APERÇU DES RÉFORMES À RÉALISER, DES PROGRÈS À ACCOMPLIR
Un rapide examen de la situation de la pêche française a révélé tant de défectuosités et d’imperfections, qu'il est utile de récapituler l’ensemble des améliorations pratiques, des réformes administratives et législatives nécessaires pour rendre à cette branche de l’activité nationale, gagne-pain de milliers d'êtres, et merveilleuse école pour les équipages de la flotte de guerre, sa prospérité d'antan.
La décentralisation excessive de l’industrie des pêches étant assurément l’une des causes essentielles de sa décadence, il convient, non seulement d'augmenter les crédits destinés à nos ports, mais surtout, écartant toute préoccupation locale, de les consacrer seulement aux huit ou dix points de la côte susceptibles de devenir des centres importants comme Îe sont Grimsby, Cuxhaven ou Geestmunde. Ces centres devront connaître, pour leur entretien, une véritable autonomie et ne plus dépendre, aussi étroitement qu'aujourd'hui, des bureaux de la capitale, car il n’y a de vitalité réelle que chez les organismes dont de multiples entraves ne retiennent pas les efforts. Nous savons que la création du sous-secrétariat d'Etat à la Marine marchande, si elle n’a pu encore faire accomplir un bien, grand pas dans cette voie, a tout au moins amorcé la question.
À la transformation des ports est liée celle des moyens de pêche :
— Utilisation de la propulsion mécanique permettant au
bateau de « faire du large », de n’être plus dans la dépendance
directe du régime des vents, accroissant son rayon d'action,
ri teur
multipliant ses sorties, en un mot augmentant son rendement tout en diminuant les fatigues de ceux qui l’emploient.
— Utilisation des engins perfectionnés : ottertrawl, filet coulissant qui seuls autorisent l'espoir d’une production régu-
lièrement abondante.
Supposons un instant cette évolution accomplie : La côte se décongestionne ; la petite pêche reste l'apanage de ceux auxquels l’âge ou les infirmités interdisent le labeur pénible ; mais les autres, les jeunes, les vaillants, les aventureux, ceux-là poursuivent le poisson bien au delà des rivages familiers, jusque sur les côtes de l’Afrique occidentale, où les débouchés d’une terre sur laquelle s'implante la civilisation rémunèrent
largement les risques courus.
Faire du rêve d’aujourd’hui la réalité de demain ne demande pas seulement des transformations d'ordre matériel ; créer l'instrument qui doit procurer au pêcheur le mieux-être, reste une œuvre vaine si l’acquisition lui en est impossible ou l'usage inconnu. |
Acheter des filets, acheter un moteur, acheter... ce mot évoque le bas de laine où peu à peu s'accumulent les économies.
Bas de laine..., économies..., cela sonne étrangement si l’on songe aux détresses des derniers hivers de Bretagne, à ces foules qui, dans l’exaspération d’un soir de misère, réclamèrent tumultueusement du pain à un sous-secrétaire d'Etat. C'est pourquoi le vote tout récent de la loi sur le crédit rmaritime mutuel, instituant le crédit individuel à long terme, seule forme vraiment efficace de l’aide pécuniaire, réalise, à notre sens, un progrès des plus importants.
Mais ne retirons pas d’une main au pêcheur ce que nous lui donnons de l’autre et rejetons, pour n'en garder que le strict
indispensable, la plupart de ces mesures compliquées et
170 ee
désuètes qui sont autant d'obstacles aux efforts des meilleures bonnes volontés.
En particulier, il importe que le Parlement vote le plus tôt possible le projet de loi, déposé par le: Gouvernement, tendant à modifier la loi du 17 avril 1907 dont voici le passage essentiel :
« Article premier. — Les dispositions de la-loi du 17 avril 1907, concernant la sécurité de la navigation maritime et la réglementation du travail à bord des navires de
commerce ne s'appliquent pas
Aux navires de pêche de ro0o tonneaux bruts et au-dessous qui font des séjours en mer de moins de 72 heures. ou qui pratiquent la pêche au large. Toutefois, les locaux affectés au logement de l’équipage ne sont pas compris dans
la jauge brute de ces navires de commerce ou de pêche.
« Art. 3. — Seront par exception exonérés de toutes taxes (il s’agit des taxes de visite et de partance) les patrons propriétaires de bateaux se livrant à la pêche au large, à la petite
pêche... qui montent eux-mêmes lesdits bateaux... »
Toutefois, si utiliser un engin nouveau, tel un moteur, ne nécessite aucune aptitude spéciale, l’emplover économiquement, ne pas craindre d'aller vers la haute mer, savoir y trouver le poisson, est difficile. D'où la nécessité d’un enseignement maritime qui doit être donné non seulement aux pêcheurs formés, mais aussi aux jeunes gens, même aux enfants, si l’on veut maintenir sur la côte une population de marins, que ne sollicitent que trop et l'attrait des grandes villes et les hauts salaires de l’industrie. D'ailleurs, dans bien des cas, cette instruction permettra une réduction importante de personnel à bord, le même homme pouvant piloter le bateau
et diriger la pêche.
LRO LE
Des hommes d'initiative que groupe la « Société de l’Ensei-
gnement professionnel et technique des pêches maritimes » se
sont consacrés à cette tâche, et collaborent ainsi à l’action de:
l'Etat pour la création des écoles de pêche. Saluons ici la mémoire de l’un de ceux qui ont le plus contribué à lancer le mouvement : M. Guillard, de l’île de Groix.
Le rôle de l'Etat ne doit pas se borner à améliorer l’exereice de la pêche.
Comme propriétaire de la zone littorale, il est le gardien d’une richesse nationale ; c’est à lui d’en assurer la conservation : d’abord par la prohibition des engins dévastateurs, sennes, filets à chevrette (créveite), etc., et le contrôle rigoureux des dimensions de poissons exposés sur les carreaux des halles ; ensuite par une surveillance très stricte de la côte, en vue d'empêcher le braconnage.
Actuellément, les pénalités prévues pour ÉCHOS à la police de la pêche sont souvent appliquées à faux et ne gênent en rien les braconniers professionnels ; la flotte des bateaux garde-pêche, en dépit des sommes énormes dépensées pour certains d’entre eux, qui n'ont pas coûté moins de 4,000 fr. au tonneau (1), est très insuffisante. Les torpilleurs, dont les évolutions chassent les marsouins, sont de plus en plus rares sur les points de la côte où leur présence serait le plus utile.
En raison de tous les abus, de toutes les habitudes néfastes, certains fonds se sont épuisés ; c’est encore à l’Etat qu’incombe le soin de les repeupler par la création de réserves. Ce ne serait pas là une mesure sans portée, si l’on: en juge par le souvenir légendaire qu'ont laissé les coups de chalut donnés en 1830, à Marseille, lors de la levée d'interdiction d’une zone réservée depuis 1795.
La vraie richesse, toutefois, n’est pas pour -ceux qui reste-
(1) Discussion du budget de la Marine, 13 février 1913.