Les philosophes
Pope, élevé dans cette religion ^ qu'il tourne quelquefois en ridicule dans ses épitres, ne voulut cependant pas la quitter quoiqu'il fût philosophe, ou plutôt parce qu'il était assez philosophe pour croire que ce n'était pas la peine de changer.
Cette dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée, du moins en philosophie. Il n'y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd'hui à l'instruction de la jeunesse chez les nations éclairées.
Les Syriens disaient que notre planète n'était pas faite originairement pour être habitée par des gens raisonnables, mais que parmi les citoyens du ciel, il se trouva deux gourmands, mari et femme, qui s'avisèrent de manger une galette. Pressés ensuite d'un besoin qui est la suite de la gourmandise, ils demandèrent à un des principaux -domestiques de l'Empyrée où était la garde-robe. Celui-ci leur répondit : « Yoyez-vous la terre, ce petit globe qui est à mille millions de lieues? C'est là qu'est le privé de l'univers. » Ils y allèrent et Dieu les y laissa pour les punir.
Toutes les sciences sont à présent comme la lanterne magique : ce fut d'abord une invention admirable ; actuellement les Savoyards la montrent pour cinq sous aux servantes.
1 La religion catholique.
C'est dans les siècles les plus barbares que se sont faites les plus utiles découvertes. Il semble que le partage des temps les plus éclairés et des compagnies les plus savantes soit de raisonner sur ce que les ignorants ont inventé.
Parmi les géomètres, il n'y a guère eu qu'.4/*chimècle eiXeicton qui aient acquis une véritable gloire, parce qu'ils ont inventé des choses très difficiles, très inconnues et très utiles ; il n'y a point de gloire pour ceux qui ne savent que diviser a — b +0 para" — z, et qui passent leur vie à écrire ce que les autres ont imaginé.
L'idée qu'on peut faire passer une infinité de lignes courbes entre la tangente et le cercle, m'a toujours paru une fanfreluche de Rahelais. Les géomètres qui veulent expliquer cette fadaise avec leur infini du second ordre sont de grands charlatans.
Il reste beaucoup à découvrir pour notre vaine curiosité ; mais si l'on s'en tient à l'utile, on n'a que trop découvert.
La géométrie laisse l'esprit comme elle le trouve.
Ancienne histoire, ancienne astronomie, ancienne physique, ancienne médecine, à Hyppoc7mte près, ancienne métaphysique:tout cela n'est qu'ancienne absurdité, qui doit faire sentir le bonheur d'être né tard.
Les gens de lettres qui ont rendu le plus de services au petit nombre d'êtres pensants répandus dans le monde, sont les lettrés isolés, les vrais savants renfermés dans leur cabinet, qui n'ont ni argumenté sur les bancs des universités, ni dit les choses à moitié dans les académies ; et ceux-là ont presque tous été persécutés. Votre misérable espèce est tellement faite que ceux qui marchent dans le chemin battu jettent toujoursdes pierres à ceux qui enseignent un chemin nouveau.
Depuis Vésale jusqu'à Berlin, on a fait de nouvelles découvertes dans le corps humain ; on peut se flatter d'avoir pénétré jusqu'à la ligne qui sépare à jamais les tentatives des hommes et les secrets impénétrables de la nature.
La physique est une mine dans laquelle on ne peut descendre qu'avec des machines que les anciens n'ont jamais connues. Ils sont restés sur le
PHILOSOPHIE — RELIGION — SCIENCES Ol)
l)ord de l'abyme, et ont raisonné sur ce qu'il contenait sans le voir.
La doctrine des qualités occultes est ce que rantiquité a produit de plus sage et déplus vrai. La tormation des éléments, rémission de la lumière, animaux, végétaux, minéraux, notre naissance, notre vie, notre mort, la veille, le sommeil, les sensations, la pensée, tout est qualité occulte.
La nature, qui va souvent k différents buts par la môme voie, va aussi au môme butpardilïérents chemins. La véritable physique consiste à tenir registre des opérations de la nature, avant de vouloir tout asservir à une loi générale.
Gassendi dit (|ue le monde cache son âge.
Il faut toujours tenir le ventre libre pour que la tête le soit. Notre âme immortelle a besoin delà garde-robe pour bien penser.
Les voyages des eaux ont été inventés par des femmes qui s'ennuyaient chez elles.
Rien ne serait plus insupportable., que- de manger et de boire si Dieu n'avait attaché à cette action autant de plaisir que de besoin.. ;^^q^ " \
l^'O MOTS DK VOLTAIRE
La manière dont on digère décide presque toujours de notre manière de penser.
Je me suis aperçu à la longue que tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait ne vaut pas la peine de sortir de chez soi. La maladie ne laisse pas d'avoir de grands avantages : elle délivre de la
société.
Il est vrai que rien n'est plus ridicule que de voir ce nombre infmi de femmelettes, et d'hommes non moins femmes qu'elles, quand ils ont trop mangé, trop bu, trop joué, trop veillé, appeler auprès d'eux, pour un mal de tète, un médecin, l'invoquer comme un dieu, lui demander le miracle de faire subsister ensemljle l'intempérance et la santé, et donner un écu cà ce dieu qui rit de leur faiblesse.
Si les médecins de notre temps ne connaissent pas mieux la nature, ils connaissent mieux le monde et savent que le grand art d'un médecin est l'art de plaire.
• - — 2il —
Il faut être jeune pour faire honneur à son médecin.
PiriLOSOPHIE — RELIGION — SCrENCES 101
La princesse. — En quoi doncconsiste la médecine ?
Le médecin. — Je vous l'ai déjà dit; à débarrasser, à nettoyer, à tenir propre la maison qu'on ne peut rebâtir. Vos valets nettoient votre palais, mais l'architecte l'a bâti.
Conserver et réparer est presque aussi beau que faire.
Mangez, et modérément, ce que vous savez par expérience vous convenir. Il n'y a de bon pour le corps que ce qu'on digère. Quelle médecine vous fera digérer? L'exercice. Quelle réparera vos forces? Le sommeil. Quelle diminuera des maux incurables? La patience. Qui peut changer une mauvaise constitution ? Rien.
Il est vrai que régime vaut mieux que médecine.
Cet homme, dit-on, a guéri par une telle voie ; j'ai la même maladie que lui, donc il faut que je prenne le même remède. Combien de gens sont morts pour avoir raisonné ainsi ! On ne veut pas voir que les maux qui nous affligent sofit aussi différents que les traits de nos visages.
102 MOTS DE voltairl;
La ridicule charlatanerie de deviner les maladies et le tempérament par les urines est la honte de la médecine et de la raison.
Il est absurde qu'on sache ce qu'un cuisinier nous sert à souper, et qu'on ne sache pas ce quun prétendu médecin nous sert quand nous sommes malades.
Je ne sais rien de si ridicule qu'un médecin qui ne meurt pas de vieillesse.
L'expérience des remèdes et le Lon sens ont établi la médecine pratique dans toute la terre ; elle est partout un art conjectural qui aide quelquefois la nature et quelquefois la détruit.
Le véritable but de la politique consiste à euohaîner au bien commun tous les ordres de l'État.
La politique est-elle autre chose que Tart de mentir à propos?
On a demandé souvent pourquoi ceux que leur ministère engage à être savants et indulgents, ont été si souvent ignorants et impitoyables. Ils ont été ignorants parce qu'ils avaient longtemps étudié ; et ils ont été cruels parce qu'ils sentaient <iue leurs mauvaises études étaient l'objet du mépris des sages.
lOi MOTS DE V0LTAIR15
11 y a toujours dans une société nombreuse, occupée des sciences et de la religion, des esprits ardents et inquiets qui se font des ennemis, des savants qui se font de la réputation, des caractères insinuants qui se font des partisans et des politiques qui tirent parti du travail et du caractère des autres.
Il faut un concours de circonstances favorables pendant des siècles, pour qu'il se forme une grande société d'hommes rassemblés sous les mêmes lois.
Il a fallu peut-être plus de temps pour que des hommes doués d'un talent singulier aient formé et enseigné aux autres les premiers rudiments d'un langage imparfait et barbare, qu'il n'en a fallu pour parvenir ensuite à l'établissement de quelque société.
Les nations — qu'on nomme civilisées — parce qu'elles furent méchantes et malheureuses dans les villes, au lieu de l'être en plein air ou dans les cavernes.
Nous sommes tous les soldats de l'État ; nous sommes à la solde de la société, nous devenons des déserteurs quand nous la quittons.
C'est une maxime faussement établie qu'il nest pas permis de faire un petit mal dont un plus grand bien pourrait résulter.
La philosophie raisonne et la coutume agit.
Ce qu'on appelle la justice est aussi arbitraire que les modes. Il y a des temps d'horreurs et de folie chez les hommes comme des temps de peste : et cette contagion a fait le tour de la terre.
On va toujours trop loin, soit quand on soutient ses droits, soit quand on attaque ceux d' autrui.
Si je voulais persuader à une nation d'être fidèle à ses lois, je ne trouverais point de meilleur argument que celui des troupes de voleurs qui exécutent entre eux les lois qu'ils se sont faites.
Entre les rois la convenance et le droit du plus fort tiennent lieu de justice, surtout quand cette justice semble douteuse.
Les hommes aiment à entendre parler du droit des gens ; ce sont des malades à qui on parle du remède universel.
Il n'y a rien de fondamental (|ue les lois de la nature posées par Dieu même.
Le temps, Toccasion, l'usage, les prescriptions. la force, font tous les droits.
Chacun a reçu delà nature Tenvie de s'agrandir; une occasion paraît s'offrir; un intrigant la fait valoir; une femme gagnée par de Targent. ou par quelque chose qui doit être plus fort, s'oppose à la négociation; une autre la renoue; les circonstances, l'humeur, un caprice, une méprise, un rien décide.
Il semble que ces traités du droit des gens, de la guerre et de la paix qui n'ont jamais servi ni à aucun traité de paix, ni à aucune déclaration de guerre, ni cà assurer le droit d'aucun homme, soient une consolation pour les peuples des maux qu'ont faits la politique et la force. Ils donnent l'idée de la justice comme on a les portraits des personnes célèbres qu'on ne peut voir.
Que le salut public soit la loi suprême ; telle est la maxime fondamentale des nations; mais on fait consister le salut du peuple à égorger une partie des citoyens dans toutes les guerres civiles.
POLITIQUE — LÉGISLAÏION 10")
11 ne peut s'établir par le^ hommes que des lois de convention; celles qu'un long usage consacre sont appelées fondamentales.
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Les lois qu'on appelle lois fondamentales ne sont, comme toutes les autres, que des lois de convention, d'anciens usages, d'anciens préjugés qui changent selon les temps.
Les abus servent de lois dans presque toute la terre ; et si les plus sages des hommes s'assemblaient pour faire des lois, où est l'État dont la torme subsistât entière?
La raison d'État n'est qu'un mot inventé pour servir d'excuse aux tyrans.
Le monde se déniaise furieusement.
Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux; ils verront de belles choses.
iOS MOTS DE VOLTAIRE
A. — Qu'appelez-Yous esclavage de Fespht?
B. — J'entends cet usage où l'on est de plier Fesprit de nos enfants, comme les femmes caraïbes pétrissent latête des leurs; d'apprendre d'abord à leur bouche à balbutier des sottises dont nous nous moquons nous-mêmes ; de leur faire croire ces sottises, dès efu'ils peuvent commencer à croire; de prendre ainsi tous les soins possibles pour rendre une nation idiote, pusillanime et barbare ; d'instituer enfin des lois qui empêchent }es hommes d'écrire, de parler et même de penser, comme Arnolphe veut, dans la comédie, qu'il n'y ait dans la maison d'écritoire que pour lui, et faire d'Agnès une imbécile afin de jouir d'elle.
C'est à la philosophie, qui fait aujourd'hui tant de progrès, d'adoucir les mœurs des hommes; c'est à notre siècle de réparer les crimes des siècles passés.
L'opinion gouverne le monde, et les philosophes à la longue gouvernent l'opinion des hommes.
C. — Puisque vous croyez que le partage du brave homme est d'expliquer librement ses pensées, vous voulez donc qu'on puisse tout imprimer sur le gouvernement et sur la religion?
A. - Qui garde le silence sur ces deux objets,
qui n'ose regarder fixement ces deux pôles de la vie humaine, n'est qu'un lâche.
On présente d'abord des requêtes, on expose des griefs, on finit par renverser le trône.
La raison pénètre en vain chez les principaux citoyens; le peuple est toujours porté au fanatisme; et peut-être n'y a-t-il d'autre remède à cette contagion que d'éclairer enfin le peuple même; mais on l'entretient quelquefois dans les superstitions et on voit ensuite avec étonnement ce que les superstitions produisent.
— as —
Il a fallu partout, non seulement un espace de temps prodigieux, mais des circonstances heureuses, pour que l'homme s'élevât au-dessus de la vie animale.
Il est aisé de réformer la physique, quand le vrai est enfin découvert. Peu d'années suffisent pour faire tourner la terre autour du soleil malgré les décrets de Rome, pour établir les lois de la gravitation en dépit des universités, et pour assigner les routes de la lumière. Les législateurs de la nature sont bientôt obéis et respectés d'un bout du monde à l'autre ; mais 31 n'en est pas de même dans la législation politique. Elle a été et elle est encore un chaos
presque partout : les hommes se sont conduits à l'aventure dans tout ce qui regarde leur vie, leurs biens, et tout leur être présent et à venir.
Nul remède précipité ne peut suppléer à un arrangement fixe et stable établi de longue main, et qui pourvoit de loin aux besoins imprévus.
Quand la société générale est bien gouvernée, on ne fait guère d'association particulière.
L'indigence doit travailler pour l'opulence afin de s'égaler un jour à elle.
Un abus public n'est jamais corrigé qu'à la dernière extrémité.
Quelque âge qu'on puisse avoir, et à quelque bienséance qu'on soit asservi, on n'aime point à avoir été trompé, et on déteste en secret des préjugés ridicules que les hommes sont convenus de respecter en public. Le plaisir d'en secouer le joug console de Tavoir porté. Les hommes passent leur vie à recevoir de bonne foi des contes de Peaic d'âne, comme on reçoit tous les jours de la monnaie, sans en examiner ni le poids ni le titre.
POLITIQUE — LÉGISLATION lli
Il y a bien peu de républiques dans le monde ; et encore doivent-elles leur liberté à leurs rochers où à la mer qui les défend. Les hommes sont très rarement dignes de se gouverner eux-mêmes.
Le sauvage n'est méchant que comme un loup qui a faim.
On n'a fait des lois que parce que les hommes sont méchants.
11 est bien vrai que les hommes se pillent et s'égorgent; mais c'est toujours en faisant l'éloge de l'équité et de la douceur.
On n'a jamais le droit de tuer un homme qu'à son corps défendant.
Dans un État bien policé, il ne doit pas y avoir lieu à l'aumône.
Panera et circenses est la devise de tous les peuples.
Le système de l'égalité m'a toujours paru
ll!^ MOTS DE VOLTAIRE
(d'ailleurs) l'orgueil d'un fou. Il n'en est pas de même de la tolérance.
Quand un pays a un superflu d'habitants, ce superflu est employé utilement aux colonies d'Amérique. Malheur aux nations qui sont obligées d'y envoyer les citoyens nécessaires à l'État ! C'est dégarnir la maison paternelle pour meubler une maison étrangère.
Plongés ici dans des ténèbres profondes, nous nous battons les uns contre les autres, et nous frappons au hasard au milieu de cette nuit, sans savoir précisément pourquoi nous nous battons.
Il faut, quand notre patrie est en guerre, ou aller se battre pour elle, ou payer ceux qui se battent pour nous; il n'y a pas de milieu.
Le droit de la paix, je le connais assez, c'est de tenir sa parole, et de laisser tous les hommes jouir des droits de la nature ; mais pour le droit de la guerre, je ne sais ce que c'est. Le code du meurtre me semble une étrange imagination. J'espère que bientôt on nous donnera la jurisprudence des voleurs de grand chemin.
Le grand art desiiriDrendre, tuer et voler est un héroïsme de la plus haute antiquité.
Tout meurtrier est puni à moins qu'il n'ait tué en grande compagnie et au son des trompettes, c'est la règle.
Nous nous faisions autrefois la guerre pour nous'manger ; mais, à la longue, toutes[les bonnes institutions dégénèrent.
11 suffit souvent qu'un ministre d'État enragé ait mordu un autre ministre, pour que la rage se communique dans trois mois à quatre ou cinq cent mille hommes.
11 n y a certainement dans ce monde que des guerres offensives ; la défensive n'est autre chose que la résistance à des voleurs armés.
La guerre offensive est d'un tyran ; celui qui se défend est un homme juste.
Il n y a point d'exemple, dans nos nations modernes, d'aucune guerre qui ait compensé par un peu de bien le mal qu'elle a fait.
il't MOTS DE VOLTAIRE
Parmi les nations de T Europe la guerre,, au bout de quelques années, rend le vainqueur presque aussi malheureux que le vaincu. C'est un gouffre où tous les canaux de l'abondance s'engloutissent.