‹ Les moteurs à explosions dans la marine de pêcheChapitre 132 sur 171 · I. — L'esprit rétrograde du pêcheur · texte numérisé non relu

I. — L'esprit rétrograde du pêcheur

Plus encore peut-être que dans l'existence d'obstacles d'ordre administratif et pécuniaire, c’est dans la mentalité même du pêcheur qu'il faut chercher la raison essentielle de la situation

précaire de l’armement :

« Le pêcheur de nos côtes de France, qui a de grandes qualités de courage, d'endurance, d’abnégation, qui se contente de sa situation modeste et dure, est, à côté de cela, généralement un être passif et auquel manque complètement l'initia-

tive.

Il est habitué à son vieux bateau, et il conçoit difficilement qu'il soit possible, pour lui surtout, de pêcher autrement que ne l’ont fait ses pères et qu'il ne le fait lui-même depuis sa plus tendre enfance.

Il ne sent pas le besoin du progrès, et ne se doute même pas que ce progrès soit possible parce qu'il n'en à pas vu la

réalisation.

Por ee

Dans son port, comme dans les ports voisins, dans tous ceux où il aborde, en pleine mer quand il pêche, il n’a vu et il ne voit que de vieux bateaux à voiles, comme le sien, et il ne songe pas qu'on puisse aller pêcher sur d’autres bateaux que sur ceux-là (1) ».

Routinier, le pêcheur est hostile à toute tentative qui pourrait troubler ses habitudes ancestrales et démentir ses préjugés.

« Le marin qui, dans un petit port de pêche, dit M. Guérin, a manifesté le projet de faire mieux que les autres et d'installer une machine à pétrole sur la barque de ses pères, passe d’abord pour un original, un glorieux, un imbécile, puis, bientôt, pour être dangereux et un ennemi des intérêts communs. Si son moteur ne marche pas, dès les premières pannes, il sombre sous le ridicule, plus terrible que la rage des éléments en face de laquelle le courage lui est plus naturel. Il se dégoüûte alors vite, débarque son moteur avec colère au milieu des applaudissements ironiques des camarades qui, au fond, ont joliment redouté de le voir réussir. Et voilà un port fermé pour longtemps aux fabricants de moteurs.

Pour notre homme, il n’y a encore que demi-mal. Si le moteur marche bien, cela devient plus terrible. La raillerie ne tarde pas à se transformer en colère, en hostilité, en haïne. Celui qui pêche plus vite et mieux que les autres, qui rentre le premier au port et vend son poisson dans de meilleures cond?tions, celui qui ne craint pas le vent debout et qui, souvent, tire d'affaire les camarades encalminés, au moment où, devant l'impossibilité d'atteindre le port, ils vont être réduits à jeter par-dessus bord toute la pêche si difficilement amarinée, celui-là ne peut être un ami et on le lui fait durement sentir.

Il faudrait un volume et l'imagination d’un Fenimore

(1) Congrès international des applications du moteur à mélange tonnant à la Marine (Salon de l’Automobile, 1908). Rapport de M. Pottier.

Page 1