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CHAPITRE VI

L'Atelier de mosaïque de Saint-Marc.

Si durant la période de temps ci-dessus, tel était le triste sort des mosaïques de la Basilique; si l'on détruisait avec une égale indifférence les anciennes pour les refaire, en mettant sur le même pied Y original et la copie, la mosaïque exécutée directement sur place et celle composée à revers et appliquée sur le papier par un procédé industriel dans un atelier, les œuvres des anciens artistes byzantins ou des fameux Zuccato, et celles d' un vulgaire ouvrier attaché à une fabrique de mosaïque et le plus souvent mesquinement rétribué (*), toutefois il s'en fallait de beaucoup que les autres parties du monument fussent à l'abri des dévastations. En effet, dès lors qu'on admettait en général le système faux et le principe funeste de le restaurer de fond en comble, partie par partie, afin de lui donner la solidité et l'aspect d'un édifice à peine sorti des mains de 1' entrepreneur, on arrivait naturellement aux excès des dégâts déplorables dont eurent tant à souffrir les façades latérales de la Basilique et le pavé en mosaïque de la nef gauche : le tout recouvert de travaux vulgaires et modernes, avec marbres modernes substitués aux anciens, n'ayant d'autre tort que celui de porter la noble et pittoresque empreinte du temps.

Cet état de choses serait encore allé plus loin, car l'op-

(*) Dans les nouvelles mosaïques de la voûte qui recouvre la galerie-nord des chantres, sont des têtes grandeur naturelle, qui ont été payées par la Société à ses artistes à cinq francs chaque.

position n'aboutissait à rien contre le parti pris ('), si enfin n'avait paru un opuscule plein de bon sens et de véritable goût artistique, qui, attaquant avec de solides et vigoureux arguments le système erroné de restauration, eut le mérite d'éclairer l'opinion publique et de provoquer d'en haut des mesures efficaces (2).

L'opuscule débutait en proclamant la nécessité d'une Commission spéciale pour la Basilique. Le Gouvernement accueillit ce projet et, une année après, nommait une Commis^ sion dite de surveillance des travaux de la Basilique, avec mission d'assurer le mieux possible la conservation et la restauration du monument.

Cette Commission comptait parmi ses membres Pierre Saccardo, lequel fut chargé d' organiser un Atelier spécial de mosaïque pour la Basilique et d'en rédiger les Statuts. L'Atelier devait avoir un directeur, et cette charge fut confiée par le Ministère de Y Instruction Publique à un certain Pietro de Vecchis, de Rome. Son œuvre principale fut le transport et le replacement de la mosaïque sur la voûte qui recouvre la galerie sud des chantres. Ce travail, toutefois, était défectueux, et pour l'effet du champ d'or, qui avait été renouvelé, et sous le rapport de la solidité, car la mosaïque se détacha sur plusieurs points et tomba, et sur d'autres il fallut recourir à des expédients pour la soutenir. De Vecchis fut congédié en 1883. On reconnut que la direction exigeait un homme possédant des connaissances spéciales sur la question des mosaïques de Saint- Marc, même au point de vue historique, et alors le Ministère songea à en confier la charge à l'ingénieur Saccardo? qui depuis longtemps était versé dans ce genre d'études, témoin le Mémoire, qu'il avait fait paraître en 1864, et dont nous avons déjà parlé. Les idées de restauration, sou-

(*) V. les remontrances officielles faites dès l'année 1868 par la Fabrique de Saint-Marc, et publiées dans l' opuscule intitulé : La Basïica di San Marco nel suo passato e nel suo avvenire. Venise, typ. deirimmacolata, 1883.

(2) Le titre de l'opuscule est celui-ci : Osservasioni intorno ai ristauri interni ed esterni délia Basilica di S. Marco etc., di Alvisè Piero Zorsi fu Gio. Carlo. Venise, Ongania, 1877.

tenues ainsi plus de vingt ans auparavant, étaient celles que citait textuellement V auteur de Y opuscule ci-dessus, pour renforcer ses propres observations.

On associa à Saccardo pour la partie artistique le peintre restaurateur Policarpo Bedini, qui mourut au bout de quelque temps et fut remplacé par M. Pietro Roi.

L'Atelier a pour objet la conservation et la restauration des œuvres de mosaïque qui décorent les murailles et les voûtes de la Basilique.

On pourvoit à la conservation en ayant soin de prévenir les dégâts, auxquels les mosaïques peuvent être sujettes, et de les préserver par toute sorte de moyens : ainsi, on fixe aux murailles et aux voûtes celles qui se trouvent détachées, à l'aide de divers procédés ingénieux que la pratique suggère suivant les cas ; puis on nettoie celles que la poussière, la fumée ou l'humidité, ont noircies ou privées de leur éclat primitif. La restauration se fait avec grand soin, en comblant les vides laissés par les petits cubes manquants, avec des émaux anciens propres à l'époque de chaque mosaïque, émaux que la Basilique possède malheureusement en grande abondance, par suite des démolitions passées, mais dont on sait, aujourd'hui du moins, tirer profit pour réparer les dégâts des œuvres subsistantes et pour les préserver de nouvelles ruines.

Il arrive encore quelquefois, quoique, Dieu merci, très rarement, qu'il faille mettre à nu les parties murales pour les restaurer. En pareil cas, la mosaïque est solidement fixée sur papier et toile collée dessus, puis enlevée par grands morceaux avec beaucoup de soin, débarrassée de tout crépi superflu et finalement appliquée de nouveau à la muraille une fois restaurée et sèche. De cette manière, l'œuvre demeure intacte et telle qu'elle était d'abord, les petits cubes gardant jusqu'aux légères et différentes inclinaisons que leur a données l' artiste qui a composé la mosaïque. Nous citerons, à titre d'exemple, les travaux de ce genre exécutés à Saint-Marc par l'Atelier de mosaïque, tels que les deux arceaux de l'atrium, l'un avec les saints Alipe et Siméon Stylite et la Justice au centre, 1' autre avec les saints Cristophe et Phocas et la Charité au cen-

tre, et les anciennes mosaïques de la voûte de la Chapelle Zeno, qui. nous l' avons dit, ont été remises à leur place après l'enlèvement. des modernes qui y avaient été refaites. Si le lecteur désire étudier tous les travaux de restauartion exécutés par les soins de l'Atelier de mosaïque, il en trouvera la description détaillée dans les Rapports, que publie chaque année la Direction des travaux de la Basilique, et qui se trouvent jusqu'ici réunis en trois opuscules, déposés à la Fabrique de Saint-Marc.

De cette manière on peut dire que la conservation définitive des mosaïques de la Basilique, est assurée. Ajoutons que l'institution emprunte au mérite même du Monument une importance particulière, car il n'y en a pas d'autres en Italie qui puissent rivaliser avec celui-ci pour, la variété et la . quantité des. chefs-d'œuvre renfermés dans son sein, et offrir aux artistes un si vaste champ d' action pour former des restaurateurs habiles et expérimentés, dont l'absence a été par le passé la cause de pertes si regrettables, non seulement dans la Basilique de Saint- Marc, mais encore dans une foule d'autres monuments d' Italie.

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