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CHAPITRE IV

Décadence et fin de V école Vénitienne de Mosaïque à Saint-Marc. — Leopoldo Dal Pozso romain. — Artistes df occasion et gâte-métiers.

Tant de soins et de diligence de la part de la sage Procuratie donnaient d'excellents résultats. En effet, dans la décadence générale qui enveloppait les beaux-arts, à mesure que s'écoulait le XVIIe siècle, la mosaïque ne cessait de fleurir à Venise et comptait alors quatre artistes de premier ordre, occupés aux grands travaux de Saint-Marc, Ceccato, Gaetano, Luna et Pasterini. Mais elle reçut un coup fatal de la terrible épidémie qui, entre l'année 1630 et la suivante, moissonna dans la seule ville de Venise 46490 victimes et parmi elles les trois premiers maîtres désignés ci-dessus.

Dans cette extrémité, comme il n'y avait pas d'élèves suffisamment instruits, capables de passer maîtres et de seconder le seul survivant, Pasterini, la Procuratie songea

alors pour la première fois à s' adresser au dehors, afin de se procurer les artistes nécessaires pour combler le vide immense, et chargea Alvise Contarini, Ambassadeur de la République à Rome, de faire, à ce sujet, les démarches les plus pressantes.

Toutes ces tentatives échouèrent. Rome probablement alors ne comptait encore qu'un nombre assez restreint d' artistes de ce genre, ou du moins proportionné aux grands travaux qui étaient en cours d'exécution. Nous l'avons déjà dit, en parlant de Marco Luciano Rizzo, ce mosaïste vénitien avait été appelé à Rome, en 1533, à la requête du Pape Clément VII, pour prêter son concours à la nouvelle Basilique de Saint-Pierre. Puis nous savons par les Actes de la Nonciature de Venise existant aux Archives vaticanes, que les démarches en vue d'avoir des maîtres de mosaïque à Rome se répétèrent dans ce siècle et précisément en 1578, au nom de Grégoire XIII. On écrivait alors au Nonce que Sa Sainteté faisait construire une chapelle dans la nouvelle Église de Saint-Pierre, et que voulant l'orner de figures et décorations de mosaïque au moyen de maîtres excellents et sachant que, à Venise, ces artistes florissaient et abondaient plus qu'en aucune autre ville d'Italie, le Nonce devait tâcher d' en trouver quatre des meilleurs et de les envoyer le plus tôt possible à Rome ou, sinon quatre, au moins trois ou même deux, mais de les envoyer de suite. Ce à quoi le Nonce répondait que les Procurateurs de Saint-Marc n'avaient que trois maîtres à leur service et ne pouvaient se passer d'aucun d'eux, à moins que le travail de Rome ne dût pas être de longue durée (1). Or, en nous transportant

(') Au Nonce de Venise, 20 mai 1578.

8 111. me et très Rév.e Mgr. etc.

Sa Sainteté fait faire une chapelle dans la nouvelle église de Saint Pierre, et voulant l'orner de figures et autres décorations de mosaïque faites par la main de maîtres excellents, sachant qu' ils fleurissent et sont plus nombreux à Venise qu' en aucune autre ville d' Italie, elle m' a ordonné d'écrire à V. S. qu'elle fasse la plus exacte diligence pour trouver jusqu' à quatre hommes très entendus et aussi excellents qu' il sera possible dans les choses de la dite mosaïque, et les envoie le plus tôt possible ici, où ils trouveront les dessins des dites figures qu' ils ont à faire, et pourront de

avec cette histoire à cent cinquante ans environ plus tard que ces recherches, nous pouvons conclure et même assurer que la pénurie des maîtres se faisait encore sentir à Rome, à T époque où Contarini s'employait à en obtenir pour le compte de la République. Il pourrait aussi se faire que les démarches n' aient pas abouti à cause de Y énorme disparité de salaire qui existait entre Rome et Venise. En effet, tandis qu'Alvise Gaetano, l'un des maîtres les plus habiles qui aient travaillé à Saint-Marc entre 1590 et 1630, ne recevait que 140 ducats annuellement pour cinquante pieds carrés de mosaïque, comme nous l'avons vu plus haut, ce qui équivaut, à notre monnaie, à 8 fr. 68 le pied, à Rome, au contraire, nous le savons par Ciampini, Calandra, élève de Marcello Provenzale et contemporain de Gaetano, puisqu'il travailla de 1589 à 1648, était payé pour la facture seule à raison de quinze écus romains pour huit pouces carrés de superficie, c'est-à-dire environ deux cents francs le pied. Et qu'on le remarque bien: il ne s'agissait pas des fines mosaïques des autels imitant les peintures, les-

suite se mettre à l' œuvre, et quand bien même il ne s' en trouverait pas présentement quatre, qu' elle voie de toute manière à en envoyer trois ou deux au moins, et qu' ils viennent sans tarder. Sa Sainteté dit encore que V. S. en même temps que la réponse envoie trois ou quatre morceaux çT échantillons de mosaïque d' or la plus belle qu' elle pourra avoir, afin que, s'ils plaisent, elle puisse donner l'ordre d'en faire autant que besoin sera. Et sachant que dans l' une comme dans 1' autre chose V. S.

ne manquera pas d' user de toute sa diligence, il ne me reste plus, etc

De Rome „.

u Au Cardinal Secrétaire d' État.

a Je n' ai pu la semaine dernière vous donner une réponse décisive à propos des maîtres de mosaïque, parce que la permission dépendait des Seigneurs Procurateurs de Saint-Marc. Ces Seigneurs 111. viennent de me dire que cet art étant réduit à trois personnes seules chargées de subvenir aux besoins continuels de 1' église de Saint-Marc, ils ne peuvent en aucune manière s' en passer dans le cas où la chapelle de S. S. comporterait un travail de plusieurs mois. Mais s' il ne s' agissait que d' un travail de courte durée, on pourrait en espérer quelqu' un. J' ai fait appeler à part les maîtres, et ils sont prêts à partir, pourvu qu' on leur en donne la permission „•

(Arch. du Vatican, Nonziatura di Venezia, Vol. 19, folio 105, Vol. 29, folio 45).

quelles furent commencées sous le pontificat d'Urbain VIII par les soins de Fabio Cristofari et dans lesquelles Calandra manqua son chef-d'œuvre, un Saint Michel de Guido Reni, qui fut relégué plus tard dans une église de province, mais de simples mosaïques monumentales, telles que le buste de Saint Pierre exécuté sur le carton du Chevalier d'Arpino, au-dessus de la Porta Santa, et autres semblables dans Saint-Pierre.

Cependant, comme elle ne parvenait pas à se procurer de meilleurs artistes, la Procuratie se contenta de marcher avec les siens, en admettant de nouveaux de temps en temps. Enfin, fatiguée des résultats de plus en plus médiocres, par décret du 9 janvier 1683, elle fit savoir aux maîtres que si leurs travaux n' étaient pas bien exécutés, ils seraient détruits et refaits à leurs frais, et elle décida de réduire leur nombre, qui était alors de neuf, à six, laissant à dessein les vacances se produire sans les combler], afin de descendre au chiffre déterminé. Les choses allèrent si bien qu'il n'y en eut bientôt plus un seul ; et ainsi s' éteignit, avec bien peu de gloire en vérité, l'école vénitienne des mosaïstes de Saint-Marc.

Il ne faudrait pas croire que le sort des beaux-arts dépende absolument des causes générales qui, toujours et partout, décident ordinairement des plus nobles productions de la civilisation. Du moins, si c' est une loi, la mosaïque fait exception; et voilà pourquoi elle marque une trace lumineuse à travers les périodes les plus obscures des autres arts. Sans remonter aux mosaïques de Rome et de Ravenne du cinquième ou du sixième siècle, observe avec juste raison Gerspach, nous trouvons que cent ans avant Nicolas Pisano et plus longtemps encore avant Cimabué et Giotto, les mosaïstes exécutaient de merveilleux chefs-d' œuvres auxquels on ne saurait comparer les productions les plus étudiées du même genre qui virent le jour en pleine Renaissance. La mosaïque en effet n' est pas seulement un art, mais encore une science: c'est un travail lent et calculé, qui dispose de moyens tout à fait propres et de procédés subtils, et le fait de les posséder et de s' en servir pour produire des

effets singuliers et inattendus, ne dépend pas d'une école, mais n'appartient qu'au talent et au génie du mosaïste. Quelques tons disposés avec adresse et par une exécution sobre et calme, décident de l'effet; de petits cubes gris mêlés à l'azur du ciel, y produisent la transparence; d'autres morceaux azurs, bruns et rouges, entremêlés dans une chevelure noire, comme celle de la fameuse tête du Rédempteur à Saint- Jean-de-Latran, la rendent morbide et vaporeuse; on dirait que l'air y passe au milieu. Avec d'autres procédés du même genre on obtient les couleurs changeantes des étoffes de soie et d' or et les reflets chatoyants des velours. En cela consiste la véritable philosophie de l' art, la poésie de la mosaïque. Quant à la multiplicité infinie des tons, aux émaur filés en minces baguettes et aux mastics coloriés entre les interstices, qui en font une imitation servile et pédantesque de la peinture, sans pouvoir en obtenir artistiquement l' effet, ce n' en est que la misérable prose.

Naturellement, peu d'artistes sont capables de traiter la mosaïque avec autant de goût et autant d'adresse; mais Venise eut le bonheur d'en posséder un, et précisément à l'époque où toute espérance de relever la mosaïque semblait évanouie. Ce fut le romain Leopoldo da Pozzo, qui, pendant trente ans, de 1715, à partir de ses débuts, jusqu'à sa mort survenue en 1745, ne cessa de travailler au service de la Basilique. Nous avons une preuve du talent de cet artiste dans les nombreuses restaurations dont il s' acquitta avec succès, mais surtout dans la merveilleuse mosaïque qu'il exécuta sur le carton de Sebastiano Ricci; elle est placée dans la lunette extérieure, au-dessus de la seconde porte de la façade, et représente le Doge, la Seigneurie, le Clergé et le peuple recevant l'auguste dépouille de l'Évangéliste saint Marc. C est la chose la plus belle, la plus riche et la plus brillante au point de vue de l' art, qu' on rencontre à Saint-Marc, après les mosaïques si remarquables de Michèle Zambono et plusieurs autres de la Sacristie* L' ubi diligenter inspexeris, que les vaniteux Zuccato écrivaient sous leur Saint Marc de l' atrium conviendrait beaucoup mieux à ce travail qu' au leur, car V habileté avec laquelle il est exécuté, et la large maestria du coup de main surpassent

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de beaucoup 1' effet obtenu dans l'autre à force de patience et de soin. . , ...... . A „ > -r

Malheureusement, on a choisi, pour cette admirable mosaïque, le site le plus défavorable et tel que, s'il est permis de le dire, elle enlaidit plutôt qu'elle n'orne la façade de la Basilique. C'est le diamant le plus joli et le plus brillant placé, non sur le front, mais sur la joue d' une auguste matrone aux cheveux blancs et à la parure vieillie. Même sans avoir la façade sous les yeux, on comprend l'effet désagréable de cette mosaïque, si l'on songe que toutes celles de Saint-Marc sont formées d'un très grand nombre de parties, et invariablement composées de toutes pièces de petits cubes de pierre et non d'émail; tandis que celle de Leopoldo Dal Pozzo, au contraire, est toute composée d'émaux, ce qui lui donne une teinte générale d' autant plus vigoureuse, que l'émail surpasse la pierre, à simple fracture naturelle, en vivacité de coloris. Enfin la façade tout entière a éprouvé outre mesure l'action du temps, et les marbres les plus éclatants eux-mêmes sont recouverts de la patine que les siècles y ont déposée, et qui n'en fait que ressortir d' avantage les couleurs vives des émaux modernes.

Dal Pozzo exécuta encore la figure de saint Jérôme sur l'un des panaches de la coupole au-dessus de la Madone sur le carton de Giambattista Piazzetta. Cette figure manquait depuis plus d'un siècle, car, dans le Registre intitulé Cassier Chiesa, on trouve, à la date du 4 juillet 1631, la dépense de 4 brasses de toile achetée pour faire une figure de saint Jérôme au-dessus de la porte de saint Isidore qui doit être faite en mosaïque par Alvise Gaétan. Zanetti lui attribue en outre la figure de saint Augustin existant sur un autre panache de la coupole; mais celle-ci est d'ancien style et ne pourrait qu'avoir été refaite sur le modèle d'une autre préexistante. La chose, du reste, n'est pas improbable, car Dal Pozzo, nous l'avons dit ci-dessus, exécuta encore une foule de restaurations importantes et très étendues, mais imitant si bien l' ancien que l'on ne s'en aperçoit pas, excepté dans l'atrium, où l'on voit, à côté de Saint Alipe, l'inscription: Leop.de Puteo restaur. 1723, et dans la demi-cuvette du Chœur, où l'on a également découvert, il y a deux ans, une inscription analogue.

Cet artiste recevait un salaire de 200 ducats (620 francs) par an, moyennant lequel il devait encore fournir les matériaux pour l'application de la mosaïque sur les murs. Dans ces matériaux était comprise l'huile pour faire le mastic ou le stuc, car il employait le procédé romain. En effet, dans un contrat, en date du ier septembre 1721, il est stipulé qu'il sera obligé de fournir l'huile tant pour huiler le mur, que pour faire le stuc ; et dans un Inventaire de la restauration qui s' impose dans la sérénissime Église de Saint-Marc, il s' engageait à fournir l' huile de lin pour huiler le mur et faire le stuc, et en outre les clous de bronze, la chaux, la poussière de iravertin} etc. etc. Toutefois, il employa le stuc dans la nouvelle mosaïque de la façade, qui, nous l'avons dit, était toute composée d'émaux; dans les restaurations, au contraire, où il trouvait beaucoup de parties en pierre d'après le procédé vénitien, il ne se servait du stuc que pour la première couche adhérente aux murs: autrement l'huile eût altéré les mosaïques à cause de la porosité de la pierre.

Ses travaux lui méritèrent de grands éloges et même les faveurs des poètes, comme on le voit par un livre imprimé à Venise en 1729 et intitulé : Componimenti poetici in Iode del sig. Leopoldo Dal Pot^o romano, célèbre dipintore di musaico, per le pitture ristaurate e di nuovo da lui faite nella Basilica di San Marco di Vene\ia, scuoprendosi il di lui quadro nella facciata délia Chiesa.

Il mourut en 1745. Alors s'ouvre une longue et malheureuse période, qui nous rappelle le cri désespéré du poète: « Or a incomincian le dolenti note ! »

Leopoldo Dal Pozzo acheva sa longue carrière avec le grand tort de n'avoir pas formé un seul élève. Aussi, quand il eut disparu, la République se trouva-t-elle dans l'embarras d'abord et dut-elle reprendre ses négociations à Rome par P entremise de son ambassadeur. Elles échouèrent, et alors elle poussa ses recherches jusqu'à Naples, Messine et Florence au moyen des Consuls, mais toujours sans en venir à une entente, par suite des prétentions exagérées des mosaïstes.

Dans cet état de choses, elle publia un édit dont la teneur suit : Le Sérénissime Prince fait savoir et c'est par l'ordre des III. Exc. Procurateurs de Saint-Marc de Supra et en exécu-

tion de V arrêté de la dite Proc. du 24 septembre 1747, que tous ceux qui sont capables et aptes à s'adonner aux travaux de mosaïque de l'Église de Saint-Marc, doivent, dans un délai de quinze jours, en donner avis au notaire de la dite Procuratie, avec leurs offres par écrit; lesquelles seront transmises par S. E. le Proc Cassier à la dite Exc. Procuratie ; puis les informations ordinaires prises sur la capacité des comparants et les épreuves nécessaires faites, les Exc. Procurateurs aviseront.

Publié sur les escaliers de Saint-Marc par moi Gerolamo Paulini Comandador.

A la suite de cet édit beaucoup se présentèrent, mais un seul fut accepté, Pietro Monaco, graveur sur cuivre, d'une certaine capacité, du moins on le croit, mais qui aurait mieux fait de manier le burin que de se mêler de gâter les mosaïques de Saint-Marc. On lui doit la figure du prophète Daniel, travail baroque, encastré, pour gâter toute la composition, dans la belle mosaïque du dernier des épisodes de Suzanne, en face de l'autel de la, Madone, premier travail de Giannantonio Marini exécuté sur les cartons du Tintoret. Monaco eut encore le front d'y mettre son nom, et trouva dans la facile condescendance des peintres Piazzetta et Pittoni, l'approbation du chef-d'œuvre, qui lui valut le titre de mosaïste de la Basilique. Heureusement, le reste de ses travaux se réduisit à une mosaïque tout à fait secondaire et peu en vue, celle des murailles et de la voûte au-dessus de la galerie des chantres du côté du Palais Ducal, où il renouvela, du reste, environ cent cinquante-quatre pieds carrés.

A Pietro succéda, on ne sait comment, non toutefois après concours, un certain Giacomo Monaco, peut-être parce qu'il était son parent, lequel fit plusieurs restaurations, dont les dernières au-dessus des portes de la Basilique et dans la Chapelle de la Madone des Mascoli, en 1805. L'année suivante il présentait une liste de travaux, qu'il intitulait Rivista, par laquelle il ne proposait rien moins que la rénovation de 1460 pieds carrés de mosaïque et la consolidation de 2600 autres. Heureusement, la proposition du mosaïste resta sans effet, et il y eut un arrêt de dix ans, arrêt qu'on ne peut expliquer que par les événements politiques dont Venise fut le théâtre pendant ce laps de temps; car

quand bien même on eût jugé Monaco incapable, Rome comptait alors, outre le Studio Pontificio, plusieurs ateliers particuliers, pourvus de nombreux artistes, et il n'eût pas été difficile de s'en procurer quelques-uns. Cependant, l'un de ces ateliers ayant été transféré à Milan, dès 1803, par ordre de Bonaparte, avec les artistes romains Vincenzo Raffaelli, Gaetano et Cesare Ruspi et avec Roccheggiani, ce dernier du Studio Pontificio, afin d'y exécuter la grande reproduction en mosaïque de la Cène de Léonard de Vinci, ce fut là que vint se former un certain Nicolô Pizzamano de Venise, lequel retourna ensuite dans son pays et fut accepté comme mosaïste à Saint-Marc, en 1815. A ce dernier s'adjoignit, en 1810, le romain Liborio Salandri, qui s'allia tout d'abord avec Pizzamano et travailla ensuite, tantôt seul, tantôt en compagnie de Giovanni Moro, autre mosaïste venu après, et continua ainsi jusqu'en 1842. Outre de nombreuses restaurations, Salandri exécuta en entier la figure de Saint Paul dans la Sacristie sur le carton d'Andréa Tagliapietra et refit la décoration avec petits amours des interstices de la grande fenêtre circulaire. Ce dernier travail fut si mal exécuté, qu'on refusa de le recevoir, et il dut le refaire sur les nouveaux cartons des peintres d'alors Querena et Borsato, parce qu'il ne restait aucune trace de l'ancienne composition, qui était du Titien et avait été mise en mosaïque par les Zuccato. Cet essai malheureux, toutefois, n'empêcha pas de lui confier plus tard la décoration en mosaïque de la partie la plus en vue de la Basilique, celle de la demi-lunette extérieure au-dessus de la grande porte. La mosaïque, avait été refaite, nous l'avons dit ailleurs, par Pietro Spagna, un siècle et demi auparavant. Mais sans doute, parce qu'elle était en grande partie composée de petits cubes de pierre, comme celle des lunettes supérieures, elle avait tellement souffert qu'il fallait la remplacer. Lattanzio Querena, peintre de mérite, donna les cartons représentant le Jugement général. Lui et ses commettants les considéraient comme un travail de simple décoration, si l'on en juge, soit par le prix modique de 896 lires autrichiennes qu'ils furent payés, soit par l' œuvre en elle-même, qui est des plus vulgaires. De son côté la mosaïque ne produit aucun effet, et n'est pas à la

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hauteur de la place qu'elle occupe. Elle a été, de plus, faite avec des matériaux de toute sorte; on est allé jusqu'à y faire entrer des morceaux de terraille coloriée fabriqués à Trévise par Fontebasso, au lieu de petits cubes d'émail qui faisaient défaut.

Salandri avait encore exécuté la figure de Saint Liboire, refaite plus tard par la Compagnia Vene^ici e Mur an o qui avait succédé à la Società Salviati e O , sur l'angle en haut de la façade principale, substituée par lui à celle de Saint Jean- Baptiste en souvenir de son nom de baptême. Tant étaient grands alors le désordre et l'impudence dans les choses de la basilique !

Citons encore Giovanni Moro, que nous avons nommé ci-dessus comme l'associé de Salandri. Après la chute de Napoléon, le gouvernement autrichien avait fait continuer pour son propre compte le travail de la Cène, qui alla ensuite finir à Vienne dans l'église des Italiens. Il avait, entre autres conditions, imposé à RafFaelli celle de former six jeunes élèves, dont trois de Vienne, deux de Milan et un de Venise. Ce dernier n'était autre que Moro, qui passa ensuite au service de la Basilique, en 1822, et continua jusqu'en 1858 à en maltraiter les mosaïques.

Ses principaux travaux sont : les mosaïques des trois sous-arcs en face de l'autel du Saint-Sacrement et des trois autres en face de celui de la Madone ; les sept Vaches maigres et les sept Vaches grasses dans l'un des panaches de l'atrium, et Pharaon endormi dans un autre; le Suaire avec deux petits anges au-dessus de la porte de la Loggia nord; une partie de la mosaïque au-dessus des Fonts du Baptistère; toute la mosaïque de la demi-lunette au-dessus de la porte de la Madone dans l'atrium, avec la Vierge, Saint Marc et Saint Jean; l'Évangéliste Saint Marc dans l'un des panaches de la coupole centrale; le ciel azuré à étoiles d'or au-dessus de la lunette de la façade.

Tels furent, comme nous l'avons dit, les principaux travaux de Moro, mais il exécuta encore une foule de restaurations partielles. Nous les avons indiquées, afin que si l'on rencontre des horreurs dans Saint-Marc, on sache à qui les attribuer.

En reprenant le fil de notre histoire, nous arrivons à des faits qui inaugurèrent un état de choses tout à fait nouveau et différent à la fois, mais, malheureusement, non moins regrettable que le précédent.

La grande voûte de l'Apocalypse et celle qui suit jusqu'à la grande fenêtre des Chevaux menaçaient ruine. C'était à cette époque un ancien et barbare usage, qui se maintint en vigueur dans la Basilique jusqu'en 1878, de détruire les mosaïques pour les refaire ensuite, ou quand elles ne pouvaient plus subsister en aucune manière, ou quand il fallait restaurer les parties de l'édifice qu i en étaient revêtues. En ce cas on commençait par en faire prendre d'abord les calques en contours et les croquis en couleurs ; mais souvent la négligence était telle que ce travail préparatoire était confié à des artistes médiocres et très peu payés.

Bien plus, pour les mosaïques de l'Apocalypse, la Commission Gouvernementale d'alors, quoique composée en grande partie de professeurs de l'Académie des Beaux- Arts, se contenta de faire exécuter les calques seulement en partie par le peintre Antonio Zambler, laissant, du reste, le soin d' en conserver le souvenir et d'en préparer les cartons au même Giovanni Moro, qui avait été chargé de refaire les mosaïques. — Et il s'agissait des œuvres des célèbres frères Zuccato, exécutées sur les cartons des premiers artistes vénitiens du XVIe siècle, et précisément de celles qui conservaient une importance historique particulière, à cause du fameux procès auquel elles avaient donné lieu. — Ceci se passait en .1846 ; il n'était pas étonnant, du reste, qu'on attachât si peu d'importance aux mosaïques de Saint-Marc, car, plusieurs années auparavant, l'Intendance des Finances de Venise avait fait vendre aux enchères publiques, pour la somme dérisoire de six cents lires autrichiennes, celle de l'Abside de Saint-Cyprien de Murano, œuvre des mêmes frères Zuccato, qui se trouve aujourd'hui à Berlin.

Moro employait la méthode à revers, méthode dont il prétendait même être l'inventeur et qui consiste à composer la mosaïque justement à revers, en profitant de l'uniformité telle quelle de couleur que présentent les petits cubes

d'émail et de pierre sur les deux faces opposées, en les disposant ainsi et en les collant au-dessus d'un papier portant le dessin de la mosaïque à faire. De cette sorte il avait pu préparer en quelques années une bonne partie des nouvelles mosaïques pour la voûte de l'Apocalypse et en avait même en partie reçu le prix pour la somme de 2700 lires, quand un événement imprévu vint couper court à tous ses travaux. Pendant ses trente-six ans de service, Moro n'avait jamais donné lieu de faire soupçonner sa probité, lorsqu'il fut tout à coup arrêté, poursuivi et condamné à six jours de prison. Le motif de ce procès fut l'enlèvement coupable d'un mortier de granit appartenant à la Basilique, motif très curieux, si l'on songe qu'il s'agissait d'un vieil ustensile de nulle valeur, que Moro avait par hasard reçu en dépôt régulièrement avec d'autres objets pour les mosaïques.

L'incontestable honorabilité des personnes, qui jouèrent un rôle dans ce qui suivit, ne permet pas de croire que la perte de Moro ait été tramée dans l'ombre. Toutefois, on ne peut nier qu'elle ne profita à personne, malgré l'intention louable de faire quelque chose de mieux que ce qu'il savait et pouvait faire. Ce qui est certain, c'est que la Lieutenance autrichienne mit le sceau à la condamnation, en intimant à la Fabrique de se garder bien à l'avenir d'admettre Moro à travailler aux mosaïques de la Basilique.

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