CHAPITRE V
Mesures de précaution et travaux modernes.
Nous entrons maintenant dans une nouvelle phase et en même temps dans les dernières périodes de l'histoire de la mosaïque de Saint-Marc. Moro, une fois congédié, on perdit avec lui les calques et tout souvenir des anciennes mosaïques de la voûte de l'Apocalypse, ce que, bien ou mal, il avait fait pour les reproduire: toutes choses qu'il avait emportées et qu'il déclarait ne vouloir céder à moins d'être réintégré dans son emploi. On avait bien les feuiles avec mosaïque préparée et appliquée dessus, mais on disait qu'elles contenaient pour la plupart des nuages. Il restait bien
aussi quelques vieilles esquisses, mais elles étaient jugées hors de service, tandis qu'on ne savait ce qu'étaient devenus les calques de Zambler. De là l'impossibilité de refaire les mosaïques selon les anciens dessins et la nécessité de peindre les nouveaux cartons en ne maintenant que les sujets.
La Commission gouvernementale avait alors été dissoute et le monument était sous la surveillance de la Lieutenance et de l'Académie des Beaux-Arts. Ce fut de cette manière que furent confiés au peintre allemand Carlo Blaas les nouveaux cartons, dont l'exécution était commise à Enrico Podio, mosaïste romain, établi depuis peu à Venise, et pour laquelle on lui donnait les émaux, que fournissait Antonio Salviati pour le prix général de plus de cinquante mille florins autrichiens (!).
Ces dispositions soulevaient un mécontentement général ; mais nul ne se trouvait capable d'entreprendre une opposition sérieuse et encore moins la Fabrique de Saint- Marc, réduite à quelques membres, déjà avancés en âge, timides et incompétents dans ces sortes de choses.
Cela se passait en 1860, lorsque Mgr. Ramazzotti était Patriarche de Venise. A beaucoup d'autres qualités ce prélat joignait une grande énergie et un rare bon sens. Il comprit la nécessité d'une sage direction dans les affaires de la Basilique, et y pourvut avec la liberté que lui laissait le Concordat autrichien, en instituant une Commission composée de neuf membres, qui apportaient des connaissances variées et une longue pratique des affaires, et à chacun desquels il assignait la partie de l'administration qui convenait le mieux à ses aptitudes personnelles. Parmi eux se trouvait l'ingénieur Pierre Saccardo, homme qu'il connaissait pour aimer les arts et les monuments du pays.
Ce fut alors seulement que commença contre les innovations projetées la lutte, qui aboutit à faire suspendre V exécution déjà votée des mosaïques sur les cartons de Blaas, durant l' espace de six ans, jusqu' à ce que le changement de gouvernement survenu en 1866 la fît avorter complètement. L'opposition s'appuyait sur de nombreux et graves
(l) 123, 456, fr. 79.
motifs, Le principal consistait dans l' aversion générale que soulevait l'idée baroque :de substituer aux anciennes mosaïques des œuvres JouJ. à, fait nouvelles et modernes, et celles-ci d'un genre de composition, de dessin et de coloris, dilférent et en désaccord avec celui de toutes les mosaïques de la Basilique. Les uns mettaient en doute l'originalité des compositions, d'autres critiquaient l'exécution, d'autres enfin ne pouvaient accepter qu' on détruisît les restes des précédentes, encore intactes sur une superficie considérable d' environ soixante mètres carrés.
Une question particulière soulevée ensuite, au sujet du ciment de la mosaïque, ne fit que redoubler l' opposition.
Podio, qui, nous l'avons dit un peu plus haut, devait exécuter les nouvelles mosaïques, employait habituellement le mastic fait ave«c deJUitfile déclin, dont on se servait à Rome, et qui est devenu d'un usage général par la facilité qu'il présente, avec la lenteur de la prise, de donner le temps nécessaire au travail si long de la composition de la mosaïque. On doit l' invention de ce mastic à Muziano da Brescia, dont nous avons déjà parlé, célèbre contemporain et ami de Michel-Ange, qui travailla à Rome de 1528 à 1592. Il s'en servit dans les décorations en mosaïque entreprises par lui dans la basilique de Saint-Pierre et notamment dans celles de la Chapelle Grégorienne, les plus anciennes du monument. Ce mastic, toutefois, qui joint encore aux avantages susdits d' autres privilèges, comme ceux de la légèreté, d'une parfaite cohésion et d'une solide adhérence à toute sorte de matière, n'avait jamais été employé à Saint-Marc (si ce n'est peut-être dans des restaurations partielles), avant Leopoldo dal Pozzo. Celui-ci l'employa, comme nous l'avons raconté, à F extérieur et dans un endroit particulier et isolé, tel que V enfoncement d'une des portes de la façade. Dans la Basilique, au contraire, on avait toujours employé la pâte de chaux délayée dans l'eau et autres ingrédients vulgairement appelés colle par les anciens. Le motif pour le^ quel on n'avait jamais employé le mastic venait, comme nous V avons dit ailleurs, de ce que les mosaïques de Saint- Marc étaient composées sur toute la surface et dans plusieurs autres parties, de petits cubes de pierre ou marbre, lesquels^
poreux de leur nature, auraient absorbé l' huile et auraient avec le temps subi une altération dans leur effet.
Il est vrai que Podio, précisément pour éviter cet inconvénient, avait fait acheter, en vue des nouvelles mosaïques, indistinctement des émaux pour toutes les parties de la composition ; mais cela menait à l'autre inconvénient, dont nous avons dit un mot à propos de la mosaïque de Leopoldo Dal Pozzo, celui d'un ton et d'une force de coloris supérieurs aux autres mosaïques, car l'émail l'emporte en vivacité de teinte sur la pierre, sans compter l' éclat disgracieux qu' auraient eu les mosaïques nouvelles à côté des anciennes.
Ces raisons et autres du même genre sont exposées tout au long dans un mémoire dont Pierre Saccardo donna lecture à l'Athénée de Venise, dans la réunion du 21 juillet 1864, et qui a été inséré dans les actes de cette Académie et dans un opuscule spécial intitulé : Saggio d' uno studio storico-artistico sopra i mosaici délia Chiesa di San Marco in Vene%ia (1).
Ce mémoire eut pour effet de jeter la Lieutenance ellemême dans l'embarras, et elle se vit obligée de surseoir pendant quelque temps à l'exécution des nouveaux travaux, pour lesquels tout était déjà prêt.
Cependant Podio achevait la mosaïque du panache gauche de la coupole centrale, celle qui est au-dessus de l'ambon vers la chapelle de la Madone, et représente la figure de Saint Mathieu. Ce travail lui avait été alloué à titre d'essai, dès le mois de décembre 1861, et une partie du livre qui est dans les mains de l'Évangéliste devait être fait avec le mastic à Y huile, pour qu' on jugeât de V effet ; mais la hauteur à laquelle était placée la mosaïque ne put offrir à l' expérience aucun résultat.
Cet ensemble de choses, et les graves objections que soulevait la Fabrique contre les innovations projetées, n'avaient fait que les retarder, sans en faire décider l'abandon pur et simple. Les intrigues mêmes des intéressés étaient allées si loin, que F ordre de procéder au travail était sur le point d'être donné. Mais alors Saccardo ayant découvert
Q) Venise, Typographie du Commerce, 1864.
les calques des anciennes mosaïques exécutés par Zambler et que V on croyait perdus, nous V avons dit, et le Cardinal Trevisanato, alors Patriarche de Venise, étant intervenu du poids de toute son autorité, on put encore obtenir un nouveau sursis et arriver ainsi à la chute du gouvernement Autrichien et, avec elle, à 1' enterrement définitif de la question (!).
Mais, malheureusement, les difficultés n'étaient pas terminées ; une nouvelle série d'aventures allait surgir, qui devait faire presque regretter les cartons de Blaas si énergiquement combattus.
C'était le temps où était en train de se reconstituer, avec le secours de capitalistes anglais, l'Etablissement Salviati, qui devait prendre le nom de Società limiied Salviati e O', représentée par le célèbre avocat Mattia Montecchi, l'un des triumvirs de la République romaine de 1849, nom et titre qui peuvent aider à comprendre bien des choses. Bref, le dit Etablissement obtint, au mois d'octobre 1867, la concession exclusive des travaux de mosaïque des voûtes et du pavé de la Basilique pour la somme de 300,000 fr.? à dépenser en quinze ans, soit 20,000 fr. par an, partagés en 12,000 pour les mosaïques et 8,000 pour le pavé.
Suivant les conditions du traité, la Société s' engageait à prendre, au nombre de ses artistes, Moro, pour obtenir de lui la cession des notes relatives aux anciennes mosaïques
(!) La Revue des deux mondes, dans un article d'avril 1880, intitulé : Les restaurations de Saint- Marc de Venise, signé Charles Yriarte, p. 838-839, disait à propos des autres questions soulevées relativement aux mosaïques : " Les travaux furent commencés en 1 865. L' architecte de la basilique n' avait alors pour contrôle que le conseil de fabrique du Dôme, où ne siégeait qu'un seul homme compétent, M. Saccardo, ingénieur civil. On était sous le gouvernement autrichien, f administration de la fabrique était en tutelle, mais il est juste d' ajouter qu' on n' exerça sur elle aucune pression ; l' Académie des beaux-arts avait seule voix consultative. Lorsque 1' autorité supérieure proposa de marquer son passage par la substitution, aux mosaïques du XVIe siècle, de compositions modernes, dues à un artiste autrichien, M. Saccardo eut le mérite de lutter énergiquement contre cette décision officielle, et il eut aussi le bonheur de voir ses efforts couronnés de succès „.
de la voûte de l'Apocalypse; elle s'obligeait également à instituer une Section exclusive pour les travaux de Saint- Marc, avec mosaïstes fixes, lesquels auraient là la facilité d'exercer leur talent et de se former ainsi à une pratique spéciale.
D'autres conditions, tendant également à assurer l'excellente exécution des travaux, furent encore imposées à la Société. Mais elle ne comprit pas l'importance de sa tâche. Elle commença bien, et les figures des Nations renouvelées en partie dans la première coupole, l' Archange qui est sur l'un des panaches de cette dernière, les deux scènes de l'Apocalypse représentant l'une les Anges avec les sept Eglises, l'autre l'Adoration de l'Agneau divin, refaites dans leur moitié supérieure, comme aussi la figure de la Majesté divine et le Saint Jean dormant à ses pieds, et enfin les nouvelles mosaïques de la Chapelle Zeno, aujourd'hui enlevées et remplacées par les anciennes, sont des travaux qui ont bien quelques imperfections, mais qui toutefois, dans leur ensemble, sont exécutés, on peut le dire, avec amour de l' art et avec égard pour la beauté du monument. Mais la Société ayant passé en d'autres mains et sous un autre nom, les choses allèrent tout autrement. Pour certains travaux, et surtout pour ceux des mosaïques qui se rattachent aux sujets de l'Apocalypse, désignés ci-dessus et occupant le centre et en partie les côtés de la grande voûte conjointement avec la grande fenêtre des chevaux de bronze, l'exécution fut si malheureuse et tellement couverte de corrections faites au pinceau, qu'elle donna lieu à un long procès, qui se termina par une transaction. Celle-ci obligeait celui qui en avait accepté la responsabilité, à refaire les mosaïques mal exécutées.
Du reste, soit à cause de ces faits, soit plus encore à cause de la nouvelle direction générale, qui était donnée finalement aux travaux de Saint-Marc, le contrat dont il a été parlé ci-dessus fut rompu deux ans avant son échéance naturelle, moyennant la compensation prévue par la loi
(*) Les mosaïques renouvelées par la Société (qu'il ne faut pas confondre avec la Maison actuelle A. Salviati e Cie), après sa nouvelle constitution, furent, outre celles déjà citées, la figure du Rédempteur
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Nous avons dit que parmi les mosaïques refaites par la Société étaient encore celles dé la Chapelle Zeno. Heureusement, les anciennes n'avaient pas été perdues. Meduna, architecte de là Basilique, les avait fait enlever par grands morceaux, dans Y espoir de pouvoir les appliquer de nouveau à la voûté, que des raisons de solidité l' avaient amené à reconstruire. Toutefois, il n'y avait pas réussi, et les mosaïques avaient été conservées et placées dans des cadres de bois formant douze tableaux, par Antonio Pellanda, lorsque, à l' instigation d'Alvise Piero Zorzi, aujourd'hui Conservateur du Musée de Cividale, l' heureuse idée se fit jour de les remettre à leur place: ce qui a été fait avec un plein succès par l'Atelier actuel de mosaïque de la Basilique.
Pour être complet et rendre à chacun ce qui lui appartient, nous ajouterons que touté initiative relative aux mosaïques, tant que dura le contrat avec la Société, c' est-àdire jusqu'aux derniers jours de 1880, resta centralisée, par ordre expresse du Ministre de l'Instruction publique, entre les mains de l' architecte Meduna, et de plus, que par dépêche du 22 janvier 1868, N. 1801-321, le Ministre ordonna l'insertion dans le contrat d'un article spécial, stipulant que, dans le cas où Meduna serait dans l' impossibilité de garder la haute direction des travaux, une Commission spéciale devrait être nommée pour le remplacer. La réception de chaque travail était faite par une Commission de professeurs nommée chaque fois par 1' Académie de Beaux- Arts.
qui monte au ciel, avec bordure et certaine étendue de champ d'or, au centre de la grande voûte au-dessus de Tambon gauche; une grande partie des épisodes de la Vie de saint Pierre dans le haut de la voûte au-dessus de la galerie-nord des chantres, d'une exécution très médiocre; plusieurs figures de Saints dans les niches extérieures de la façade-sud et le plafond en voûte de la partie saillante de la, façade près de la pierre del Bando. Les parties renouvelées dans le Baptistère sont celles qui représentent les Rois Mages devant Hérodé, le Massacre des Innocents, les figures de David et de Salomon, et celle de Saint Basile, et une grande partie des bordures que l'on distingue facilement des anciennes. Les restaurations exécutées dans les merveilleuses mosaïques de la Chapelle de la Madone des Mascoli furent tout à fait déplorables. ....
Du reste, tout le mal ne fut pas sans quelque avantage. Les fautes commises et les critiques amères qui les suivirent, finirent par déterminer une puissante réaction, un excès opposé, si F on veut, et inouï de zèle actif et passionné, même aveugle, pour la conservation du monument: zèle qui gêne beaucoup ceux qui en ont la charge, mais qui, du moins, sert à empêcher que des influences étrangères puissent avoir, comme par le passé, les conséquences les plus fâcheuses.