres mosaïques ne devaient être que des dessins, car il n'était pas peintre. Par conséquent, même quand ils étaients payés, le prix en était insignifiant; il ne dépassait pas trois ducats pour chaque figure entière. L'Arrêté du 3 avril 1610, se plaignant qu'il s'est introduit depuis un certain temps une dérogation à l'ancien usage qui était de donner trois ducats pour figure entière de mosaïque et qu'on dépense maintenant jusqu'à sept ducats, prix exorbitant, décrétait: qu'il soit bien établi qu'on ne peut pour cette chose dépenser plus de trois ducats sous peine pour le Caissier, qui ferait donner plus, de payer le double de sa bourse. Ce fut à ce prix que furent payés, en 1611, les cartons de TAliense représentant la Communion des Apôtres pour la

muraille au-dessus de l'autel de la Madone, comme ceux de Leandro Bassano avec les faits d'Emmaùs pour la même muraille.

Toutefois, à mesure que l'art de la mosaïque tombait en décadence, on sentait, par contre, de plus en plus le besoin de recourir à la peinture et l'on ne demandait plus des ébauches sur papier, mais de véritables peintures sur toile, dont quelques-unes subsistent encore. Aussi la Procuratie dut bientôt revenir sur ses pas, et modifier, en 1612, ce qu'elle avait établi en 1610; ce qu'elle fit par le décret du 28 novembre, dans lequel, considérant que, voulant faire de bonnes peintures, on ne trouve personne qui veuille les faire pour ce prix (de 3 ducats) et que la mosaïque, œuvre si remarquable au monde, se faisant à tant de frais, on doit encore veiller à ce qu'elle soit faite le mieux possible; les S. S. Illustrissimes voyant qu'on ne trouve aucun maître qui veuille faire une œuvre bonne et parfaite pour 3 ducats la figure; surtout depuis qu'on a l'habitude de payer les portraits quatre et cinq ècus l'un, ont ordonné que M. Maffeo de Vérone, Peintre excellent, fasse la dite Histoire (de l'Enfer) se réservant, cet ouvrage achevé, de déterminer, suivant sa qualité et bonté, ce qu'il convient de lui donner à titre de salaire ; laquelle ayant été faite et plaisant beaucoup à leurs Seigneuries Illustrissimes, et louée par tous les maîtres de mosaïque, et autres du métier, elles ont, après mûre délibération sur ce point, voté que le dit Maffeo serait payé à raison de cinq ducats par figure entière, convenant que deux moyennes figures en font une et que sept têtes valent une figure et qu'ainsi à proportion on évaluerait toute autre chose qui entrerait dans la dite peinture conformément à l'usage qui a été observé jusqu'ici et qu'on lui donnerait cinq ducats à valoir sur l'autre partie qu'il aura à faire.

Ces principes restèrent en vigueur jusque dans les derniers temps, mais non sans quelques exceptions, comme pour les cartons du Padovanino, qui, en considération de leur mérite extraordinaire, furent payés le triple, c'est-à-dire 15 ducats par chaque figure.

Nous devons, avant de terminer cette étude, répondre à une question qui se présente tout naturellement en présence de tant d'œuvres de peintres insignes: que sont devenus

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leurs cartons ? — Cette demande, nous le répétons, est légitime, mais, malheureusement, nous ne pouvons guère y répondre. Le plus simple est d'admettre qu'ils ont été gâtés dans l'exécution de la mosaïque. Ils étaient employés comme poncis pour tracer les contours des figures directement sur le crépi. C'est ce que disait Valerio Zuccato de ceux qu'il déclarait avoir été faits de la main de maistro Tiijan, lorsque, dans son fameux procès, il attestait que si besoin était, il les montrerait piqués tels qu'ils sont. Ainsi le carton de Girolamo Pilotti, qui servit pour la grande mosaïque du Paradis, exécutée par les maîtres Gaetano et Pasterini, et qui a été acheté récemment par la Fabrique de Saint-Marc, est tout troué dans les contours et les plis des figures, et gâté évidemment par le long usage qui en fut fait dans le minutieux et lent travail de la mosaïque. Ajoutons qu'il est en toile, comme on les faisait au XVIIe siècle, tandis que, si l'on s'en rapporte à l'Arrêté du 28 novembre 1612 cité ci-dessus, lorsque les cartons se payaient trois ducats par chaque figure, les peintures se faisaient, non sur toile, mais sur un papier grossier, et par conséquent les modèles ne devaient se gâter que plus facilement. Puis ceux qui restaient encore, sinon intacts, du moins passables, étaient, ce semble, destinés par la Procuratie à décorer quelque édifice public, ou étaient offerts aux Églises ou aux Monastères. Ainsi, d'après Martinioni, dans ses Aggiunte alla Veneyia del Sansovino p. 106, les cartons de l'Aliense représentant la figure de la Synagogue sur la petite net de droite et celle du Sauveur et de saint André en croix de l'autre côté de l'Église et de plusieurs autres Apôtres, ces derniers dans la grande voûte au-dessus de l'entrée, étaient conservés dans les salles des Procuraties, où l'on enseignait les sciences. Ainsi Boschini, dans son ouvrage intitulé Le ricche minière délia pittura vene^iana en parlant des Escaliers des Procuraties, dit: A main gauche sur le second bras de V escalier, en face de la

(*) Venetia, città nobilissima ecc, con aggiunta di tutte le cose notàbili ecc, per D. Giustiniano Martinioni, ecc. In Venezia, appo Curti, 1663.

(2) Venise, chez Francesco Nicolini, 1674.

porte de la bibliothèque publique, se trouvent des cartons peints, qui ont été employés dans les mosaïques de l'Église de Saint-Marc et sont de Domenico Tintoretto. Et p. 70, il ajoute: Dans la salle de philosophie, sont divers cartons qui ont été employés dans les mosaïques de V Église de Saint- Marc; ceux à main gauche et dans la façade sont d' Antonio Aliense, et ceux de l'autre côté sont de Domenico Tintoretto. De même la peinture avec le Transport du Corps de saint Marc fait par Sebastiano Ricci pour Leopoldo Dal Pozzo, fut placée au Palais Ducal, dans la pièce appelée l'Antichiesetta, où on la voit encore. On sait, au contraire, que celle avec le Paradis de Pilotti, cité plus haut, avait été donnée au Monastère de Saint-Laurent ; on sait également par les documents que les cartons de Maffeo Verona, faits pour les lunettes en haut de la façade principale, furent donnes en 1618 à un couvent de Capucins. Enfin on voit dans l'Eglise de Saint- Alvise, encore aujourd'hui, l'un de ceux que Pietro Vecchia peignit pour les deux dernières arcades de la même façade.

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